Avec ce film d’horreur adap­té (pour la sec­onde fois) d’une nou­velle de John W. Camp­bell Jr Who Goes There ?, John Car­pen­ter réalise un film nihiliste et sans com­pro­mis, proche de l’Alien de Rid­ley Scott bien que beau­coup plus abstrait. Au-delà du ton apoc­a­lyp­tique et du sous-texte sur l’apparition du SIDA, on peut voir dans The Thing l’étrange rela­tion que Car­pen­ter entre­tient avec le ciné­ma, et le besoin de sa mise en scène d’exorciser les images trau­ma­tiques de sa cinéphilie.

“L’image ciné­matographique n’est pas seule­ment redev­able de la com­pé­tence de ceux qui savent la met­tre à dis­tance. Elle est comme creusée par le pou­voir qui l’a per­mise, qui l’a voulue. Elle est aus­si cette chose que des gens ont pris plaisir à faire et que d’autres ont pris plaisir à voir. Et ce plaisir, lui, reste : l’image est un tombeau pour l’œil.”
Serge Daney[1]

Quand il entre­prend la réal­i­sa­tion de The Thing en 1982, John Car­pen­ter est au som­met de sa car­rière. Il sort du suc­cès cri­tique et pub­lic de New York 1997 (1981) et il est recon­nu comme le maître du ciné­ma d’horreur qu’il révo­lu­tion­na par­tielle­ment en 1978 avec Hal­loween en imposant les codes du slash­er – encore en vigueur aujourd’hui. C’est donc fort d’une lib­erté de mou­ve­ment plutôt large et de moyens rel­a­tive­ment con­sid­érables qu’il s’attelle au remake de The Thing from Anoth­er World, réal­isé par Chris­t­ian Nyby et pro­duit par Howard Hawks (qui aurait mis la main à la pâte) en 1951. Con­fi­ant et peu soucieux des attentes du pub­lic, il réalise un film cré­pus­cu­laire, d’une pro­fonde noirceur. Au moment de sa sor­tie en 1982, devant l’engouement que sus­cite E.T. (Steven Spiel­berg) sur les écrans au même moment, il com­prend que The Thing sera un échec et un film incom­pris. L’Amérique rea­gani­enne a besoin d’optimisme et de fig­ures mythologiques saines pour ren­forcer son empire. Le pes­simisme de Car­pen­ter n’est pas à l’ordre du jour. Le film est donc un flop et fait ricaner l’incompétente cri­tique améri­caine. Fort heureuse­ment, les années 1980 n’auront pas unique­ment apporté l’administration Rea­gan, mais aus­si la VHS et le développe­ment des vidéo-clubs. Ain­si, les plus acharnés des cinéphages purent réé­val­uer quelques per­les més­es­timées. The Thing, dans l’imaginaire cinéphilique, fut bien­tôt soupçon­né d’être l’un des meilleurs films de Car­pen­ter, voire son chef d’œuvre. En out­re, on fit le rap­proche­ment avec l’apparition du SIDA qui résonne par­faite­ment comme un dou­ble sens du film (con­t­a­m­i­na­tion d’origine mys­térieuse et testes san­guins). La qual­ité et l’audace des effets spé­ci­aux (dus à l’ingénieux, et à l’époque débu­tant, Rob Bot­tin) achevèrent de lui ériger une répu­ta­tion de film culte.

Déjà-vu

Bien qu’il désire faire une adap­ta­tion plus fidèle de la nou­velle de John W. Camp­bell Jr Who Goes There ? avec une approche dif­férente de celle du film de Nyby et Hawks, Car­pen­ter reste pour­tant très con­scient de l’existence de ce dernier, con­traire­ment à la plu­part des remakes hol­ly­woo­d­i­ens qui ignorent les films d’origine. Comme tous les réal­isa­teurs améri­cains de sa généra­tion (celle du “nou­v­el Hol­ly­wood”), il a trou­vé sa voca­tion de met­teur en scène en s’abreuvant de films (ceux de Hawks notam­ment). Comme eux, il a appris à domes­ti­quer les fig­ures de style du ciné­ma de l’âge d’or, à décrypter les clas­siques et apprivois­er le savoir-faire des vétérans. Cha­cun y est allé de sa petite relec­ture : De Pal­ma délire sur le ciné­ma de Hitch­cock, Scors­ese jon­gle avec les références hétéro­clites (de Rosselli­ni à Pow­ell en pas­sant par Min­nel­li) et Spiel­berg recy­cle les vieux films d’aventures et les série B de sci­ence-fic­tion pour en faire des machines à box-office. Bref, cha­cun rebon­dit sur ses acquis, s’en sert d’appui pour son pro­pre ciné­ma mais, au fond, ne fait pas beau­coup évoluer les codes esthé­tiques. Car­pen­ter, lui, ne rebon­dit pas, il creuse plutôt. Si, comme dis­ait Serge Daney, tout film est un palimpses­te, alors le tra­vail de Car­pen­ter, plus qu’un tra­vail de mémoire, a pour voca­tion d’exorciser ce curieux trau­ma­tisme qu’est la cinéphilie : inscrire sur pel­licule ce qui nous a pro­fondé­ment mar­qué, pas en repro­duisant une image, mais en la cher­chant frontale­ment, en ten­tant de retrou­ver (et de com­pren­dre) son impact. Le remake chez Car­pen­ter n’est pas une vul­gaire mise à jour d’un vieux scé­nario ou même un sim­ple jeu de référence, mais une con­fronta­tion entre soi et notre rap­port aux images ciné­matographiques. C’est pourquoi, en un sens, il est con­damné à ne faire que des remakes, explicite­ment ou implicite­ment, par­tielle­ment ou de manière déguisée. Le ciné­ma de Car­pen­ter, en rai­son de son orig­ine, sera tou­jours une évo­ca­tion du ciné­ma passé, de la série B ou des west­erns, soit un ciné­ma qui n’a plus lieu d’être, d’où le ton cré­pus­cu­laire de ses films. Si ce ciné­ma n’est plus, il demeure néan­moins sa trace, celle qu’il a lais­sée sur le jeune spec­ta­teur cinéphile que Car­pen­ter était. Filmer cette trace, c’est le meilleur hom­mage qu’il pou­vait ren­dre à ce ciné­ma, le seul moyen de le faire vibr­er encore un peu.

The Thing from Anoth­er World mar­qua pro­fondé­ment Car­pen­ter. Chang­er son traite­ment en en faisant un remake n’est pas tant une trahi­son qu’une façon de com­pren­dre la teneur de son influ­ence sur son pro­pre ciné­ma. Les pre­mières images don­nent le ton : dans l’Antarctique, un chien-loup est pris en chas­se par un héli­cop­tère à l’intérieur duquel un homme tente de l’abattre au fusil. L’ambiance apoc­a­lyp­tique du film s’impose d’emblée par ce paysage polaire, lieu de déso­la­tion, loin du monde et hors du temps, dans lequel se déroule cette scène aber­rante. Avec une grande économie de moyen, Car­pen­ter brouille tout repère moral et nous plonge instan­ta­né­ment dans un monde qui se vide de son human­ité. Dans sa course, le chien (un husky) parvient à rejoin­dre un camp sci­en­tifique améri­cain, la sta­tion 31 dans laque­lle vit une poignée d’hommes qui ten­tent d’occuper leur temps en jouant au bil­lard ou au pok­er. À la manière de Shin­ing (Stan­ley Kubrick, 1981), Car­pen­ter utilise le paysage enneigé pour soulign­er l’isolement des per­son­nages seuls face à eux-mêmes en fil­mant en plan d’ensemble la sta­tion, per­due dans la nuit sous une tem­pête de neige. L’abstraction du film est ren­for­cée par le sen­ti­ment que rien ne les entoure, la blancheur des kilo­mètres de neige qui s’étendent autour d’eux évo­quant le vide absolu (donc la mort). Mais à la dif­férence du film de Kubrick, la folie ne les attend pas en leur sein, mais vient à eux de l’extérieur et les con­t­a­mine les uns après les autres. Inter­pel­lés par le bruit de l’engin, les Améri­cains se pré­cip­i­tent dehors et assis­tent à ce curieux spec­ta­cle. Le husky se réfugie auprès de l’un d’eux tan­dis que l’hélicoptère se pose. L’homme au fusil descend et n’hésite pas à faire feu sur l’animal, blessant involon­taire­ment l’un des mem­bres de l’équipe améri­caine, ce qui lui vaut une riposte immé­di­ate de Gar­ry (Don­ald Mof­fat), le chef de la sécu­rité, qui lui tire une balle de revolver en plein le front.

Ayant iden­ti­fié l’hélicoptère comme appar­tenant à une base norvégi­en­ne située non loin d’eux, l’équipe de la sta­tion 31 décide d’y expédi­er deux des leurs, MacReady le pilote (Kurt Rus­sell) et Coop­er, le médecin du camp (Richard Dysart), afin de com­pren­dre ce qui a bien pu s’y pro­duire. Sur place, MacReady et Coop­er retrou­vent la sta­tion norvégi­en­ne dévastée, et déserte. Cette scène définit le rap­port de Car­pen­ter à sa cinéphilie. En pré­fig­u­rant tout d’abord ce qui va se pro­duire durant le film (de la hache enfon­cée dans une porte, aux murs cal­cinés en pas­sant par le cadavre pétri­fié dans la glace, MacReady et Coop­er con­tem­plent ce qui les attend par la suite) elle inscrit le film dans une con­ti­nu­ité et explicite la fil­i­a­tion avec The Thing from Anoth­er World. La base norvégi­en­ne évoque la base du pre­mier film, après le pas­sage de la Chose : MacReady trou­ve dans une pièce un énorme bloc de glace, qui rap­pelle directe­ment celui dont s’échappe le mon­stre dans le film de Nyby et Hawks. Car­pen­ter inscrit ain­si son film dans la marge de celui de Hawks et plante les enjeux de l’intrigue par biais de la trans­mis­sion cinéphilique. Les indices de l’histoire sont les traces lais­sées par le film précé­dent. Pour savoir de quoi il retourne, il faut s’y référ­er : MacReady et Coop­er ramè­nent donc quelques cas­settes vidéo trou­vées dans la sta­tion norvégi­en­ne. Ils les vision­nent et y décou­vrent les sci­en­tifiques norvégiens en train d’étudier un objet gigan­tesque trou­vé dans la glace. Il s’agit d’une soucoupe volante qu’ils détru­isent après une erreur de manip­u­la­tion, tout comme dans The Thing from Anoth­er World, les images de l’explosion étant d’ailleurs sim­i­laires à celles de ce dernier.

Déjà joui

Les per­son­nages sont donc pris dans un tour­ment qui puise son orig­ine dans un film leur préex­is­tant. L’antériorité a une impor­tance fon­da­men­tale chez Car­pen­ter puisqu’elle sym­bol­ise son rap­port à la cinéphilie et à l’image. Chaque per­son­nage a une his­toire qui com­mence bien avant celle du film. Du ban­deau de Snake Plissken dans New York 1997 au sac à dos de Nada dans Inva­sion Los Ange­les (1988) en pas­sant par l’état délabré de la Ply­mouth au début de Chris­tine (1983), cha­cun porte les mar­ques de son passé. C’est ce qui dif­féren­cie fon­da­men­tale­ment le ciné­ma de Car­pen­ter de celui de Hawks, dont il est pour­tant un dis­ci­ple. “Les films signés Howard Hawks ont-ils autre chose en com­mun que cette hor­reur de l’écriture ? Leur mot d’ordre pour­rait être : surtout pas de traces !”[2] L’univers hawk­sien tient d’un équili­bre que rien ne doit boule­vers­er. Toute nou­velle entrée doit rem­plac­er un objet sor­tant, un élé­ment autre qui n’aurait pas sa place dans cet équili­bre doit instan­ta­né­ment être élim­iné. Le hors-champ sig­ni­fie la mort. Tout l’enjeu de The Thing from Anoth­er World con­siste donc à effac­er la moin­dre preuve, le moin­dre élé­ment qui pour­rait témoign­er de la venu d’un extra-ter­restre sur terre.

Chez Car­pen­ter, il en va tout autrement. Il “cueille” les per­son­nages au moment de leur pas­sage dans le film. D’où l’importance du hors-champ chez lui, voire même du hors-film. On ne peut tout racon­ter, il faut alors se rat­tach­er aux quelques indices vis­i­bles. On peut com­pren­dre par exem­ple que MacReady, pilote d’hélicoptère, alcoolique, meneur d’hommes, man­i­feste­ment expert dans le maniement des armes et des explosifs, est un vétéran du Viêt-Nam. En ce sens, Car­pen­ter est un cinéaste clas­sique, proche de Ford dans cette manière de tout sig­ni­fi­er en plan­tant le décor. Il n’a plus à s’attarder sur les per­son­nages et peut faire avancer l’intrigue. Ici, elle con­siste à con­fron­ter les héros du film au trau­ma­tisme qu’a pu causer le film de Nyby et Hawks. Dans ce dernier, la créa­ture est un être humanoïde, capa­ble de régénér­er ses mem­bres à la manière d’une plante. Son allure de mon­stre de Franken­stein de l’espace un peu kitsch déplut à Hawks et le con­traig­nit à ne pas la mon­tr­er de trop prés, tou­jours éloignée dans le champ et jamais en gros plan. Si bien qu’elle sem­ble plus sug­gérée au spec­ta­teur que véri­ta­ble­ment exhibée. Le sou­venir qu’elle laisse est pour le moins flou mais il stim­ule notre imag­i­na­tion. Car­pen­ter prend au mot cette vision de la Chose. Dans son film, elle n’a pas d’apparence pro­pre. Elle peut se méta­mor­phoser en n’importe quel être vivant, et con­t­a­min­er n’importe qui au moin­dre con­tact. Elle est un amas de cel­lules vivantes dont le tout ne forme qu’une masse organique dénuée de per­son­nal­ité, unique­ment vouée à sa survie. Dans The Thing from Anoth­er World, quand on nous dit que la Chose a fait repouss­er son bras, une image nous vient à l’esprit, mais pas à l’écran. Car­pen­ter fait donc l’inverse, et filme toutes les méta­mor­phoses de la créa­ture en gros plan avec moult détails et pré­ci­sions. Le choc trau­ma­tique des images que lui a inspirées le film de Nyby et Hawks est donc matéri­al­isé dans le champ du cadre.

Les effets ani­ma­tron­iques pren­nent alors toute leur impor­tance car il est cap­i­tal pour Car­pen­ter de filmer les étapes de la trans­for­ma­tion et de ne pas avoir recours à des effets d’animations image par image qui seront créés après le tour­nage. Filmer, pour lui, c’est avant tout sat­is­faire la pul­sion scopique qui main­tient toute sa mise en scène. C’est pourquoi il n’utilise qu’en dernier recours les trucages de post­pro­duc­tion (comme la soucoupe volante qui ouvre le film). Cette pul­sion scopique lui vient de son plaisir de spec­ta­teur : jouir de ce qu’on lui mon­tre (et de ce qu’on ne lui mon­tre pas). Et son désir de cinéaste lui vient de cette jouis­sance : redé­cou­vrir le ciné­ma à tra­vers ses pro­pres images. “Voir un film, c’est arriv­er devant du déjà-vu. Du déjà-vu par d’autres : la caméra, l’auteur, les tech­ni­ciens, le pre­mier pub­lic, les respon­s­ables, par­fois même les hommes poli­tiques, les tyrans. Et le déjà-vu, c’est du déjà-joui.”[3] Ce que recherche Car­pen­ter, c’est la mise en abyme de cette jouis­sance, son­der l’image qui l’a boulever­sé, jusqu’à épuise­ment. En ce sens, Car­pen­ter est un cinéaste mod­erne.

Car­pen­ter ne pou­vait pas rêver mieux que Rob Bot­tin pour créer La Chose. Assis­tant maquilleur pour Rick Bak­er, il se fit remar­quer grâce à son for­mi­da­ble tra­vail sur Hurlements (Joe Dante, 1981) – à ce jour le film de loup-garou le plus impres­sion­nant qui soit. Débor­dant d’imagination et très ambitieux dans les pro­thès­es et mar­i­on­nettes qu’il réalise, il s’impose en force dans l’élaboration de The Thing en soumet­tant à Car­pen­ter toutes sortes d’idées com­plète­ment folles et en apparence irréal­is­able. D’abord scep­tique, Car­pen­ter finit par lui laiss­er carte blanche. Bot­tin se con­sacre alors sans relâche à son tra­vail (jusqu’à faire une dépres­sion nerveuse) pour fab­ri­quer des effets alors com­plète­ment inédits, conçus pour matéri­alis­er l’impensable (un ven­tre se fend en une bouche den­tée, des pattes d’araignée jail­lis­sent d’une tête qui s’est auto sec­tion­née, des corps fusion­nent etc…). Les filmer revient à assou­vir totale­ment la pul­sion scopique puisque nous est mon­tré ce que per­son­ne n’a jamais vu avant, mais surtout ce que per­son­ne n’aurait pu imag­in­er voir un jour. La force de ces scènes vient aus­si du risque lié à leur ambi­tion. Car les délires de Rob Bot­tin n’en étaient alors qu’à un stade expéri­men­tal. Avant de crier “Action !”, per­son­ne ne savait à quoi s’en tenir (serait-ce réus­si, raté ou tout sim­ple­ment ridicule ?). Une dou­ble ten­sion naît alors : celle des per­son­nages con­fron­tés à l’horreur, et celle du cinéaste dont la jouis­sance peut être com­pro­mise par le bon fonc­tion­nement d’un trucage.

Déjà mort

On ne sort pas indemne d’un exor­cisme. Retrou­ver le trau­ma­tisme cinéphilique, com­pren­dre notre peur des images, vouloir leur faire face à nou­veau et en jouir encore une fois ne se fait pas sans heurts. Si les images ont pu nous mar­quer la pre­mière fois, elle peu­vent nous détru­ire la sec­onde : la jouis­sance est une petite mort. Cette idée est le sujet d’un des films les moins réus­sis de Car­pen­ter, mais néan­moins intéres­sant : Cig­a­rette Burns, l’épisode qu’il réal­isa pour la série Mas­ters of Hor­ror en 2006. Un col­lec­tion­neur pas­sion­né de ciné­ma y cher­chait un mys­térieux film appelé La Fin absolue du monde qui rendrait com­plète­ment fou quiconque le vision­nerait. Une fois le film vu, le col­lec­tion­neur som­bre effec­tive­ment dans la démence. Le pou­voir des images et de la fic­tion finit tou­jours par l’emporter sur la rai­son. Dans The Thing la para­noïa gagne du ter­rain au fur à mesure que le film avance. Les per­son­nages doutent les uns et des autres et finis­sent même par douter d’eux-mêmes. Lors de la fab­uleuse scène du test san­guin, cer­tains sont soulagés de con­stater qu’ils ne sont pas la Chose. Pour­tant rien n’est cer­tain. En réal­ité le film délaisse de plus en plus la logique scé­nar­is­tique pour semer le trou­ble. La caméra choisit délibéré­ment de ne pas être là où une expli­ca­tion pour­rait avoir lieu et, à la fin du film, plusieurs zones d’ombre demeurent, notam­ment sur la façon dont cer­tains mem­bres de la sta­tion 31 furent con­t­a­m­inés. Cette descente pro­gres­sive vers la folie mène inex­orable­ment à la destruc­tion totale. Chez Car­pen­ter, tout est déjà joué d’avance. Dans The Thing, ce néant neigeux qui encer­cle la sta­tion annonce qu’il n’y a pas d’issue pos­si­ble. La toute dernière scène du film illus­tre par­faite­ment le pes­simisme du cinéaste. La sta­tion brûle et elle ressem­blera bien­tôt à la base norvégi­en­ne. Restent MacReady et Childs (Kei­th David), la forte tête du groupe. Ils se con­tem­plent en champ-con­trechamp et atten­dent. L’un d’eux est la chose (pour savoir lequel, il suf­fit de regarder qui rejette le moins de buée), c’est-à-dire qu’il n’est qu’une imi­ta­tion de lui-même, tan­dis que l’autre sera soit tué par le mon­stre, soit par le froid polaire. Ils sont déjà morts, mais ils ne le savent pas.

Notes

Notes
↑1 La Rampe, Serge Daney, Cahiers du Ciné­ma, éd. Gal­li­mard, 1996, pre­mière édi­tion 1983.
↑2, ↑3 Ibid.