1971 : la vio­lence se déchaîne comme rarement sur les écrans améri­cains. À un mois d’intervalle, Sam Peck­in­pah déclenche la polémique avec Les Chiens de paille, tan­dis que Stan­ley Kubrick recueille quant à lui un suc­cès cri­tique presque unanime pour Orange mécanique. Dans les deux cas, pour­tant, l’ultra-violence est au ren­dez-vous, autant dans le slo­gan auto-sat­is­fait du sec­ond (« His­toire d’un jeune homme qui s’intéresse prin­ci­pale­ment au viol, à l’ultraviolence et à Beethoven ») que dans le verre de lunette brisé haute­ment sym­bol­ique de l’affiche du pre­mier. Mais il faut dire que Peck­in­pah, qui achevait deux ans aupar­a­vant La Horde sauvage en lançant un défi explicite aux dieux, avait choisi cette fois de ten­dre un miroir sans la moin­dre cir­con­stance atténu­ante à la vio­lence tapie, réprimée, au fond de chaque homme. Une image cer­taine­ment pas facile à voir.

Pre­mier plan. La musique est solen­nelle, grandil­o­quente, accom­pa­g­née en fond sonore des cloches de l’église locale. Toute la bande sonore annonce, impérieuse : voyez, ici se déroule quelque chose d’important. Mais l’image ne suit pas. Une prise d’une stat­ue de loin, suiv­ie d’un sec­ond plan flou, impré­cis, grouil­lant, presque mal­sain. Que voit-on, dans cette masse informe et mou­vante, sinon l’évocation de vers sur une plaie ? Peck­in­pah file t‑il sa métaphore présente dans l’introduction de La Horde sauvage, avec son plan sur les scor­pi­ons pris­on­niers des flammes, piégés par des enfants qui les immo­lent pour le plaisir ? Cette fois-ci, l’association insectes / enfants est tou­jours présente : notre masse grouil­lante se pré­cise, pour révéler une sin­gulière faran­dole enfan­tine entre les tombes d’un cimetière. Est-ce là le spec­ta­cle étrange auquel le toc­sin nous invite ? Mais non. Le spec­ta­cle, c’est Amy et David Sum­n­er, le cou­ple venu dans la petite bour­gade natale de madame depuis les États-Unis pour pass­er un an, loin des trou­bles soci­aux de l’Oncle Sam. Tan­dis que son mari va acheter des cig­a­rettes, Amy retrou­ve un ancien amour de jeunesse – à peine quelques min­utes de dia­logues, et la sen­tence est déjà ren­due : « On s’occupe des nôtres, ici », dit l’homme. Et Amy, dev­enue améri­caine, demeure des leurs. L’intrus, c’est David, le pro­fesseur à la dis­ci­pline incom­préhen­si­ble, riche et suff­isant, qui regarde les autochtones de haut.

Cela dit, David Sum­n­er pour­rait être aus­si bien inté­gré que pos­si­ble, la véri­ta­ble prob­lé­ma­tique n’est pas là. Peck­in­pah pose dès le départ sa men­ace. Les locaux sont, au mieux, indif­férents (pour le com­mis­saire local), ou ouverte­ment hos­tiles (pour tous les autres). L’agressivité et le mépris sont latents, mais par­faite­ment tan­gi­bles, déclarés – David et sa femme sont men­acés en toute impunité, dans un vil­lage per­du au milieu des lan­des. Les agresseurs poten­tiels jouis­sent déjà de leur pou­voir – et à tra­vers eux, Peck­in­pah tran­scende le principe de sus­pens. L’idée n’est pas tant de savoir si la vio­lence va se déchaîn­er, mais com­ment, et surtout pourquoi. Le pro­fesseur améri­cain, aux principes pétris d’idéalisme et de rap­ports humains théorique­ment har­monieux, ne prend pas garde à la men­ace, il a totale­ment intel­lec­tu­al­isé les rap­ports humains, et c’est là son erreur. L’Américain éduqué, civil­isé à out­rance, est fon­da­men­tale­ment aus­si sauvage, aus­si ani­mal que l’Anglais rur­al le plus rus­tre. Jusqu’où dont-on aller pour le ramen­er à cet état pri­mor­dial, se demande Peck­in­pah. Jusqu’où doit-on aller pour démon­tr­er aux mil­i­tants paci­fistes améri­cains le para­doxe de leur posi­tion, la vacuité de refuser la sauvagerie en soi ?

Après Un nom­mé Cable Hogue, son précé­dent film, Peck­in­pah est devenu fam­i­li­er de l’œuvre de Robert Ardrey, célèbre notam­ment pour African Gen­e­sis. Auteur de théâtre et anthro­po­logue, Ardrey est célèbre à l’époque pour une vision de l’humanité des plus som­bres : selon lui, le ver­nis de la civil­i­sa­tion, quelque épais qu’il soit, n’oblitère jamais réelle­ment l’animal en l’homme – et plus que tout, plus même que la libido, cette sauvagerie est provo­quée par l’agression de la chose la plus chère à l’individu : son ter­ri­toire. Peck­in­pah retrou­ve de son pro­pre aveu beau­coup de sa vision de l’homme dans celle pro­posée par Ardrey. Artis­tique­ment, le cinéaste voit à cette époque lui échap­per un pro­jet qu’il chéris­sait : Délivrance, qui finale­ment échut à John Boor­man. Il fera donc des Chiens de paille son étude ordon­née sur la sauvagerie de l’homme. Adap­té d’une nou­velle qu’il n’appréciait pas par­ti­c­ulière­ment (The Siege of Trencher’s Farm de Gor­don Williams), Les Chiens de paille prend son titre dans une cita­tion du Tao Te King de Lao-Tseu : « Le Ciel et la terre sont sans pitié et trait­ent la mul­ti­tude des créa­tures comme des chiens de pailles. Le sage est sans pitié et traite les gens comme des chiens de paille. » Ces chiens de paille sont des idol­es sac­ri­fi­cielles employées pour fig­ur­er les vic­times humaines dans les sac­ri­fices aux dieux. Dans les pro­jec­tions-test du film, le pub­lic s’exprima sur les dif­férents titres : selon eux, « Le Siège de la ferme Trencher » son­nait comme un west­ern, « Siège chez Trencher » comme un film de guerre et « Les Chiens de paille »… comme une comédie. Une ironie qui n’a cer­taine­ment pas échap­pé à Peck­in­pah.

Mené par un réal­isa­teur enfon­cé dans un alcoolisme sur­réal­iste – Peck­in­pah annonce à cette époque à Dan Mel­nick, son pro­duc­teur, qu’il sera au « régime sec » pen­dant le tour­nage. Mel­nick, ras­suré, appren­dra un peu plus tard que le régime sec de Peck­in­pah con­siste à ne boire que du vin blanc, du lever au couch­er – et il dort fort peu. Sinon, le réal­isa­teur avait notam­ment pour habi­tude de pren­dre son petit-déje­uner au café-brandy. Le tour­nage, du genre dont on fait les légen­des, est apoc­a­lyp­tique : Peck­in­pah, atteint d’une pneu­monie et saoul du matin au soir, filme n’importe com­ment ; il tente d’assassiner son pro­duc­teur en lui lançant un coupe-papi­er (man­qué, celui-ci ramassera l’objet, le ren­dant à Peck­in­pah, en lui dis­ant « Il y a des jours, tu ne fais vrai­ment rien de bien ») ; il rend sci­em­ment l’interprète d’Amy, Susan George, folle de ter­reur à l’approche du tour­nage de la scène de viol en lais­sant sous-enten­dre que la scène pour­rait être tournée réelle­ment… Peck­in­pah, à cause de son car­ac­tère de chien et de son alcoolisme, a frisé la cat­a­stro­phe pen­dant le tour­nage – et c’est d’ailleurs le poignardé Dan Mel­nick qui l’a main­tenu en place – mais les résul­tats du box-office sont encour­ageants.

Car le pub­lic est au ren­dez-vous pour Les Chiens de paille. La cri­tique, quant à elle, s’interroge aux U.S.A., et vilipende vio­lem­ment le film en Europe, tax­ant Peck­in­pah de fas­cisme et d’apologie de la vio­lence. Le brouha­ha médi­a­tique sert le film, qui est le pre­mier film de son réal­isa­teur à dégager des prof­its. Dan Mel­nick, qui a soutenu Peck­in­pah tout au long de l’aventure, racon­te : « J’e­spérais que les gens seraient choqués et hor­ri­fiés par le siège. Soudain, j’en­tendis 600 per­son­nes hurler “Tue-le !” J’ai pen­sé : “Oh, mon Dieu, qu’avons nous déchaîné?” » Peck­in­pah, quant à lui, s’explique en ces ter­mes sur le film : « C’est à pro­pos de la vio­lence en cha­cun de nous, la vio­lence qui s’in­ter­roge sur la con­di­tion poli­tique du monde actuel. Cela sert deux buts. J’ai l’in­ten­tion de provo­quer un effet de cathar­sis. Quelqu’un pour­ra ressen­tir une exul­ta­tion mal­adive à la vue de cette vio­lence mais il doit à ce moment se deman­der “Qu’est-ce qui se passe dans mon cœur?” Je veux achev­er cette cathar­sis via la com­pas­sion et la peur. »

Man­i­feste­ment, le but n’est pas réelle­ment atteint, si l’on en croit le réc­it de Dan Mel­nick – mais peut-être est-ce finale­ment la volon­té de Peck­in­pah. Plonger son spec­ta­teur, comme son per­son­nage, dans des abîmes de bar­barie – et mon­tr­er juste­ment par l’absence de ques­tion­nement de soi que la sauvagerie est en tous. Pour cela, il va créer le trou­ble tout au long du film. Dustin Hoff­man a sa pro­pre vision du per­son­nage qu’il inter­prète : pour lui, David Sum­n­er apporte la vio­lence dont il sera vic­time avec lui, enfouie comme un désir hon­teux et qui n’attend qu’une oppor­tu­nité pour ressur­gir. De fait, Peck­in­pah décrit David Sum­n­er comme un para­noïaque écarté du monde : ain­si, de nom­breuses scènes le mon­trent en con­tem­pla­tion der­rière une fenêtre, l’attitude inquisitrice. Cepen­dant, il n’in­ter­vient pas. Quelles sont ses moti­va­tions réelles ? De même, le per­son­nage d’Amy est ambigu : se sachant con­tem­plée par les regards avides des mâles locaux, elle n’hésite pour­tant pas à rajuster ses col­lants sous leurs yeux, se promène seins nus avec les fenêtres ouvertes… jusqu’à la fameuse scène de viol, où une ter­ri­ble incer­ti­tude règne sur la part active qu’Amy prendrait à l’agression. Peck­in­pah sem­ble se délecter de bris­er les repères de tous : Amy ne saura plus à qui se vouer lorsqu’elle ver­ra David mon­ter l’escalier, aux pris­es avec le dernier assiégeant, alors qu’il a déjà tué une demi-douzaine d’hommes, et le spec­ta­teur ne saura quant à lui plus où don­ner de la tête. Doit-il se délecter de cette vengeance savam­ment mise en scène pour sus­citer l’identification ? Être hor­ri­fié de cet épou­vantable éta­lage de sauvagerie ? David, quant à lui, sem­ble finale­ment à l’aise : son ani­mal ter­ri­to­r­i­al intérieur s’est extéri­or­isé, l’abcès est vidé. L’homme qu’il était n’existe plus, sa rela­tion avec sa femme non plus.

Le tour­nage du film s’est déroulé en séquence, l’équipe fil­mant chronologique­ment. Arrivé à la dernière scène, tournée donc le dernier jour, per­son­ne ne sait réelle­ment com­ment finir le film. Mais Peck­in­pah et Hoff­man ont fini par aller eux-mêmes au bout de cette ter­ri­ble cathar­sis : David part avec l’homme qui lui a fourni le pré­texte à son explo­sion de vio­lence, le pédophile local – d’ailleurs juste­ment soupçon­né d’être respon­s­able de la mort d’une gamine du cru. Alors que ce dernier lui dit, ingénu­ment, qu’il ne sait pas com­ment ren­tr­er chez lui, David le ras­sure : cela ne fait rien, lui non plus. À réprimer son instinct ter­ri­to­r­i­al, sa vio­lence inhérente, l’homme mod­erne a oublié qu’ils étaient un élé­ment fon­da­men­tal de survie, et les a égale­ment pro­fondé­ment exac­er­bés. Réflex­ion implaca­ble sur l’illustration et les impli­ca­tions de la vio­lence, Les Chiens de paille se retrou­vent finale­ment dans une sim­ple phrase de Sam Peck­in­pah : « L’homme n’est, en fin de compte, qu’un ani­mal de plus, affamé et plein de haine. »