Dans La Bête dans la Jun­gle d’Henry James, un homme con­sacre sa vie à atten­dre qu’il lui arrive quelque chose, pas­sant à côté de son exis­tence jusqu’à rater l’événement même qui était sup­posé la boule­vers­er. Patric Chi­ha part de ce pos­tu­lat pour tiss­er une oppo­si­tion entre les danseurs d’une boîte de nuit et John (Tom Merci­er), dont l’immobilité sym­bol­ise une inca­pac­ité à être au monde. La mise en scène déploie ain­si tout un jeu de con­trastes : les danseurs changent de style au fil des années tan­dis que John con­serve éter­nelle­ment des vête­ments sim­i­laires, et par­lent dans un français par­fait alors que le jeune homme est quant à lui doté d’un léger accent. John entraîne avec lui May (Anaïs Demousti­er), qui se laisse pro­gres­sive­ment aspir­er par l’attente obsédée de cette « chose » à la nature impéné­tra­ble. Dans ce huis clos où les décen­nies se suiv­ent et se ressem­blent sans que les per­son­nages ne pren­nent la moin­dre ride, le pas­sage du temps n’est ren­du tan­gi­ble que par l’entremise de quelques références à des fêtes (réveil­lons de Noël, anniver­saires) ou jalons his­toriques (l’élection de Mit­ter­rand, la chute du mur de Berlin, etc.). Le mon­tage joue de cette chronolo­gie frag­men­tée pour attein­dre une forme d’abstraction ver­tig­ineuse : il est sou­vent impos­si­ble de déter­min­er si deux min­utes ou cinq ans sépar­ent un plan du précé­dent. À cette ryth­mique étrange se mêlent toute­fois des par­tis pris plus théoriques, qui nour­ris­sent l’originalité du pro­jet tout en actant ses lim­ites.

Ce qui frappe d’abord dans La Bête dans la Jun­gle tient à l’évidence de ses inten­tions, sou­vent surlignées. Puisque Tom perd son temps, May lui offre par exem­ple une mon­tre qui se brise quand il com­prend enfin qu’il est trop tard. Le désœu­vre­ment des pro­tag­o­nistes est ain­si chargé d’un trop-plein de sens et d’un goût pronon­cé pour le kitsch (Béa­trice Dalle y incar­ne une phy­s­ion­o­miste aux airs de mage omni­sciente), d’où se dégage par­fois un cer­tain charme. L’ampleur méta­physique de cette oisiveté pro­duit une bizarrerie rac­cord avec l’humeur de John, per­son­nage d’un sérieux trag­ique qui s’avère sin­gulière­ment empoté dans ses inter­ac­tions sociales. Mal­gré sa posi­tion mar­ginale (au bar, sur un bal­con, aux toi­lettes), il devient le cen­tre de grav­ité de cette boîte de nuit, per­tur­bant le mou­ve­ment des danseurs par la trou­blante impor­tance que recou­vre sa pas­siv­ité : cer­tains finis­sent par ne plus venir que pour sa sim­ple présence, tan­dis que d’autres s’épuisent vaine­ment à l’entraîner sur la piste. Mal­gré ce désir de brouiller le temps et l’espace, l’ultra-lisibilité des idées de mise en scène va de pair avec une rigid­ité qui qui n’est pas sans étouf­fer les per­son­nages. En résulte un film en par­tie dés­in­car­né, ce que l’on pour­rait porter théorique­ment à son crédit : c’est bien d’un défaut de présence, donc d’incarnation, que traite la nou­velle d’Henry James. Mais cette façon de cam­ou­fler ses faib­less­es sous une couche sym­bol­ique finit par lass­er, et l’attente par per­dre son pou­voir de fas­ci­na­tion.