C’est une scène en apparence anodine, for­cé­ment brève à l’échelle d’un film de 4h30, mais qui en dit long sur le ciné­ma de Fred­er­ick Wise­man : devant un mur bardé d’écrans de dif­férentes tailles, des agents munic­i­paux scru­tent des dizaines d’images enreg­istrées par des caméras de vidéo­sur­veil­lance, com­mu­niquent par télé­phone avec leurs col­lègues sur le ter­rain et veil­lent à ce que le traf­ic de Boston reste flu­ide en dépit du nom­bre impor­tant de véhicules en cir­cu­la­tion. L’œuvre du cinéaste améri­cain, qu’il qual­i­fie lui-même de grande « mosaïque »[1], sem­ble en effet se refléter entière­ment dans ce dis­posi­tif, où ce sont autant les images (la salle de sur­veil­lance a tout l’air d’une salle de mon­tage) que les sons (point essen­tiel de son tra­vail[2]) qui per­me­t­tent de saisir les dynamiques à l’œuvre au sein d’un ter­ri­toire don­né. Après la bour­gade de Mon­rovia, Indi­ana, Wise­man envis­age dans City Hall la cap­i­tale du Mass­a­chu­setts comme une sorte d’immense corps mécanique avec ses rouages, ses pièces et ses câbles plus ou moins enchevêtrés (les routes, en forme d’artères, se chevauchent et déversent un flux d’automobiles quand elles ne sont pas bouchées). De son côté, le « City Hall » de Boston, cen­tre névral­gique du film, représente à lui seul cette ville com­plexe et com­pos­ite qui sem­ble guidée par une même aspi­ra­tion démoc­ra­tique : son archi­tec­ture bru­tal­iste repose sur un entrelace­ment de lignes qui se croisent, se recoupent et font tenir l’imposant édi­fice[3].

Rien de nou­veau a pri­ori pour Wise­man, qui a tou­jours envis­agé la ville comme un corps tra­vail­lé par dif­férentes éner­gies, du bruit des man­i­fes­ta­tions et des célébra­tions locales au silence des tra­vailleurs occupés à faire tourn­er la machine. Entre chaque tirade s’im­mis­cent des paysages urbains en guise de « tran­si­tions » lit­térales (tran­si­tions entre deux séquences, mais aus­si entre deux local­ités) ; soit des plans com­posés de routes, de pas­sages pié­tons, de pan­neaux de sig­nal­i­sa­tion et d’e­spaces publics entretenus par les ser­vices de voirie. La caméra suit à un moment le tra­vail d’éboueurs débar­ras­sant les encom­brants d’une ruelle, quand plus loin le mar­quage d’une route est en train d’être refait. Comme dans les précé­dents films du cinéaste, City Hall regorge de ces petits écarts réflex­ifs où le tra­vail de la matière con­crète (le bitume, la tuyau­terie, les déchets ou la nour­ri­t­ure) ren­voie au labeur de la vie en col­lec­tiv­ité (façon­ner, pierre après pierre, un idéal démoc­ra­tique et égal­i­taire). Par exten­sion, c’est le tra­vail du mon­tage, nour­ri de ravale­ments et de repris­es (un motif redou­blé, une ligne pro­longée ou rompue, une fig­ure qui revient ou dis­paraît à jamais, etc.), qui se voit lui aus­si représen­té.

L’horizon collectif

D’une finesse et d’une rigueur renou­velées, la méth­ode Wise­man se fonde sur ces deux « moments » com­plé­men­taires, envis­agés comme les deux faces d’une même pièce : le temps de l’ob­ser­va­tion, où il s’ag­it de filmer atten­tive­ment l’e­space pub­lic (comme dans At Berke­ley, où des étu­di­ants déam­bu­lent dans les allées d’un cam­pus tan­dis que des agents d’en­tre­tien bal­aient les feuilles mortes sur les ter­rass­es), puis celui de l’é­coute, par une atten­tion portée à la démoc­ra­tie en action. Sur ce dernier point, City Hall prend le temps de dis­cern­er plusieurs niveaux de parole, priv­ilé­giant d’abord l’élo­cu­tion politi­ci­enne (celle du maire de la ville) avant de se porter sur celle des habi­tants lors de réu­nions asso­cia­tives ou de ren­con­tres plus intimes[4]. La sin­gu­lar­ité de ce nou­veau film se trou­ve en par­tie là, dans la mesure où la vie sociale et poli­tique améri­caine sem­ble relever d’un art assumé du sto­ry­telling, chaque pro­tag­o­niste faisant preuve d’une élo­quence assez remar­quable quand il est ques­tion de lier un réc­it per­son­nel au sort de toute une com­mu­nauté. Des témoignages de vétérans sont par exem­ple livrés devant une série d’images qui évo­quent l’His­toire des États-Unis, entre des tableaux sur la mytholo­gie des pio­nniers améri­cains et des por­traits de com­bat­tants récem­ment morts au com­bat. Plus tard, des sci­en­tifiques retra­cent l’évo­lu­tion géologique de la terre sur laque­lle s’est bâtie Boston et expliquent les caus­es matérielles de son développe­ment à par­tir de minus­cules frag­ments archéologiques. Avec une cer­taine assur­ance, le maire de la ville Mar­tin Walsh (d’origine irlandaise) ne cesse lui aus­si de livr­er une série d’anec­dotes per­son­nelles pour appuy­er le bien-fondé de sa poli­tique démoc­rate, en met­tant l’ac­cent sur l’idée que l’Amérique est un pays d’immigrants qui se doit de porter le flam­beau de cette diver­sité.

Pour Wise­man, qui recon­duit cet hori­zon plu­ral­iste dans son film, il est ques­tion de don­ner à cha­cun une place notable au sein d’un mon­tage-fleuve dont l’ambition ethno­graphique n’a d’égale que son attache­ment aux tra­jec­toires indi­vidu­elles. Un équili­bre atteint lors d’un débat pas­sion­nant autour de l’ouverture d’un mag­a­sin de vente de cannabis des­tiné à être instal­lé dans le quarti­er pop­u­laire et mul­ti­cul­turel de Dorch­ester. Tout au long de l’entrevue, une audi­ence con­sti­tuée de représen­tants de la com­mu­nauté locale répond aux argu­ments d’une rangée de pro­mo­teurs tan­dis qu’un homme, au regard par­ti­c­ulière­ment alerte, filme la ren­con­tre depuis l’assemblée avec son télé­phone portable. Engagé dans la préser­va­tion des intérêts de la com­mu­nauté, le pub­lic voit ses craintes bal­ayées avec plus ou moins de vigueur par des entre­pre­neurs issus en par­tie de la dias­po­ra viet­nami­enne vivant dans le même quarti­er. Les champs-con­trechamps se font alors autant le reflet d’un désac­cord que d’une union pos­si­ble entre ces deux groupes plus proches qu’il n’y paraît, qui se répon­dent et se jau­gent tout en évo­quant leur quo­ti­di­en, leurs orig­ines et leurs déboires per­son­nels. Par là, on pour­rait dire que le « pro­gramme » de Wise­man con­siste à faire le por­trait d’une col­lec­tiv­ité sans gom­mer les sin­gu­lar­ités qui la com­posent, ni les liens qui souter­raine­ment les unis­sent. De manière ana­logue, les films de Wise­man eux-mêmes peu­vent être con­sid­érés comme autant de nuances dis­tinctes mais com­plé­men­taires dans le grand tableau que dresse le cinéaste depuis main­tenant plus de cinquante ans. City Hall ne saurait effec­tive­ment se résumer à un sim­ple con­trechamp démoc­rate de Mon­rovia, Indi­ana : en réac­tion au cli­mat poli­tique délétère du pays, il invite au dia­logue entre ces deux par­ties de l’Amérique, dresse des ponts entre deux local­ités que tout oppose en apparence. À « l’idéal doc­u­men­taire » s’ajoute alors un idéal col­lec­tiviste, celui d’un rassem­ble­ment et d’une union for­mulée dans les films et entre les films du cinéaste – une per­spec­tive au cœur de City Hall, nou­velle pierre de taille à ajouter à l’incontournable édi­fice wise­manien.

Notes

Notes
↑1 Cf. W .Thomas BENSON et Car­olyn ANDERSON, Real­i­ty Fic­tions : The Films of Fred­er­ick Wise­man, Car­bon­dale, South­ern Illi­nois Uni­ver­si­ty Press, 1989, p. 347 : « Je voulais adopter les tech­niques du doc­u­men­taire de façon car­ac­téris­tique, en util­isant la tech­nique en mosaïque, ain­si [Wel­fare] n’a pas une logique nar­ra­tive con­ven­tion­nelle avec un début, un milieu et une fin, mais il révèle les rap­ports des per­son­nages entre eux. » Wise­man a depuis sou­vent eu recours à cette image de la mosaïque dans ses inter­views.
↑2 Au tour­nage, Wise­man ne tient pas la caméra mais s’occupe de la cap­ta­tion sonore. Édité chez Playlist Soci­ety, l’ouvrage Fred­er­ick Wise­man, à l’écoute (Lau­ra Fred­duc­ci, Quentin Mev­el, Séver­ine Rocaboy, 2017) prend pour point de départ ce lien priv­ilégié que le cinéaste entre­tient avec le son.
↑3 C’est l’un des para­dox­es de ce style archi­tec­tur­al, qui se recoupe avec le dis­posi­tif de vidéo­sur­veil­lance (comme évo­qué ici) : le bru­tal­isme évoque autant une mosaïque qu’une grande prison. Si la bâtisse a d’ailleurs longtemps été décriée pour sa pré­ten­due laideur et que Mar­tin Walsh, le maire de la ville, a déjà envis­agé sa destruc­tion, elle est aus­si louée pour ses principes démoc­ra­tiques. Cf. cet arti­cle, dans lequel l’analyse archi­tec­turale du bâti­ment livre quelques clés de com­préhen­sion du film : « The whole thing was con­ceived with that sense of open­ness and aspi­ra­tion to be very pub­lic, to be grand, to rep­re­sent the civic realm. […] They saw it as open. There’s very large columns that allow you to enter into the build­ing in mul­ti­ple ways. […] In a democ­ra­cy, peo­ple are not direct­ed where to look or to go. » « L’ensemble a été conçu avec un cer­tain sens de l’ouverture et une volon­té d’être acces­si­ble à tous, d’être grandiose, de représen­ter l’espace civique. […] Ils l’ont envis­agé ouvert. Il y a ces très larges colonnes qui vous per­me­t­tent d’entrer dans le bâti­ment de plusieurs façons. […] Dans une démoc­ra­tie, le regard et le mou­ve­ment ne sont pas dirigés. »
↑4 Angle mort de Mon­rovia, Indi­ana, l’espace intime est ici exploré lors d’une vis­ite san­i­taire chez un homme âgé dont la mai­son est envahie par des rats.