À bout de souf­fle revient comme s’il ne nous avait jamais quit­tés. Paris a vieil­li. Lui n’a pas changé. Quel est donc ce drôle d’air qui flotte autour de nous ? Est-ce Paris qui refleu­rit, au seuil de l’été ? Mais au fait, pour tous ceux qui vont le voir pour la pre­mière fois, c’est quoi, À bout de souf­fle ?

C’est une his­toire qui com­mence à Mar­seille, passe par Orly et se ter­mine à Paris, rue Cam­pagne-Pre­mière.

C’est l’his­toire d’un type qui passe d’une bag­nole à l’autre et finit sa course à pied. C’est l’his­toire d’une fille qui passe d’une robe à l’autre mais garde sa coupe de cheveux jusqu’au bout.

C’est un polar qui se trans­forme en film sen­ti­men­tal puis rede­vient polar. C’est un film sen­ti­men­tal qui se fait trouer par le polar.

C’est Le Grand Som­meil + Les Amants de la nuit. C’est comme une nou­velle de Dino Buz­za­ti revue et cor­rigée par Ray­mond Chan­dler.

C’est l’his­toire d’un type qui s’embarque dans une sale affaire, puis l’ou­blie pour se balad­er dans Paris. C’est l’his­toire d’une fille qui se balade dans Paris et se retrou­ve embar­quée dans une sale affaire.

C’est l’his­toire d’un type qui se démène pour récupér­er un gros paquet de fric et com­prend, une fois qu’il le tient entre ses mains, que ce fric n’a aucune valeur. C’est l’his­toire d’une fille qui tient la vie d’un homme entre ses mains et com­prend que, pour sa car­rière, la vie de cet homme n’a aucune valeur.

C’est l’his­toire d’un type qui con­duit une bag­nole et dit : « Il ne faut jamais frein­er. »

C’est l’his­toire d’une Améri­caine qui vit dans un film français. C’est l’his­toire d’un Français qui vit dans un film améri­cain. C’est une his­toire pos­si­ble des rap­ports entre la France et les États-Unis. C’est l’his­toire d’une fille et d’un type qui, dans la même ville, dans la même rue, dans le même lit, quoi qu’il arrive, sont tou­jours séparés par l’Océan Atlan­tique.

C’est une his­toire d’amour entre une indé­cise et un type déter­miné.

C’est l’his­toire d’un type qui, dès qu’il s’ar­rête de courir, meurt.

C’est l’his­toire d’un type mobile qui aime une fille sta­ble.

C’est l’his­toire d’un type qui choisit d’at­ten­dre alors que tout le pousse à agir.

C’est l’his­toire d’un type recher­ché par les flics pour avoir buté l’un d’en­tre eux. C’est l’his­toire de la vitesse du monde, des filles qui s’y adaptent et des garçons qui ne s’y adapteront jamais.

C’est une his­toire qui se passe à Paris, avec ses avenues qui trem­blent, ses places qui saut­ent, ses petites rues sans fin, ses pas­sages secrets et ses apparte­ments poudrés de lumière.

C’est l’his­toire d’un type qui ponctue les moments cru­ci­aux de sa vie par un petit aller-retour de son pouce sur ses lèvres.

C’est l’his­toire d’un type qui se fourre dans la gueule du loup et d’une fille qui ouvre la bouche.

C’est une his­toire pleine de types louch­es, de ban­dits, de trafi­quants, de flingues, de voitures volées, de fila­tures, de cadavres, de jazz, de costards et de petites pépées.

C’est l’his­toire d’un type qui a décidé qu’il ne coucherait qu’avec une seule fille et d’une fille qui a décidé qu’elle ne se refuserait qu’à un seul type.

C’est une his­toire d’amour entre Jean Seberg et Jean-Paul Bel­mon­do.

C’est l’his­toire d’un type qui veut par­tir à Rome et d’une fille qui veut rester à Paris.

C’est une his­toire où la vio­lence sur­git sans crier gare. C’est l’his­toire d’un type con­séquent : il meurt de ce par quoi il a vécu.

C’est l’his­toire d’un type qui n’aime pas la musique, sauf le Con­cer­to pour clar­inette de Mozart.

C’est l’his­toire d’un type qui devient célèbre au moment où sa con­di­tion requiert l’anony­mat le plus com­plet.

C’est l’his­toire de toutes les filles qu’on ne com­prend pas parce qu’elles par­lent une langue étrangère.

C’est l’his­toire d’un type qui a la tête dans les nuages et d’une fille qui garde les pieds sur terre.

C’est l’his­toire d’un type qui pique du fric à tout le monde mais refuse qu’on lui en donne. C’est l’his­toire d’un meur­tri­er avec une morale, puisqu’il sait dire : « Ceci est dégueu­lasse. »

C’est une his­toire drôle avec une vraie chute à la fin.

C’est tout sauf une his­toire. C’est une série noire. C’est une série B. C’est une ques­tion de vie ou de mort. C’est le ciné­ma qui sort de ses gonds. C’est Paris, 1959. C’est Michel Poic­card. C’est Jean-Luc Godard.