Dans Trop­i­cal Mal­a­dy, un per­son­nage par­le d’un oncle qui se sou­vient de ses vies antérieures. Con­naissiez-vous à ce moment-là le livre qui a inspiré Oncle Boon­mee ?

Oui, il par­le d’Oncle Boon­mee et dit même son nom. J’avais lu le livre avant de faire Trop­i­cal Mal­a­dy. Mais il était com­plexe, avec des vies mul­ti­ples. Je pen­sais donc qu’il aurait été très onéreux. En fait, après avoir fait Syn­dromes and a Cen­tu­ry, je me suis intéressé à la région du nord et nord-est de la Thaï­lande et j’ai alors repris le livre.

Et vous vous êtes dit que le film serait alors fais­able ?

Oui, en fait, j’étais trop strict au début. Je me dis­ais qu’il fal­lait que je l’adapte le plus fidèle­ment pos­si­ble, mais j’ai réus­si à renon­cer à cette idée. Je me suis dis que je prendrais une idée du livre et ensuite j’ai mis beau­coup de moi dedans. C’est donc assez éloigné du livre.

Qu’est-ce qui vous a don­né envie de faire ce film ? Est-ce la région, est-ce l’histoire ?

Pour moi, c’est la mémoire, parce que tout mon tra­vail traite de la mémoire et plus par­ti­c­ulière­ment ma mémoire per­son­nelle : ceux que j’aime, ma famille, mes par­ents. Mais pour ce film, il s’agit de l’histoire de quelqu’un d’autre. C’est pour cela que j’ai hésité au départ. Mais en même temps, c’était telle­ment fasci­nant que quelqu’un puisse pré­ten­dre pou­voir se sou­venir de tant de choses !

Il y a dif­férents thèmes qui par­courent votre film, et notam­ment celui de l’image, de l’icône, la pho­to. J’imagine que cela a à voir avec la mémoire ?

En effet, oui.

Mais y a‑t-il un élé­ment mys­tique ?

C’est un peu comme une machine à remon­ter le temps : cet out­il est fait pour préserv­er. Cela a à voir avec la mémoire, c’est sûr, mais une cer­taine sorte de mémoire : une mémoire qui n’est pas réelle mais sub­jec­tive. Ce qui m’intéresse, c’est la mémoire per­son­nelle qui doit être enreg­istrée parce qu’elle peut être si facile­ment oubliée. Je pense notam­ment à l’histoire poli­tique ou aux per­son­nes dont on ne se sou­vient plus. Je dirais que nous n’avons qu’une mémoire offi­cielle.
Un autre thème est la vie elle-même sous des formes dif­férentes, végé­tales, ani­males ou humaines. Toutes ces formes sont con­nec­tées.

Il y a donc un lien entre la nature et les humains ?

Oui, je voudrais sug­gér­er l’idée que la mort n’est pas la fin et que tout est con­nec­té. C’est une sorte de boud­dhisme, mais je ne veux pas appel­er cela une reli­gion. Ce serait plus de l’ordre d’une pen­sée ou d’une philoso­phie. C’est pour cette rai­son que je donne de l’importance partout au sen­ti­ment de la vie dans ce film, notam­ment au niveau du son, afin que le spec­ta­teur soit con­scient de cette « surabon­dance » de vie.

Au sujet du son, qui est très présent, on pour­rait croire que c’est un son naturel.

Non, non. Enfin, c’est basé sur des sons naturels, évidem­ment, mais que nous avons décidés nous-mêmes, si bien que l’on pou­vait choisir pour tel moment d’entendre tel insecte. Il y avait trop de bruit, car le lieu de tour­nage était au milieu de nulle part : il y avait beau­coup de bruits d’insectes ou d’animaux. C’est donc un peu comme si nous avions com­posé le son comme on com­poserait de la musique.

Com­ment le film vous appa­raît-il ? C’est une his­toire de jun­gle avec plusieurs vies. Com­ment avez-vous procédé ? Avez-vous com­mencé par une vie, puis une autre et ensuite les avez-vous réu­nies ou avez-vous tra­vail­lé de manière linéaire ?

Au début, c’était plutôt linéaire. Puis quand j’ai relu l’histoire et que je suis par­ti vis­ité la région, car Oncle Boon­mee renaît tou­jours dans la même région, au nord-est de la Thaï­lande, je me suis dit qu’il s’agissait du thème de la mémoire et que ce ne pou­vait donc pas être linéaire.
À la fin de la séquence où Huay appa­raît à table, le jeune Tong se met à sourire ou à rire, on ne sait pas trop com­ment inter­préter ce geste.

Est-ce une représen­ta­tion du point de vue non tra­di­tion­nel, de quelqu’un qui n’y croirait pas. Com­ment com­pren­dre sa réac­tion ?

Je ne sais pas trop, mais quand j’ai inséré ce plan, je voulais que les spec­ta­teurs puis­sent ressen­tir et s’identifier, mais en même temps se ren­dre compte que tout cela n’est, dans un cer­tain sens, qu’une blague et que l’on est en train de regarder un film : lorsque l’un des per­son­nages casse l’ambiance ou qu’il regarde la caméra, c’est comme s’il dis­ait « Hé, ce n’est pas réel » ou quelque chose comme ça. J’aime assez sou­vent faire ça.

Il y a de l’humour dans votre film, notam­ment avec la pre­mière appari­tion d’un fan­tôme : ils sont en train de manger et mal­gré l’apparition ils con­tin­u­ent de manger comme si c’était naturel.

En Thaï­lande, les spec­ta­teurs ont beau­coup ri pen­dant cette scène. D’abord à cause du dia­logue, qui utilise un lan­gage très désuet et lit­téraire, que l’on ne peut pas traduire en anglais ou en français. Ils ont égale­ment ri à cause du style ciné­matographique, qui rap­pelle le style des ban­des-dess­inées thaï­landais­es.

Vous avez dit que le film était découpé en six par­ties. Pour­riez-vous expli­quer ces six par­ties ?

Au début nous n’avions pas pen­sé à cela, mais quand nous avons fait le film et notam­ment tra­vail­lé sur le son, nous nous sommes dit qu’il s’agissait de dif­férents thèmes. Incidem­ment, c’est de l’ordre de vingt min­utes par par­ties. La pre­mière par­tie ressem­ble à une sorte de doc­u­men­taire, mais dans un style assez ancien. Dans la deux­ième par­tie, nous com­mençons à rêver, dans le genre des vieilles séries télévisées, notam­ment lorsque le fan­tôme appa­raît. Donc, automa­tique­ment, le jeu et la prise de vue sont plus stricts. D’ailleurs, pen­dant le tour­nage, j’ai appelé mon pro­duc­teur, je lui ai dit : « Je sais ce que je fais main­tenant, mais je ne sais pas si c’est bien ou non ! » Il y a donc un tra­vail sur la lumière, le cadrage. La troisième par­tie se situe dans la ferme, un peu comme un doc­u­men­taire tourné en plein air. Le mix­age du son est celui d’un doc­u­men­taire et les dia­logues sont égale­ment moins forts. La qua­trième par­tie, c’est l’histoire de la princesse, que l’on voit encore à la télévi­sion thaï­landaise dans ces his­toires où il est ques­tion d’animaux qui par­lent et de princess­es. Des his­toires très sim­ples. La par­tie suiv­ante se déroule dans la grotte puis la jun­gle : cela relève plus du roman ou des films d’aventures. Ici, ce n’est pas la jun­gle de Trop­i­cal Mal­a­dy. La dernière par­tie, c’est leur retour à la réal­ité. Le son, le cadrage, le mon­tage sont à chaque fois dif­férents.

Vous avez par­lé du tour­nage. Est-ce que le film vous appa­raît tel que vous l’imaginiez ? Est-ce que ça cor­re­spond à l’idée que vous en aviez en lisant le livre ?

Pas vrai­ment, non. Au départ, je le voulais plus linéaire, je pen­sais même y intro­duire une musique mélo­dra­ma­tique, un peu orches­trale. C’est un peu extrême ! Mais je me suis ensuite dit qu’il devait exis­ter un autre moyen pour filmer … sans utilis­er cette sorte de tech­nique. En fait, je ne sais pas exacte­ment ce que mon film s’avère être. En tant que réal­isa­teur, je ne fais jamais l’expérience de mes films : parce que j’en sais tous les détails, com­bi­en de pris­es, les rush­es que j’ai coupés.

Vous voulez dire que quand vous voyez votre film main­tenant, vous ne savez tou­jours pas ce qu’est votre film ?

Je n’en fais pas l’expérience comme vous. Cela pren­dra peut-être des années et des années jusqu’à ce que j’oublie tous ces détails et que je puisse le regarder plus fraîche­ment.

Com­ment classeriez-vous votre film ? Comme un film expéri­men­tal ? Parce qu’à vous enten­dre, on a l’impression qu’il s’agit d’une nar­ra­tion.

Je ne sais pas com­ment le class­er. Je pense que je l’appellerais un film nar­ratif expéri­men­tal. Je me sou­viens, quand j’étais étu­di­ant à Chica­go, nous nous con­cen­tri­ons surtout sur les films expéri­men­taux. À mon retour en Thaï­lande, j’ai essayé de réalis­er des films expéri­men­taux, mais ça ne con­ve­nait pas. Peut-être parce que ce n’était pas thaï­landais ou plutôt parce que, pour moi, le ciné­ma thaï­landais est surtout nar­ratif, plein d’histoires.

Vous venez de nous évo­quer d’un côté vos études de ciné­ma aux États-Unis et de l’autre la cul­ture thaï­landaise. Tous deux se retrou­vent dans votre film ?

Mon expéri­ence à Chica­go m’a apporté la lib­erté. Je me sou­viens avoir assisté à un cours où le pro­fesseur por­tait un ban­deau dans les cheveux. Je me suis alors dit : « Wow, cool ! » C’est com­plète­ment à l’opposé de l’éducation en Thaï­lande. C’était étrange et la chose impor­tante pour moi était de décou­vrir par moi-même ce que je voulais faire et appren­dre par moi-même que le ciné­ma pou­vait être plus riche.

Il y a une dimen­sion poli­tique dans votre film, notam­ment, au début, avec l’importance des tra­vailleurs clan­des­tins et à la fin avec les images de mil­i­taires. Cela rap­pelle d’ailleurs Trop­i­cal Mal­a­dy, avec le mil­i­taire en uni­forme. Dans quelle mesure votre film s’ancre-t-il dans la réal­ité poli­tique du pays ?

Je pense que je ne fais que touch­er de manière super­fi­cielle la pres­sion mil­i­taire présente en Thaï­lande. Dans Trop­i­cal Mal­a­dy, j’aimais l’idée de l’uniforme en ter­mes à la fois de pou­voir et de cam­ou­flage, avec la jun­gle verte et la trans­for­ma­tion du per­son­nage qui enlève le vert pour se trans­former en tigre. Il s’agit égale­ment de l’homosexualité et de son lien avec l’uniforme. Oncle Boon­mee ne traite pas autant cette poli­tique vue d’un point de vue per­son­nel, mais évoque plutôt la con­science de l’existence de mil­i­taires dans la région.

Ce qui me frappe dans votre film, c’est que ces tra­vailleurs clan­des­tins sont plus une source de peur que la mort elle-même.

Oui, la région dans laque­lle se situe l’histoire est par­ti­c­ulière­ment proche du Laos. Nous avons le même dialecte. D’ailleurs, lorsque le film est pro­jeté en Thaï­lande, nous avons besoin de met­tre des sous-titres. Les gens de cette région, dont moi, sont sou­vent méprisés. Je me sou­viens, quand j’étais jeune, que j’allais à Bangkok et que je dis­ais que je venais de telle ville, on me traitait de péque­naud. Ce sen­ti­ment d’infériorité est tou­jours présent dans mes films. C’est égale­ment lié à l’histoire, lorsque le Laos s’est effon­dré : les Lao­tiens ont émi­gré ou se sont séparés, comme mon actrice, Jen­ji­ra Pong­pas. Son père est lao­tien, donc elle a été adop­tée par un père thaï­landais. Ce type de choses affecte la notion de fron­tière. Mais j’exagère un peu la sit­u­a­tion avec les tra­vailleurs lao­tiens. L’installation que j’ai créée, inti­t­ulée Prim­i­tive, est évidem­ment plus poli­tique. Je tra­vail­lais avec une jeune per­son­ne qui venait d’une région où l’armée était omniprésente pour se débar­rass­er du com­mu­nisme et où des choses vio­lentes se sont passées.

Le per­son­nage prin­ci­pal évoque l’idée qu’il paie le fait d’avoir tué des com­mu­nistes.

Dans les années 1970, lorsqu’il y a eu les répres­sions des protes­ta­tions étu­di­antes à Bangkok, en 1976 je crois, un moine dis­ait que tuer des com­mu­nistes n’était pas un péché. C’était un sen­ti­ment qui venait des États-Unis et par­tic­i­pait de la pro­pa­gande. Plus récem­ment, avec la répres­sion des « chemis­es rouges », qui sont prin­ci­pale­ment orig­i­naires du nord et du nord-est : ils sont venus pro­test­er à Bangkok et de nom­breuses per­son­nes dis­ent qu’ils ont été payés par l’ancien pre­mier min­istre, mais pour moi ces événe­ments témoignent de la lutte des class­es. Puis, comme les « chemis­es rouges » ont occupé trop longtemps la ville et que le gou­verne­ment ne fai­sait rien, il y a eu un moine très con­nu, qui a dit : « Tuer des Thaï­landais est plus un péché que de tuer des gens. » Dans un sens, il sug­gérait que le gou­verne­ment devait tuer des gens plutôt que de les laiss­er par­ler et met­tre en péril l’économie nationale. C’était très choquant, mais ce qui l’était davan­tage, c’était que beau­coup de monde était d’accord ! Dans le film, j’essaie donc de refléter, chez le per­son­nage, une réflex­ion sur l’idée que c’est nor­mal de tuer des gens pour son pays, avec la notion de kar­ma, de kar­ma cos­mique qui revient le hanter. Dans les ciné­mas thaï­landais, les spec­ta­teurs étaient très affec­tés.

Com­ment décririez-vous le ciné­ma thaï­landais actuelle­ment ?

Nous avons en Thaï­lande entre 50 et 60 films réal­isés chaque année. Il y a surtout des films de fan­tôme et des films d’action actuelle­ment, notam­ment Ong-Bak. Je pense que c’est bien, mais il faudrait davan­tage de diver­sité. Actuelle­ment, beau­coup de jeunes réal­isa­teurs se tour­nent vers le numérique et je trou­ve cela ent­hou­si­as­mant. Je reviens juste de Corée, où j’ai assisté à un fes­ti­val con­sacré aux films numériques des pays asi­a­tiques. La diver­sité des films, grâce au numérique, y était vrai­ment impres­sion­nante, cela est surtout vrai des films chi­nois.

Est-ce qu’il y a de la cen­sure en Thaï­lande ?

Oh oui, c’est le prob­lème prin­ci­pal : la cen­sure et l’auto-censure. Vous n’avez pas le droit de réalis­er un film qui men­ace la sécu­rité du pays. C’est une déf­i­ni­tion si large qu’elle peut recou­vrir beau­coup de choses. C’est pour cette rai­son que je suis impa­tient de me met­tre au film numérique : le mode de dis­tri­b­u­tion change. Il per­met égale­ment de pass­er out­re la cen­sure : avant, on s’échangeait des livres sous le man­teau, main­tenant, ce sont des films numériques.

Vous utilisez beau­coup de plans fix­es dans votre film. Qu’est-ce que cela apporte au film ?

Dans la jun­gle ou dans la grotte, ça dépend de l’idée, mais je fixe cela pour un souci de lib­erté du spec­ta­teur. Lorsque la caméra bouge, on sug­gère qu’il s’agit du regard de quelqu’un, du réal­isa­teur, d’un per­son­nage. Je préfère être trans­par­ent. En fait, le sen­ti­ment doit être celui de la lib­erté : ren­dre le regard du spec­ta­teur libre de regarder ce qu’il souhaite, sans être dis­trait par le regard d’autres per­son­nes.

Est-ce que vous regret­tez juste­ment qu’il n’y ait plus autant de longs plans fix­es dans les films actuels ?

Non, non. Je pense que c’est dif­férent. Je pense qu’il existe plusieurs manières de faire du ciné­ma, surtout en Thaï­lande où l’on ne voit que des films hol­ly­woo­d­i­ens ou des films spé­ci­fique­ment nationaux.

Quels films allez-vous voir au ciné­ma ?

La plu­part du temps, je vais voir des films hol­ly­woo­d­i­ens car lorsque je vais dans les fes­ti­vals, je ne vois que des films d’art et d’essai. J’en vois trop et j’ai besoin de faire une pause. J’apprécie surtout les films hol­ly­woo­d­i­ens qui con­ti­en­nent des effets spé­ci­aux. Je les adore vrai­ment parce que lorsque l’on imag­ine qu’une sec­onde ou une demi-minute du film est fab­riquée par une cen­taine de per­son­nes ! C’est qua­si­ment impos­si­ble à faire, donc on doit appréci­er ce dévoue­ment, même si c’est dans un but com­mer­cial. Je pense que ces films reflè­tent le futur du ciné­ma, dans un sens. Mais je ne par­le pas ici du point de vue nar­ratif, ou du con­tenu.

C’est d’un point de vue tech­nique que vous appré­ciez ces films.

Oui, et le monde qu’ils ont créé. Par exem­ple, pour Incep­tion ou Avatar, que j’ai vrai­ment bien aimés, je suis con­va­in­cu que le réal­isa­teur aurait pu aller plus loin parce qu’à la base, le con­cept était vrai­ment intéres­sant. Cela vaut surtout pour Avatar, avec cette idée d’un monde par­al­lèle qui est très philosophique : on pour­rait très bien aller plus loin, mais bien sûr, ce n’était pas pos­si­ble à cause des impérat­ifs com­mer­ci­aux. Mais si l’idée avait été dévelop­pée, cela aurait été génial !

Com­ment con­sid­érez-vous, dans vos films, la fron­tière entre le réal­isme et l’imagination ?

Je pense que la réal­ité n’existe pas au ciné­ma. Comme le dit Godard, « le ciné­ma, ce sont des men­songes, vingt-qua­tre images par sec­onde. » Rien que la manière de cadr­er est sub­jec­tive. Pour moi, la réal­ité sub­jec­tive est ce que je recherche, c’est présen­ter un point de vue. Notre cerveau est ain­si fait : il n’enregistre pas la réal­ité. Par exem­ple, lorsque vous vous sou­venez de votre pre­mier amour, vous vous sou­venez de la manière dont la per­son­ne bouge, de son atti­tude : c’est quelque chose de très ciné­ma­tique. La manière dont notre cerveau tra­vaille cor­re­spond à ce que les films peu­vent faire. Et l’imagination fait par­tie de ce point de vue sub­jec­tif.

Vous ne pou­vez donc pas faire de film sans y inté­gr­er l’imagination.

En fait, j’ai ce pro­jet que je voudrais vrai­ment faire qui ne serait qu’imaginaire. Il porterait sur le futur et s’intitulerait Utopia, un peu comme Prim­i­tive : imag­in­er le futur avec l’agonie de la sci­ence-fic­tion. J’imagine le vais­seau spa­tial de Star Trek, enter­ré dans la neige. Le cast­ing serait l’original de la série, avec l’actrice qui doit avoir main­tenant soix­ante ans, il y aurait de nom­breuses intrigues, dont plusieurs cat­a­stro­phes naturelles. Peut-être que dans une dizaine d’années, je pour­rai réalis­er ce film.

Est-ce que c’est vous qui décidez du final-cut ?

Dans tous mes films, jusqu’à main­tenant, c’est moi et mon mon­teur, avec égale­ment les pro­duc­teurs, comme Arte. En fait, pour ce film, nous avons une fin alter­na­tive, pleine de flashs, comme des éclairs. Mais je pense que ce serait un prob­lème pour ceux qui souf­frent d’épilepsie. Je me suis donc dit que je ne pou­vais pas l’inclure. Moi-même quand je regar­dais le film, je ne me sen­tais pas très bien. J’ai envoyé l’ensemble aux pro­duc­teurs et la moitié a appré­cié cette fin, surtout cette fin abstraite, notam­ment des pro­duc­teurs qui venaient de la télévi­sion. Je leur ai dit : « Eh, vous êtes vrai­ment hard­core ! » Puis on s’est intéressé à la lég­is­la­tion, comme par exem­ple en Angleterre, il ne faut pas plus d’un cer­tain nom­bre de flashs par sec­onde. Et cette fin n’obéissait pas à ces règles. J’étais vrai­ment sur­pris par les pro­duc­teurs, qui m’expliquaient que je ne pou­vais pas mon­tr­er ce type de choses au Japon par exem­ple.

Vous venez de recevoir la Palme d’or et vous avez à peine quar­ante ans. Vous deman­dez-vous ce que vous allez pou­voir faire main­tenant ?

C’est très dif­fi­cile de réalis­er ce type de films, parce que l’on n’avait pas beau­coup d’argent. Un des pro­duc­teurs, celui qui con­trôlait le finance­ment du film, me demandait de ne pas com­mencer le tour­nage, mais l’autre pro­duc­teur et moi-même désiri­ons com­mencer. Nous avons donc com­mencé dans des con­di­tions assez insta­bles : c’était à la fois dép­ri­mant mais cela crée une dépen­dance. C’est pour cette rai­son que lorsque j’ai reçu la Palme d’or, je les ai remer­ciés, parce que nous avons dû souf­frir pour le réalis­er. Je l’ai con­sid­éré comme un cadeau de remer­ciement pour tout ce labeur. Et tous les films sont dif­fi­ciles à faire, donc, si, dans le futur, si je ne peux plus faire de films, cela ne me dérange pas. Ce n’est pas grave, il y a d’autres choses à faire. En fait, j’ai même le pro­jet de créer d’une ferme potagère si je ne peux plus faire de film ou en écrire !

Pourquoi avez-vous besoin de faire des films alors ?

Parce que je ne peux plus m’en pass­er. Dans un sens, c’est parce que je suis intro­ver­ti, je n’aime pas me socialis­er, même si ce tra­vail m’y oblige, comme main­tenant ! En fait, je pense que la caméra est une sorte de pro­tec­tion, un out­il pour com­mu­ni­quer avec le monde mais aus­si elle m’apporte une nou­velle famille, celle du ciné­ma.

Est-ce que la Palme d’or va vous don­ner la pos­si­bil­ité de faire des films au bud­get plus con­séquent ?

J’espère, mais j’essaie de ne rien atten­dre dans la vie. D’ailleurs, j’ai juste­ment reçu l’offre d’un pro­duc­teur français pour faire un film de boxe thaï­landaise. Il m’a dit : « Faites-le dans votre pro­pre style mais il faudrait des scènes d’action bien pré­cis­es. » Mais déjà, d’emblée, ce n’est pas mon style, donc j’ai refusé l’offre, parce que ça n’aurait été béné­fique ni pour lui ni pour moi. J’essaie donc d’élaborer un pro­jet qui serait plus vaste. Grâce à cette Palme d’or, j’ai envie de faire quelque chose de plus gros, mais tout en gar­dant mon pro­pre style.