À n’en pas douter, le Libano-Aus­tro-Français Patric Chi­ha par­le de lui-même et des siens dans cette œuvre orig­i­nale et tein­tée d’é­trangeté. Il met au point un dis­posi­tif lit­téraire, un mono­logue débité par un inter­prète habité, mais aus­si une grande rigueur ciné­matographique qui mérite un détour vers ce moyen-métrage.

Une voiture chem­ine sur une route mon­tag­neuse faite de virages, de zigza­gs et de lacets. Les cadrages, fix­es et pré­cis, lais­sent entr­er et sor­tir le véhicule de chaque plan. La pho­togra­phie, remar­quable pour les extérieurs, souligne la tonal­ité verte d’un paysage aus­si bucol­ique qu’é­touf­fant. La forme de la voirie, pour le moins con­traire à la ligne droite, fait écho aux orig­ines de Fouad (Alain Libolt), le per­son­nage prin­ci­pal d’une soix­an­taine d’an­nées, passées par bien des détours, tout comme celles du cinéaste âgé quant à lui de 32 ans. Il s’ag­it donc de l’his­toire d’un homme d’af­faire d’o­rig­ine libanaise instal­lé en France et venu pour un ren­dez-vous pro­fes­sion­nel sur les ter­res autrichi­ennes, la Styrie, de son enfance. Il est flan­qué de Jacques, son jeune assis­tant. Dans cet envi­ron­nement con­nu, tout n’est pour­tant que désori­en­ta­tion. Cartes, plans et pan­car­tes n’y font rien. Comme le souligne le per­son­nage : on ne recon­naît pas un endroit qui n’a pas changé, et ce ne sont pas les mon­tagnes que l’on bom­barde…

Le dis­posi­tif filmique s’avère par­ti­c­uli­er et assez com­plexe. On peut néan­moins le résumer sim­ple­ment : Fouad est parole, Jacques est un corps. C’est en effet l’écrit qui a ici précédé l’im­age puisque le film est né du mono­logue, écrit “de manière impul­sive” selon Patric Chi­ha, que prononce l’homme d’af­faire. Ce dernier est donc une voix-in, une sorte de nar­ra­teur intérieur proche de la log­or­rhée et frôlant sans cesse le regard caméra. En tant que présence cor­porelle son assis­tant est un récep­ta­cle relatif et ambigu puisque ce n’est pas véri­ta­ble­ment à lui que Fouad s’adresse. Car c’est à lui-même qu’il par­le, ten­tant que rec­oller les morceaux d’une exis­tence éclatée. Mais au-delà, plus que la recherche d’une iden­tité introu­vable, c’est peut-être avant tout un père absent qui est inter­pel­lé.

Home est basé sur le déplace­ment mais se situe bien loin des codes du road-movie. Car si les corps sont bien en mou­ve­ment, c’est avant tout le verbe qui assure le trans­port dans le temps et l’e­space. Il faut ren­dre ici hom­mage à Alain Libolt, comé­di­en prin­ci­pale­ment vis­i­ble au théâtre (Patrice Chéreau, Roger Plan­chon…), qui fait mer­veille pour ren­dre cette mono­manie à la fois mélan­col­ique et dro­la­tique, ceci grâce à sa sci­ence de la dic­tion et du rythme. Par l’in­ter­mé­di­aire de son per­son­nage, Patric Chi­ha fait s’en­tre­cho­quer le présent et le passé, et surtout la béance qui les sépare. Cette Autriche que Fouad éreinte en resti­tu­ant l’odeur âcre de l’après deux­ième guerre mon­di­ale, pays que le per­son­nage a fuit alors avec sa mère pour rejoin­dre son pays d’o­rig­ine. Sur­git donc aus­si un Liban idéal : prospère, tolérant, cos­mopo­lite et paci­fique. Les mots sur cette terre rêvée sont accom­pa­g­nés d’im­ages, celles-ci tournées en super‑8 pour­raient bien être issues d’archives famil­iales. Dans ce film au pré­sup­posé très lit­téraire, qui a cepen­dant le bon goût de ne point oubli­er l’im­age et la mise en scène, il est donc avant tout ques­tion non d’his­toire mais d’af­fect, donc de mémoire. Fouad ne dit-il pas : “je me rap­pelle… j’imag­ine…”