Le mémorable Apportez-moi la tête d’Alfredo Gar­cia de Sam Peck­in­pah, road-movie aux accents de west­ern de 1974, niche tout en haut de la fil­mo­gra­phie de son auteur. Peck­in­pah y fait tra­vers­er la cam­pagne mex­i­caine à une tête en décom­po­si­tion, motif sai­sis­sant qui con­tin­ue d’inspirer la créa­tion con­tem­po­raine à inter­valle réguli­er, de Trois enter­re­ments de Tom­my Lee Jones au roman Sukkwan Island de David Vann.

Sam Peck­in­pah est générale­ment recon­nu pour avoir mod­ernisé la manière de filmer l’action et la vio­lence. Une nou­velle vision d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Gar­cia mon­tre cepen­dant à quel point son tal­ent ne se lim­i­tait pas aux scènes de vio­lences et à ses fameuses util­i­sa­tions de ralen­tis, tant la caméra y est con­tin­uelle­ment loquace. Dans la mag­nifique séquence d’ouverture, la fille du Jefe (un chef de clan mex­i­cain) est enceinte. Elle se fait escorter jusque chez son père par des hommes de main. Toute la petite com­mu­nauté est rassem­blée dans l’attente du cour­roux du patri­arche. Peck­in­pah part d’un plan bucol­ique, mais fait rapi­de­ment mon­ter la ten­sion avec une caméra nerveuse qui ne reste pas en place. L’action est lente, on suit le tra­jet de la jeune fille et de son « escorte » pen­dant que le reste de la com­mu­nauté se recueille dans la prière. Der­rière le calme de sur­face, l’impatience est à son comble, par­faite­ment mise en image par un décadrage soudain ou par une alter­nance de plans très courts sur une action qui tire en longueur. Une fois la sen­tence pater­nelle tombée (il faut ramen­er la tête du coupable, un Dom Juan qui se nomme Alfre­do Gar­cia), la mise en route implaca­ble de la traque est artic­ulée en quelques sec­on­des par une série de plans fréné­tiques sur des voitures et des avions rugis­sants. Puis la caméra se calme quelque peu et se met au dia­pa­son de la pre­mière par­tie du film, plus intro­spec­tive, dans laque­lle on décou­vre le per­son­nage prin­ci­pal, Ben­ny (joué par War­ren Oates), los­er améri­cain qui viv­ote en jouant du piano dans un bar de Mex­i­co, et qui va se lancer à la recherche de la fameuse tête.

Si l’on peut aisé­ment voir en Apportez-moi la tête d’Alfredo Gar­cia une syn­thèse de La Horde sauvage et de Pat Gar­rett et Bil­ly le Kid, tant l’on y retrou­ve des élé­ments con­sti­tu­tifs des deux films (la présence à l’écran de War­ren Oates, Emilio Fer­nan­dez et Kris Kristof­fer­son, le sui­cide final dans une explo­sion de vio­lence, le con­flit mor­tel tein­té de respect et de nos­tal­gie entre deux hommes, de nom­breux motifs comme celui du miroir, des poules que l’on canarde pour le plaisir ou du reflet sur lequel on tire), on peut aus­si le lire comme une pro­lon­ga­tion des réflex­ions entamées dans ces west­erns. La Horde sauvage évoque la fin d’une époque, et l’impossibilité pour les mem­bres de la bande de Pike Bish­op de s’adapter à l’ordre nou­veau. Dans Pat Gar­rett et Bil­ly the Kid, Peck­in­pah intro­duit l’idée qu’il est cepen­dant pos­si­ble de con­tin­uer en se trahissant soi-même. Dans Alfre­do Gar­cia, on a l’impression que Ben­ny s’est déjà renié, se réfu­giant dans ce rôle de los­er mar­gin­al, et qu’on lui donne une sec­onde chance de s’en sor­tir en empor­tant le pactole de la récom­pense. Bien enten­du, le con­stat final (il est impos­si­ble de s’en sor­tir, tant les dom­mages col­latéraux sont inac­cept­a­bles) n’en sera que plus amer et plus dés­espéré, mais le film mar­que bien une pro­gres­sion par rap­port à ses prédécesseurs: il ne s’agit plus d’aborder les caus­es d’un mal-être mais bien de sig­ni­fi­er qu’il n’y a aucune issue pos­si­ble et qu’il ne reste plus (au sens pro­pre comme au fig­uré) qu’à creuser sa tombe.

Apportez-moi la tête d’Alfredo Gar­cia est un film à la symétrie qua­si par­faite : il débute dans le ranch du Jefe, se déplace à Mex­i­co d’où est ini­tiée la traque de la tête, se con­tin­ue par un long tra­jet en voiture jusqu’à la scène parox­ys­tique du cimetière et se referme en emprun­tant, selon un tim­ing presque iden­tique, l’exact chemin inverse : retour en voiture, pause à Mex­i­co et finale dans le ranch du Jefe. La symétrie se retrou­ve même à une échelle inférieure, chaque tra­jet en voiture étant par exem­ple ryth­mé par un affron­te­ment sanglant (avec les vio­leurs à l’aller, avec la famille mex­i­caine et les hommes de main du Jefe au retour). On met sou­vent en avant dans les road-movies l’adéquation entre le par­cours physique et le tra­jet men­tal des per­son­nages. Alfre­do Gar­cia ne déroge pas à la règle, mais il l’applique égale­ment à un niveau supérieur, la struc­ture même du film épou­sant l’évolution psy­chologique de Ben­ny. La pre­mière par­tie voit Ben­ny pren­dre son élan, rêver de s’extraire de sa vie mis­érable, puis, tan­dis que le film se rem­bobine, Ben­ny se replie sur lui-même, et revient s’emmurer dans ses désil­lu­sions. Les routes goudron­nées et les avions de la pre­mière par­tie – canaux par­faits pour une éva­sion – sont alors rem­placés par des chemins de terre caho­teux, et la dimen­sion plutôt spir­ituelle du tra­jet aller (on dis­cute de pro­jet de vie, on joue de la musique) fait place à un traite­ment essen­tielle­ment cor­porel lors du retour : on meurt, on sue, on saigne, la tête se décom­pose, la puan­teur est omniprésente.

Alfredo_Garcia_-_Benny_decapite_2.jpg

Au cen­tre du film, une scène essen­tielle, celle où Ben­ny déterre le corps récem­ment inhumé d’Alfredo Gar­cia (afin d’y prélever sa tête) et où Peck­in­pah décapite Ben­ny pic­turale­ment, sa tête dis­parais­sant momen­tané­ment sous un amas de terre (pho­to ci-dessus). Cette image [1] mar­que non seule­ment le point autour duquel tout le film se plie, mais désigne l’un des grands enjeux d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Gar­cia : celui du dédou­ble­ment. Plus le film avance et plus il est clair que Ben­ny devient Alfre­do : ils parta­gent la même femme, Ben­ny pro­jette de se mari­er à l’église où est enter­ré Alfre­do, et surtout, alors que Ben­ny ne con­sid­érait ini­tiale­ment la tête d’Alfredo que pour sa seule « valeur marchande », il finit par se ranger de son côté et par défendre son hon­neur. Dans la séquence finale, la fille du Jefe – qui devrait haïr Ben­ny lorsqu’il ramène la tête de son amant – lui vient au con­traire en aide, offi­cial­isant ce dédou­ble­ment. Alfre­do et Ben­ny dessi­nent en quelque sorte deux ver­sants d’un même per­son­nage ; la face légende pour Alfre­do, Dom Juan aimé de tous, incar­na­tion d’un amour roman­tique ; la face con­crète et quo­ti­di­enne pour Ben­ny, petit magouilleur qui ne parvient pas à trans­former ses aven­tures en his­toire d’amour. En incar­nant et en vengeant Alfre­do, Ben­ny parvient à s’accomplir par procu­ra­tion, à touch­er du doigt cette réus­site amoureuse qu’il a tou­jours désiré. Dans les bonus du DVD édité en octo­bre 2012 par Car­lot­ta Films[2], cer­tains proches du réal­isa­teur nous appren­nent qu’ils con­sid­èrent Ben­ny comme le dou­ble fic­tion­nel de Peck­in­pah, ouvrant la voie à un autre fab­uleux jeu de miroirs entre le per­son­nage du cinéaste et ses incar­na­tions à l’écran (Ben­ny et Alfre­do). En grand maître des reflets, Peck­in­pah a réus­si son coup.

Notes

Notes
↑1 En plus d’exprimer sym­bol­ique­ment la mort intérieure du per­son­nage de War­ren Oates, motif déjà présent dans Pat Gar­rett et Bil­ly le Kid.
↑2 Une inter­ven­tion de 15 min­utes de François Causse, auteur d’une mono­gra­phie de Peck­in­pah et un doc­u­men­taire de plus d’une heure, en forme de com­pi­la­tion d’interviews de gens ayant ren­con­tré ou con­nu Peck­in­pah : acteurs, cri­tiques, mem­bres de sa famille.