Patric Chi­ha a suivi pen­dant plusieurs semaines la troupe de la pièce Crowd dont la choré­gra­phie et la mise en scène ont été imag­inées par Gisèle Vienne. Le tra­vail des répéti­tions, de la pré­pa­ra­tion physique des danseurs ou du maquil­lage en coulisse, se dou­ble d’une dimen­sion fic­tion­nelle plus éton­nante, qui prend la forme d’un film choral où l’on suit, par bribes, les his­toires des quinze danseurs et, simul­tané­ment, celles des per­son­nages qu’ils inter­prè­tent. Ce trou­ble entre doc­u­men­taire et fic­tion naît de scènes de dia­logues intimes où cha­cun dévoile les moti­va­tions et les failles de son dou­ble scénique sur le mode du je. Le procédé dicte sa forme au film qui, plutôt que d’effectuer de con­stants va-et-vient, se présente comme un miroir à deux faces où chaque sit­u­a­tion trou­ve deux formes d’expression, la pre­mière cor­porelle et vio­lente sur scène et la sec­onde douce et chu­chotée loin du plateau. Le réal­isa­teur affiche toute­fois une fidél­ité totale à l’œuvre qu’il filme, dont il s’attache à capter la noirceur sen­ti­men­tale, faite de pul­sions refoulées et de désirs con­tred­its (cf. cette esquisse de bais­er, répétée machi­nale­ment sans jamais aboutir).

Tout l’intérêt du tra­vail ciné­matographique de Patric Chi­ha réside sans doute dans sa façon de mon­tr­er les corps : ten­dus et âpres sur scène, où les gestes sac­cadés et ralen­tis empêchent tout rap­proche­ment, ils devi­en­nent presque mécon­naiss­ables dans les loges, au repos. Les danseurs sont volon­tiers filmés assis ou allongés dans des envi­ron­nements feu­trés, aux antipodes de la pul­sa­tion musi­cale implaca­ble qui rythme leur choré­gra­phie. Dans ces plans rap­prochés, la parole se sub­stitue à la lutte et l’indolence des êtres fait naître entre eux une forme de prox­im­ité éro­tique qui sem­ble répar­er quelque chose de la vio­lence dont ils sont aus­si la proie, comme dans cette très belle scène où l’une des danseuses des­sine un tatouage éphémère sur l’épaule de son parte­naire. Pro­longeant le con­tenu de la pièce de Gisèle Vienne, le cinéaste habite la ques­tion du genre avec autant de flu­id­ité que de naturel : à l’image d’un film qui revendique le droit de ne pas choisir son posi­tion­nement (doc­u­men­taire ou fic­tion, film sur le spec­ta­cle ou film de cham­bre, œuvre dan­sée ou œuvre par­lée), ses per­son­nages dépassent toutes les assig­na­tions (les ori­en­ta­tions et iden­tités sex­uelles ne faisant l’objet d’aucune démon­stra­tion) pour incar­n­er ensem­ble une quête sen­ti­men­tale uni­verselle. La grande réus­site de Si c’était de l’amour est alors de leur accorder, par les moyens du tour­nage, quelques min­utes sus­pendues de ten­dresse.