Les rela­tions qu’a entretenues Sam Peck­in­pah avec ses pro­duc­teurs font aujour­d’hui par­tie de la légende. Légère­ment porté sur la bouteille, ayant une haute idée de ce qu’est le ciné­ma, Peck­in­pah ne sup­por­t­ait pas qu’un vul­gaire financier traîne dans ses pattes et lui dise ce qu’il serait bon ou pas de faire. Mais avec Major Dundee, Peck­in­pah n’a pas eu le dernier mot et a vu son film large­ment amputé à sa sor­tie sur les écrans. Bien qu’il ne s’agisse pas de la ver­sion inté­grale, cette reprise du film sur les écrans nous offre le luxe de scènes tout sim­ple­ment inédites. L’oc­ca­sion de redé­cou­vrir ou de décou­vrir ce west­ern dans le pur style du cinéaste : pri­maire, sale, aride…

Pour Louis Sko­rec­ki, Hol­ly­wood est mort à la fin des années 1950, avec le Rio Bra­vo d’Howard Hawks. C’é­tait la fin d’un âge d’or, d’un cer­tain clas­si­cisme, d’une cer­taine lumière, d’un style flam­boy­ant. Cette chan­son­nette du style « c’é­tait mieux avant » est tou­jours apparue sus­pecte pour qui con­sid­ère par exem­ple que les derniers Pre­minger sont aus­si grands et beaux que les sup­posés chefs d’œu­vre que sont Lau­ra ou Riv­ière sans retour. Cepen­dant, la vision d’un Wilder de 1966 dif­fusé sur Arte il y a peu, mal­gré un humour indé­ni­able, sem­ble toute­fois vidé d’une sub­stance onirique : un manque de rythme, une lumière fade dans un stu­dio que tout le monde sem­ble avoir aban­don­né. Ce film de Wilder était mal­gré lui d’une grande tristesse, sem­blant rejouer une musique qui avait pour­tant jadis émer­veil­lé le monde entier.

Mais un indi­vidu tel que Peck­in­pah n’au­rait pu évoluer à mer­veille comme il l’a fait dans un con­texte autre que ce cré­pus­cule hol­ly­woo­d­i­en. Son style ciné­matographique, sa vision du monde, de la société, des humains, les his­toires qu’il allait tout sim­ple­ment racon­ter ont été la métaphore par­faite de ce déclin d’Hol­ly­wood. Il fal­lait qu’Hol­ly­wood ne soit plus, que le ver­nis coule, que les stars écla­tent ou se trou­vent con­fron­tées à l’im­age de leur infâme nature ani­male. C’est la fin des corps liss­es, des bons sen­ti­ments, des beaux paysages. Si la mise en scène, un cer­tain rythme et l’u­til­i­sa­tion d’une cer­taine musique sem­blent typ­iques du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, ce qui est mis face à la caméra est pour­tant inédit. C’est tout un bagage hol­ly­woo­d­i­en vidé de sa sub­stance mythique. Le désert n’est plus splen­dide, il n’est qu’une affreuse terre aride, stérile, aux couleurs ternes, recou­vert d’ar­bustes épineux, d’ar­bres cramés, d’une végé­ta­tion morte. Il n’est que pous­sière, mort et déso­la­tion. Le héros n’est plus un héros mais un pau­vre type, dés­espéré­ment humain, à bout de souf­fle, usé, humil­ié, lancé dans une ultime quête insignifi­ante, dérisoire, cher­chant à tra­vers elle à éprou­ver un sen­ti­ment de grandeur après lequel il a cou­ru toute sa vie.

Le film racon­te l’his­toire d’un offici­er nordiste, le major Dundee qui, pen­dant la guerre de Séces­sion, est gar­di­en d’une prison où se côtoient voleurs et pris­on­niers de guerre sud­istes. Suite à un mas­sacre de civils par des indi­ens, Dundee décide de par­tir à la recherche du chef de cette tribu afin de le liq­uider et de sauver les enfants enlevés en vue d’être éduqués à devenir de futurs guer­ri­ers. Mais la guerre entre le sud et le nord faisant rage, Dundee n’a aucun moyen de for­mer une troupe digne de ce nom. Il ne pos­sède ni sol­dats, ni officiers de hauts rangs. Il décide mal­gré tout de men­er à bien sa quête en enrôlant dif­férents pris­on­niers, allant même jusqu’à sol­liciter l’aide de détenus sud­istes. Le major réus­sit donc à for­mer une troupe. Mais alors, quelle troupe! Il n’y a ici que des damnés de la Terre. Cette troupe résume à mer­veille les per­son­nages qu’af­fec­tionne Peck­in­pah : des voleurs, des ivrognes, tous les rebuts de la société, les exclus, les sans-grades, tous d’une laideur et d’une saleté con­fon­dantes. Tous ces per­son­nages ne se sont engagés que par chan­tage et intérêt per­son­nel. Peck­in­pah ne nous fera pas le coup d’une union sacrée autour d’une cause com­mune. Cha­cun sait pourquoi il est là. Il n’y aura pas de renais­sance, ni de révéla­tion. Peck­in­pah, même s’il souhaite mon­tr­er qu’il y a un cœur chez tous ces hommes, ne les fera pas évoluer, n’ex­humera pas on ne sait quels pseu­do-sen­ti­ments enfouis.

En grand cinéaste qu’il est, Peck­in­pah ne s’in­téresse pas au but, mais au chemin comme révéla­teur de la nature humaine. La psy­cholo­gie des per­son­nages se pré­cis­era au fur et à mesure des actions, des événe­ments et con­fronta­tions. Pris dans un engrenage qu’il ne con­trôle nulle­ment, l’in­di­vidu est totale­ment dépourvu de recul, de sang-froid. Ses sen­ti­ments sont mis à l’épreuve et ses réac­tions ne seront alors qu’in­stinc­tives, pri­maires, ani­males. Il appa­raît dans toute sa nudité. Le regard que porte l’of­fici­er sud­iste sur le major Dundee est impi­toy­able. Il traque la moin­dre faib­lesse, le moin­dre man­que­ment, le moin­dre fait et geste à même de prou­ver que le major n’est rien de plus qu’un raté inca­pable de men­er à bien la moin­dre entre­prise, de faire preuve d’au­torité et de tact, d’être ce qu’il est cen­sé être : un offici­er.

Mal­gré quelques échanges ver­baux très forts entre l’of­fici­er sud­iste et le major Dundee, Peck­in­pah, même s’il con­damne le sud esclavagiste, ne cherche pas à oppos­er deux mon­des, deux civil­i­sa­tions, par une com­para­i­son qui s’ap­puierait sur une mon­tagne de clichés. L’of­fici­er sud­iste agresse ver­bale­ment le major en lui dis­ant que le nord pour qui il com­bat n’a aucune estime ou con­sid­éra­tion pour lui, qu’il ne le con­sid­ère que comme un vul­gaire gar­di­en de prison au moment où il pour­rait briller sur les champs de bataille. Mais, en con­trepar­tie, Dundee ne se fait pas prier pour faire remar­quer à cet offici­er sud­iste que le mode de vie du sud appelé à dis­paraître, ces grandes plan­ta­tions et ces grandes familles qu’il défend, ne le con­sid­èrent de toute façon que comme un valet : il n’a qu’une place ridicule dans la hiérar­chie de class­es du sud. Il ne s’ag­it pas d’op­pos­er un monde à l’autre, mais de mon­tr­er que toute civil­i­sa­tion porte en son sein les pires injus­tices, et que l’on est vite amené à défendre un sys­tème qui pour­tant, chaque jour, nous hum­i­lie.

Pas de bons ou de mau­vais, mais une invi­ta­tion à se regarder. Peck­in­pah n’est pas un idéo­logue, ne fait l’apolo­gie d’au­cun mode de vie, mais mon­tre l’in­di­vidu seul, humil­ié, en quête, mal­gré ses aspects repous­sants, d’une recon­nais­sance et d’une caresse affec­tives.