Fred­er­ick Wise­man laisse der­rière lui une œuvre pléthorique. Entre ses débuts – redé­cou­verts notam­ment en sep­tem­bre 2024, avec une rétro­spec­tive de trois films inti­t­ulée « Il était une fois l’Amérique » – et la dernière par­tie de son tra­vail, qui aus­culte dans une forme ample le fonc­tion­nement de villes (Mon­rovia, Indi­ana), de quartiers (In Jack­son Heights) ou d’institutions (At Berke­ley, City Hall), il existe un con­ti­nent de films (il en a tourné près de cinquante en tout) que l’on n’a pas fini d’arpenter. Out­re la diver­sité des sujets abor­dés (des couloirs de la mort de Near Death aux vacances d’hiver de la bour­geoisie dans Aspen), chaque film remet sur le méti­er ce que l’on croit savoir de l’art de Wise­man, aus­si con­stant soit-il dans sa rigueur. Les trois films abor­dés ici per­me­t­tent ain­si de se pencher sur des facettes peu com­men­tées de l’édifice wise­manien : son humour, sa pic­tural­ité et son élas­tic­ité.

Wiseman, peintre (Central Park)

À la fin de Cen­tral Park, Fred­er­ick Wise­man place sa caméra à l’intérieur d’un car­rousel. Le sur­cadrage découlant de ce choix, qui pro­duit un con­traste fort entre l’intérieur ombragé du manège et la lumière écla­tante du parc, donne alors l’impression de voir l’espace vert se morcel­er en une myr­i­ade de vignettes fugi­tives, emportées par la vitesse de rota­tion de l’engin. Un plan mon­tre ensuite la porte de sor­tie, celle du manège, ain­si que du doc­u­men­taire. Cette con­clu­sion sem­ble ain­si ramass­er le mou­ve­ment déplié trois heures durant : Wise­man fait de Cen­tral Park un patch­work de brefs plans foi­son­nants de couleurs et de lumières. Si quelques seg­ments plus longs sont con­sacrés à des rassem­ble­ments (con­certs, man­i­fes­ta­tions, marathon, etc.) ou des réu­nions admin­is­tra­tives, le geste de Wise­man tient ici presque de la prom­e­nade : il filme tel un pein­tre instal­lant son chevalet pour cro­quer les drôles de badauds croisés sur son chemin. À ce titre, le film peut être lu comme une étude chro­ma­tique du vert. Les grandes pelous­es, filmées en aplats vifs, accueil­lent les New-Yorkais venus lézarder au soleil, tan­dis que les bancs ombragés offrent des refuges pais­i­bles, à l’écart du tumulte urbain. Les coins plus sauvages, aux verts dens­es et assom­bris, sont quant à eux le théâtre de ren­con­tres plus dis­crètes, à l’abri des regards, tels ces buis­sons devenus ter­ri­toire de cruis­ing. Le regard ana­ly­tique de Wise­man est ici indis­so­cia­ble d’un rap­port sen­si­ble à la lumière et à ses vari­a­tions. Le cadre offert par le parc, tan­tôt naturel, tan­tôt arti­fi­ciel, offre au doc­u­men­tariste une riche matière fig­u­ra­tive, qu’il agence dans des com­po­si­tions jouant sur l’alliance des aplats verts, bleus (le ciel, une piscine, le lac) et gris (les immenses build­ings qui tapis­sent sou­vent le fond du cadre). Les formes organiques des végé­taux y cohab­itent avec les tracés géométriques des routes, des grilles ou de la sky­line new-yorkaise, trans­fig­u­rant cet espace urbain végé­tal­isé en une vaste mosaïque où s’entrelacent lignes, sur­faces et vol­umes. Plus encore, le mon­tage lui-même sem­ble obéir à une logique davan­tage chro­ma­tique que thé­ma­tique, guidée avant tout par les couleurs : dans l’une des dernières séquences, filmée sous la pluie, Wise­man suit la piste de bal­lons ros­es qui se détachent de la gri­saille, avant de rejoin­dre une man­i­fes­ta­tion LGBT dont les teintes flam­boy­antes finis­sent par envahir le cadre. À l’échelle du film, le rouge, couleur ici asso­ciée à la vie humaine (par le truche­ment d’accessoires, de vête­ments, de véhicules, etc.), tient de la petite touche pointil­liste qui se propage à l’intérieur des cadres et per­met de reli­er entre elles les séquences. Autrement dit : Wise­man monte avec la sen­si­bil­ité d’un pein­tre.

Robin Vaz

Poétique de Wiseman (High School)

« Je parie que cela aura davan­tage de sens pour vous » : voilà ce que dit une pro­fesseure à ses élèves dans la séquence cen­trale d’High School, juste avant de leur pro­pos­er une leçon sur la chan­son « The Dan­gling Con­ver­sa­tion » de Simon and Gar­funkel. Le principe du cours (et de la scène) repose sur la répéti­tion du texte de Paul Simon, que la jeune femme récite devant une assem­blée (vis­i­ble­ment ennuyée) et qu’elle fait ensuite écouter sur un vieux mag­né­to­scope. De la pre­mière à la sec­onde énon­ci­a­tion du texte, un reverse­ment s’opère : la chan­son, que nous com­mençons à enten­dre en prise directe, devient extradiégé­tique. Le doc­u­men­taire sur l’institution sco­laire laisse alors la place à une série de por­traits, tan­dis que la pesante scène de classe se voit court-cir­cuitée par un élan lyrique. La bal­lade rythme le défilé des vis­ages filmés de pro­fil, tous en gros plan ; tous, pour la pre­mière fois, détachés de la masse informe. Ce procédé, qui pour­rait être con­sid­éré comme une entorse à l’éthique du doc­u­men­tariste (on appellerait aujourd’hui ce genre de séquence un clip), con­stitue en vérité une pro­fes­sion de foi de la part de Wise­man. Le ciné­ma doc­u­men­taire n’aura pas pour seule voca­tion d’enregistrer le réel ou de le soumet­tre à la froide (mais bien néces­saire) analyse : il se doit égale­ment de le trans­fig­ur­er. De l’autre côté du miroir, l’enseignante dis­paraît, comme si le cinéaste avait momen­tané­ment pris sa place pour défendre une autre approche du texte. Il imag­ine un monde où l’art pour­rait être appréhendé sur le mode de la cor­re­spon­dance (ces jeunes gens ne sont-ils pas, comme le dit la chan­son, à « la fron­tière de leur vie » ?). Ce n’est pas un hasard si l’art poé­tique de Wise­man s’exprime ici au sein d’un cours sur la métaphore. Son ciné­ma aura d’un côté une couche suff­isante de didac­tisme pour trans­met­tre un mes­sage (l’enseignant soumet son texte à l’analyse) et de l’autre un sup­plé­ment d’art essen­tiel (l’artiste pro­pose une forme ouverte à la rêver­ie). La leçon est-elle passée ? À la fin de la chan­son, la caméra sort de la salle de classe et filme dans un couloir une jeune fille, dos au mur, les yeux au ciel, qui s’éloigne tout douce­ment, lais­sant au spec­ta­teur un étrange sen­ti­ment de grav­ité. On ne saura pas si la chan­son a eu un effet sur elle, mais demeu­ra pour tou­jours le regard atten­tif du cinéaste.

Juli­ette Con­ti

Funny man (The Store)

Tous les films de Wise­man, même les plus som­bres, accor­dent une place à l’humour – le cinéaste lui-même n’était d’ailleurs pas avare en blagues lorsqu’on lui posait des ques­tions à l’issue d’une séance. Dans ses films, le comique est toute­fois rarement ver­bal : c’est grâce à l’absence de com­men­taire (off ou in), ain­si que par l’objectivité appar­ente du point de vue, que cer­taines scènes prê­tent à rire. Par exem­ple dans The Store, film sur un grand mag­a­sin de Dal­las (qui per­met par exten­sion de dress­er un état des lieux de la société de con­som­ma­tion améri­caine), l’une des pre­mières séquences mon­tre des vendeuses en train de s’échauffer physique­ment avant l’ouverture. La caméra se tient de biais, tan­dis que les femmes com­men­cent à agiter les bras sur un remix 80’s de la Sym­phonie n°40 de Mozart. Tout y est irré­sistible : la syn­chro­ni­sa­tion hasardeuse de l’une des vendeuses, la mau­vaise volon­té qu’y met sa col­lègue, le regard caméra fur­tif d’une autre encore, etc. L’opérateur n’a qu’à suiv­re le mou­ve­ment, fil­mant ici une obser­va­trice amusée, pan­o­tant là sur une employée qui s’applique en fer­mant les yeux. Le rire découle moins alors d’une moquerie que de l’étonnement pro­duit par la sit­u­a­tion. La posi­tion de Wise­man a pré­cisé­ment tou­jours été celle-ci : moins celle d’un ana­lyste (notam­ment des insti­tu­tions), que d’un « éton­né ». Il ne serait pour­tant pas tout à fait exact de pré­ten­dre que ses doc­u­men­taires se con­tentaient de cette neu­tral­ité d’apparat évo­quée plus haut. Le mon­tage, lieu où s’inventent réelle­ment les films de Wise­man, joue un rôle clef dans la veine comique de son ciné­ma. Ain­si d’un vendeur de four­rures au dis­cours extrême­ment cal­i­bré et élaboré, dont les appari­tions récur­rentes tien­nent d’un véri­ta­ble comique de répéti­tion. Quant aux plans de tran­si­tion chers au cinéaste, ils cul­tivent égale­ment une forme d’incongruité, s’intéressant pêle-mêle à l’essayage d’une coiffe ridicule, à une chorale d’enfants devant un ascenseur, à un groupe de jazz sans pub­lic dans un coin, à un lutin qui se promène (c’est la péri­ode de Noël) et même à un clown dans un esca­la­tor. Enser­rées par ces vignettes, les dis­cus­sions du con­seil d’administration, les présen­ta­tions de pro­duits et autres entre­tiens d’embauche appa­rais­sent pour ce qu’ils sont : une vaste comédie.

Marin Gérard