Habituelle­ment, la présence sur les écrans de ceux que nous appelons « fidèles com­pagnons », à savoir nos ani­maux domes­tiques, est l’oc­ca­sion soit d’une loufo­querie éculée vouée à dra­guer l’ap­pro­ba­tion des plus jeunes spec­ta­teurs, soit d’une out­rageuse mièvrerie qui réchauffe les pieds des sym­pa­thiques mamies retraitées, voire des deux mélangées pour le loisir de toute la famille.

C’est dire qu’un tel argu­ment risque vite d’ef­fray­er le spec­ta­teur adulte (ni puéril, ni gra­bataire, mal­gré son âge : un cas !) qui, pour un Balt­haz­ar chez Bres­son ou pour une mort aus­si sub­lime que celle du chien Math­ieu dans La Joie de vivre[1], traîne dans ses sou­venirs un lourd pas­sif de roquets bas­ket­teurs, de kan­gourous sautil­lants et de chim­panzés en couch­es-culottes. Il arrive pour­tant au genre de la comédie d’ouvrir une arche plus qu’honorable à toute cette ménagerie, de Hawks (le génial Mon­key Busi­ness et son singe hila­rant) aux frères Far­rel­ly. Il faut donc lui indi­quer, à ce spec­ta­teur, que Wendy & Lucy n’a rien à voir avec l’u­nivers trau­ma­ti­sant de l’émission « 30 mil­lions d’amis ». Ici, l’an­i­mal – une chi­enne placide qui partage le titre du film avec sa maîtresse – ne subit aucun mau­vais traite­ment de la part des auteurs. Il ne lui est infligé ni le ridicule de la gau­dri­ole, ni l’hu­mil­i­a­tion des bons sen­ti­ments ; ni les coups de fou­et du cirque, ni l’obscénité anthro­poïde.

Le titre annonce un cou­ple et, par con­séquent, la men­ace de sa sépa­ra­tion. Il s’en tient à ce que racon­tent tous les films de cou­ple : l’histoire d’une affec­tion amenée à se dépass­er. Une affec­tion véri­ta­ble qui se base moins sur le trans­fert émo­tion­nel de l’hu­main à l’animal, que sur un fonc­tion­nement com­mun, une marche à deux qui a déjà trou­vé son rythme et, par le manque de l’un, s’en­raye. Le cou­ple Wendy & Lucy accueille, comme tous les cou­ples, ce mys­térieux arrange­ment, cet accord tacite des ressem­blances et des dis­sem­blances, la con­fu­sion par­tielle d’in­di­vidus en apparence très dis­tincts. La dif­férence, ici rad­i­cale, se joue car­ré­ment au niveau de l’e­spèce : de l’hu­main au canin. Autant dire qu’elle est max­i­male. Dif­fi­cile d’imaginer plus grande hétérogénéité. La ressem­blance, intime, est quant à elle indiquée par un mot de Wendy lorsqu’on l’interroge sur la race de sa chi­enne : « un croise­ment », la ren­con­tre de deux formes, désor­mais mêlées en une chimère à mi-chemin. La jeune femme qu’in­ter­prète Michelle Williams, sous ses allures de garçonne, avec ses cheveux coupés court, sa tenue neu­tre et ses gestes rudes, sem­ble elle aus­si le résul­tat d’un croise­ment, un croise­ment entre le mas­culin et le féminin, du féminin sous le mas­culin. Un état inter­mé­di­aire, mal défi­ni, une forme de bâtardise inclass­able, hors de toute caté­gorie sociale, si ce n’est celle déjà bien étagée qui réu­nit l’ensem­ble des exclus, à l’im­age de ce groupe de mar­gin­aux pier­cés et réu­nis autour d’un feu de camp, croisés lors d’une courte escale.

Wendy, après avoir grif­fon­né quelques chiffres fatidiques sur son car­net de voy­age, en arrive au juste compte, un peu raide : il ne lui reste plus que 525 dol­lars. La dèche. À peine assez pour rejoin­dre l’Alas­ka, un ailleurs de l’Amérique où il lui sem­ble qu’on puisse encore trou­ver du tra­vail (dans le traite­ment des saumons) et se refaire une vie. Un pro­jet réal­is­able si sa voiture avait bien voulu ne pas tomber en panne dans un coin paumé de l’Ore­gon, un bled où « tout est réglé », où comme partout ailleurs « on ne trou­ve pas de boulot sans boulot », « on ne trou­ve pas d’adresse sans adresse », ain­si que le lui con­fie le sur­veil­lant du park­ing où sa vieille Hon­da a ren­du l’âme. Résignée à atten­dre l’ouverture incer­taine du garage, elle en prof­ite pour se décrass­er à la sta­tion ser­vice la plus proche et nour­rir sa chi­enne. Manque de bol : à court de cro­quettes, elle se fait pin­cer, par un employé zélé du super­marché, en train de vol­er sa pâtée. Embar­quée par la police, elle est con­trainte d’a­ban­don­ner son ani­mal quelques heures. Ce qui devait arriv­er arrive : quand Wendy sort enfin du poste et revient sur les lieux du crime, elle con­state que Lucy a dis­paru.

Pour en arriv­er à ce stade, s’enchaînent toute une suite de con­traintes tétanisantes. Wendy ne peut plus avancer : elle s’en­fonce au creux de la cuvette provin­ciale alors que son argent, lui, con­tin­ue de fil­er – l’a­mende au poste de police, la répa­ra­tion de la voiture. Le film s’installe dans une étape for­cée du road-movie qu’il aurait pu être, où le seul enjeu, pour l’héroïne, con­siste à réu­nir les con­di­tions néces­saires à son départ, à la pour­suite de sa des­ti­na­tion (du bon­heur ?). Elle doit dénouer seule toute cette pelote d’empêchements avec les moyens du bord : les con­seils du vieux vig­ile qui reste plan­té sur son park­ing toute la journée, quelques sacs plas­tiques, des canettes vides, un oreiller et un vieux morceau de car­ton sur lequel s’al­longer. Mais le comble de l’in­ter­rup­tion, aus­si étrange que cela puisse paraître, c’est la dis­pari­tion de sa chi­enne : tout son fonc­tion­nement en est altéré, son « agence­ment » s’écroule (comme dirait Deleuze, qui par­le juste­ment de ce peu d’élé­ments sur lesquels repose un monde[2]). Sans elle, elle sem­ble ne plus pou­voir con­tin­uer son par­cours et la recherche du chien devient un point aus­si fon­da­men­tal, pour con­tin­uer à met­tre un pied devant l’autre, que la répa­ra­tion de sa voiture. Son monde tient à cela, à cette pau­vre bête muette, pas même jolie. Une grande part de la beauté du film réside dans cette obsti­na­tion de Wendy à épuis­er toutes les pistes pour finale­ment se résoudre à chang­er d’agencement, de dis­po­si­tion, de monde, de fonc­tion­nement, comme l’ultime con­séquence de sa volon­té d’une vie nou­velle, avec douleur et acharne­ment. Wendy & Lucy est, à sa façon, un réc­it d’ap­pren­tis­sage.

Cette façon, on la con­naît un peu, tout du moins depuis Old Joy, le précé­dent long métrage de la cinéaste améri­caine Kel­ly Reichardt et seul dif­fusé en France à ce jour (Wendy & Lucy est déjà son cinquième film). Il s’ag­it d’une ape­san­teur « zen », un courant d’air insuf­flé à des réc­its min­i­maux, les remuant d’une manière très douce, ain­si que l’air d’été se glis­sant entre les rideaux d’une fenêtre entrou­verte. Une brise de mélan­col­ie et de con­fra­ter­nité, où les êtres se dépla­cent dans une con­science accrue du temps qui passe. Cette façon réside égale­ment dans une atten­tion aiguë portée à l’environnement (la nature, les gens, le « décor »), à ces choses très sim­ples, élé­men­taires, qu’on a per­dues et dont on voudrait un temps retrou­ver les pre­mières impres­sions. Il y a quelque chose de la marche ini­ti­a­tique « lo-fi » dans les films de Reichardt : un voile à percer en forme de par­cours, de marche, débouchant sur cette « vieille joie » pro­vi­soire – là, une source ther­male en pleine forêt, ici, la bonne entente entre l’homme et l’an­i­mal – qu’on redé­cou­vre avec plaisir et un peu d’amer­tume, dans la mesure où l’on sait qu’il fau­dra bien­tôt s’en sépar­er. C’est ce qui fait le charme si par­ti­c­uli­er, inten­sé­ment « indy », du ciné­ma de Reichardt : l’ap­pro­pri­a­tion de gestes, de sen­ti­ments, comme s’ils arrivaient de très loin et, par là, promet­taient une ère nou­velle. Une ère nou­velle et déjà mélan­col­ique puisque directe­ment issue d’un passé intime, d’une enfance de l’hu­man­ité dont nous garde­ri­ons tous le vague sou­venir physique, ce qu’on appelle com­muné­ment la « sen­sa­tion ».

Une façon qu’on pour­rait appel­er déli­catesse, mais aus­si réé­d­u­ca­tion. Son intérêt se porte, dans ces deux films, à une forme inter­mé­di­aire d’hu­man­ité déclassée, délais­sée par l’a­vancée du monde, une human­ité dépos­sédée (de sa jeunesse, de ses biens, de son tra­vail, du bon­heur) qui se trou­ve à un âge où elle doit tout repren­dre, en revenir aux fon­da­men­taux : les gestes prim­i­tifs, les actes les plus sim­ples. Com­mencer par le com­mence­ment, ça veut peut-être dire : voire où l’on en est avec l’animal, se deman­der si une fusion reste encore pos­si­ble ou même désir­able, si nous pou­vons encore les inté­gr­er à notre des­tin d’humains. Au-delà de cette con­sid­éra­tion, le par­cours de Wendy pour faire tourn­er sa machine – celle du renou­veau – lui fait crois­er, par toutes ses ren­con­tres, un vis­age de l’Amérique comme à peine sor­tie de la cat­a­stro­phe, de la queue du cyclone : les petits employés du bas de l’échelle, les invalides, les clochards, les mar­gin­aux, les fous. Un pays frap­pé de plein fou­et – les délo­cal­i­sa­tions, le chô­mage, la con­cur­rence – qui entame sa con­va­les­cence, se remet à peine du trau­ma­tisme et redé­marre douce­ment, par les petits gestes d’une sol­i­dar­ité de base, qu’on con­quiert avec dif­fi­culté tant on en avait jusque là per­du l’usage. Ain­si, dès que Wendy lève un temps la tête de l’attention exclu­sive qu’elle porte à sa chi­enne Lucy, elle croise des vis­ages à la fois inquié­tants – les dents de vam­pire tatouées sur les vis­ages d’un des mar­gin­aux inter­prété par le musi­cien folk Will Old­ham – et passeurs, mal­gré tout, d’une bien­veil­lance min­i­male, de la seule aide qui puisse se porter en un monde aus­si hos­tile et ver­rouil­lé, celle d’individus isolés dont la route se croise pour un instant où il devient vital de dépos­er chez l’autre quelque chose de soi. C’est là tout l’humanisme de Wendy & Lucy.

Notes

Notes
↑1 Douz­ième tableau de la grande fresque d’Émile Zola, Les Rougon-Mac­quart.
↑2 Voir à ce titre, juste­ment, le « A » de Ani­mal dans L’Abécé­daire de Gilles Deleuze.