Après une séance de mon­tage noc­turne, Fred­er­ick Wise­man a eu la grande gen­til­lesse de nous accorder un entre­tien. Les yeux fatigués, mais tou­jours empreints de mal­ice, il nous par­le de sa méth­ode de tra­vail et de son petit dernier, Box­ing Gym. Des pro­pos qui lais­sent entrevoir un homme d’une grande mod­estie, un bour­reau de tra­vail, dont le désir de filmer reste, à 81 ans, encore très vivace.

Com­ment avez-vous eu con­nais­sance de ce club de boxe, et pour quoi avoir choisi celui-ci en par­ti­c­uli­er ?

Ce fut le fruit du hasard. Je rendais vis­ite à un ami qui est pro­fesseur d’université à Austin, et je lui ai dit que j’avais tou­jours rêvé de tourn­er un film dans une salle de boxe. Il m’a con­seil­lé d’aller jeter un œil au Lord’s Gym et, le lende­main, je suis allé à la ren­con­tre de Richard Lord, le gérant du club. Dès l’instant où je suis entré dans la salle, j’ai su que c’était l’endroit par­fait. Je trou­vais le lieu très beau, c’était comme un décor hol­ly­woo­d­i­en à plusieurs mil­lions de dol­lars pour moi, et j’ai tout de suite beau­coup aimé Richard Lord. Comme j’ai pour habi­tude de ne pas faire de recherch­es préal­ables sur ce que je vais filmer, je suis juste resté une demi-journée pour faire le tour du pro­prié­taire, où j’ai pu voir par moi-même la façon dont le lieu fonc­tion­nait. J’ai expliqué ce que je voulais faire à Richard et il a don­né son accord au bout de deux min­utes. Ensuite, j’ai démar­ré le tour­nage cinq ou six semaines après.

Avez-vous pris un peu de temps pour ren­con­tr­er cer­tains adhérents du club et leur expli­quer ce que vous souhaitiez faire ?

Non, car je n’aime pas pass­er beau­coup de temps sur le lieu de tour­nage sans rien filmer. Si tout à coup quelque chose de for­mi­da­ble se pro­dui­sait sous mes yeux sans avoir une caméra à la main, cela m’ennuierait beau­coup. Lorsque je ne suis pas présent sur le lieu, j’ai l’avantage de ne pas savoir ce que j’ai pu man­quer, ce qui évac­ue toute frus­tra­tion. Le tour­nage est vrai­ment pour moi une étape de recherche. Le club de Richard Lord n’étant com­posé que de deux salles et un bureau, j’avais peu de chance durant le tour­nage de vrai­ment rater quelque chose. Mais je procède tou­jours de la même façon : je n’avais passé qu’une seule journée à l’Opéra Gar­nier avant de démar­rer le tour­nage de La Danse.

De plus, la durée de vos tour­nages est générale­ment assez courte, entre qua­tre et cinq semaines…

C’est vari­able. J’ai été jusqu’à douze semaines de tour­nage pour La Danse, ain­si que pour La Comédie Française. Pour Box­ing Gym, ce fut six semaines.

Et vous faites surtout beau­coup de pris­es, vous devez avoir une mon­tagne de rush­es à la fin du tour­nage…

Oh oui, pour Box­ing Gym, j’avais 90 heures de rush­es, pour La Danse, j’ai grim­pé jusqu’à 150 heures !

Et lorsque vous posez votre caméra dans un lieu comme le Lord’s Gym, avez-vous déjà une idée bien pré­cise de ce que vous allez filmer ?

Non, aucune idée, car je n’ai pas la moin­dre con­nais­sance du lieu ou de la boxe. J’aime le hasard. Pour moi, un tour­nage, c’est Las Vegas, on joue, on prend des risques. Je prends le risque de m’attaquer à un sujet incon­nu, en espérant qu’avec l’accumulation des séquences, j’aurai suff­isam­ment de matière pour trou­ver le film. Mais le hasard aide beau­coup, par­fois je tourne des séquences mag­nifiques et ce n’est pas moi qui en ai créé la beauté, même si je peux me ren­dre compte que ce sera intéres­sant à utilis­er. Dans la vie quo­ti­di­enne, on trou­ve sou­vent de quoi filmer des choses extra­or­di­naires qui sont liées au hasard.

Dans ce proces­sus de tra­vail, j’imagine qu’il y a une étape pri­mor­diale, et dont on par­le générale­ment assez peu, c’est le dérushage…

Oui, car il n’y a aucun scé­nario, c’est impos­si­ble de prévoir ce qu’il va se pass­er. Je trou­ve le film pen­dant le mon­tage. C’est une étape qui prend entre neuf et qua­torze mois suiv­ant le sujet. Je dois donc avoir une très bonne com­préhen­sion de tous les rush­es. Au départ, j’exclus naturelle­ment des séquences qui sont inin­téres­santes, ou sur lesquelles nous avons eu un prob­lème tech­nique, de cadrage, ou de son. C’est seule­ment au bout de sept ou huit mois de mon­tage que je com­mence à avoir une idée des thé­ma­tiques qui tra­versent le film. Les thèmes vien­nent au fur et à mesure de la con­struc­tion nar­ra­tive du film. Une séquence peut être en elle-même por­teuse d’un cer­tain sens mais lorsqu’on la colle à d’autres, la per­cep­tion sera totale­ment changée. Elle peut met­tre en lumière une autre séquence ou la ren­dre plus ambiguë. Elle peut égale­ment lui don­ner un sens abstrait et cette abstrac­tion vien­dra du mon­tage entre les deux. C’est pourquoi je ne décou­vre vrai­ment mon film qu’à la toute fin du mon­tage. Cette étape est vrai­ment très impor­tante pour moi car, en dehors de l’aspect tech­nique, je dois vrai­ment faire atten­tion à tout ce qui se déroule à l’écran. Pourquoi telle per­son­ne utilise tel mot en par­ti­c­uli­er ? Quel est la sig­ni­fi­ca­tion d’une pause ? Pourquoi fait-elle ce geste ? Pourquoi porte-t-elle ce type de vête­ments ? Pourquoi ne regarde-t-elle pas la per­son­ne qui par­le avec elle ? Toutes ces ques­tions font appel à votre fac­ulté d’imagination et d’intelligence des rap­ports humains. C’est ce qui motive pro­fondé­ment tout mon tra­vail.

Sur le tour­nage, vous prenez en charge la cap­ta­tion du son et tra­vaillez en com­pag­nie d’un cadreur que vous con­nais­sez depuis longtemps. Com­ment col­la­borez-vous avant, et pen­dant les pris­es ?

Avant les pris­es, nous par­lons beau­coup, de l’échelle du plan, des angles, et pen­dant les pris­es, nous nous faisons des signes, des petits gestes. Chaque soir, nous regar­dons les rush­es ensem­ble et nous en dis­cu­tons. Sur cer­tains tour­nages, mais tout dépend du lieu, nous n’avons pas l’occasion d’observer des événe­ments qui se répè­tent, et nous devons être très alertes, très con­cen­trés. En revanche, pour Box­ing Gym ou La Danse, il y a des choses qui se répè­tent tous les jours. Certes, ce ne sont pas stricte­ment les mêmes événe­ments qui se repro­duisent, mais ils nous per­me­t­tent de nous cou­vrir du point de vue des rush­es et de revenir dessus en cas de prob­lème. La Danse, c’est aus­si un film sur le spec­ta­cle et ses représen­ta­tions. Comme le spec­ta­cle se joue tous les soirs, on peut le filmer sous plusieurs angles, avec une approche dif­férente à chaque fois. Mais pour la plu­part des films, nous n’avons qu’une seule chance de capter une séquence car on ne peut pas deman­der aux gens de refaire la même chose.

Sur Box­ing Gym, le son a véri­ta­ble­ment une impor­tance pri­mor­diale, et qui sem­ble imprimer un rythme au mon­tage…

Oui, exacte­ment. Cela ressem­ble à la musique de Steve Reich. J’ai réelle­ment mon­té le film en fonc­tion des sons de la salle, le bruit des pha­langes qui claque­nt sur le punch­ing-ball par exem­ple. J’y ai vrai­ment prêté une grande atten­tion, c’est une ques­tion de rythme impor­tante, je dirais même que c’est la musique du film.

On a le sen­ti­ment que c’était presque la pre­mière piste qui vous a servi à trou­ver le film au mon­tage…

Oui, c’est d’ailleurs le cas sur qua­si­ment tous mes films. Sur Box­ing Gym, cela a réelle­ment guidé tout le proces­sus créatif depuis le début.

On pour­rait qual­i­fi­er Box­ing Gym de film « d’intérieur », tout se passe qua­si­ment au sein même du club de boxe. Et pour­tant, il y a vers la fin du film une séquence assez sur­prenante, où l’on voit Richard Lord emmen­er cer­tains de ses appren­tis faire un foot­ing dans les rues d’Austin, dans un park­ing aérien aux abor­ds d’un stade… Qu’est-ce qui vous a décidé à con­serv­er cette séquence au mon­tage ?

Il y a plusieurs raisons. Tout d’abord, cela donne lieu à de très beaux plans en extérieur, sur le stade, et puis, c’est un aspect de l’entraînement que je voulais mon­tr­er. Le spec­ta­teur peut s’y faire une idée de la cama­raderie qui règne entre tous ces gens, ce qui est une thé­ma­tique impor­tante du film. Cela me per­met égale­ment de filmer un peu Austin, une ville qui fait par­tie inté­grante du film, et de don­ner à voir ce qu’il y a autour du club de boxe.

La ville est d’ailleurs tou­jours très présente dans vos films, que ce soit Austin, New York ou Paris. Par exem­ple, dans La Danse, il y a beau­coup de plans larges qui représen­tent les toits de Paris…

Oui, ces plans ont plusieurs fonc­tions. D’un point de vue pure­ment util­i­taire, cela me per­met de situer l’action. Dans La Danse, nous sommes à Paris, et nous nav­iguons entre l’Opéra Gar­nier et l’Opéra Bastille. Tourn­er sur le toit de l’Opéra Gar­nier, c’est une grande chance car cela ne m’oblige pas à avoir tout un tas de voitures dans le champ. Et les toits de Paris sont mag­nifiques. Dans Mod­el, filmer les rues de New York, cela me donne la pos­si­bil­ité de mon­tr­er des gens ordi­naires, qui ne por­tent pas les vête­ments de cou­turi­ers dont les man­nequins sont des out­ils de pro­mo­tion. Cela donne un aperçu de la vie quo­ti­di­enne, de gens lamb­da qui por­tent des vête­ments anodins. Ces plans con­stru­isent, au fur et à mesure du film, deux sphères dif­férentes : d’un côté, le man­nequinat et le strass de ce milieu, de l’autre, des gens ordi­naires et leurs exis­tences quo­ti­di­ennes.

Con­sid­érez-vous que Box­ing Gym forme avec La Danse un dip­tyque sur l’apprentissage, la dis­ci­pline du corps, le mou­ve­ment ?

Oui, ces deux films sont très liés. Dans les deux cas, ce sont des sports que l’on com­mence très tôt, avec une dis­ci­pline très stricte, une car­rière courte. Cela requiert beau­coup d’entraînement, même si boxeurs et danseurs cherchent à attein­dre un but dif­férent. D’ailleurs, c’est amu­sant car Brigitte Lefèvre (direc­trice de la Danse de l’Opéra Nation­al de Paris) dit à un moment, pour qual­i­fi­er la vie de danseur : « moitié nonne, moitié boxeur ».

Là, pour le coup, le lien est tout trou­vé…

Oui, alors que j’avais tourné Box­ing Gym avant La Danse !

Le club de boxe, c’est finale­ment une ver­sion minia­ture de l’Opéra de Paris, avec un sens de la hiérar­chie bien moins impor­tant…

Oui, mais ça, c’est quelque chose de très améri­cain…

C’est vrai, on a l’impression de voir à l’écran une grande fratrie…

Cette ques­tion de hiérar­chie, c’est avant tout un prob­lème de class­es, j’ai le sen­ti­ment qu’elles com­mu­niquent beau­coup plus entre elles aux États-Unis qu’en France. Dans La Danse, ou même dans La Comédie Française, on voit qu’il y a un sys­tème de classe préétabli bien plus rigide qu’ailleurs, dû à la puis­sance de l’institution.

Le club de boxe est finale­ment un endroit où l’on vient aus­si chercher du lien social, où la sol­i­dar­ité, l’humilité et le respect mutuel for­ment une sorte d’utopie…

Oui, c’est un endroit où l’on se coupe du monde extérieur, et où l’on peut avoir un regard sur la société qui nous entoure, échang­er des points de vue.

Vous êtes actuelle­ment en plein mon­tage de votre dernier film. Pou­vez-vous nous en dire un peu plus ?

Oui, très tôt ce matin, j’ai ter­miné le mon­tage de mon prochain film sur le Crazy Horse. Il reste encore l’étalonnage et le mix­age à faire, mais le mon­tage est bel et bien ter­miné.

J’imagine que ce film se situe dans des prob­lé­ma­tiques assez proches des deux précé­dents…

Oui (petit sourire en coin, il n’en dévoil­era pas plus).

Sor­tie prévue l’année prochaine ?

Oui. Je vais présen­ter le film au comité de sélec­tion du fes­ti­val de Cannes. J’étais en com­péti­tion à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs l’année dernière et j’espère bien être de nou­veau sur la Croisette cette année. On ver­ra.