Shot­gun Sto­ries, tout un pro­gramme. Autant que le titre, le pitch présage vio­lence, actions, réc­it à rebondisse­ments, reprise d’un sché­ma nar­ratif maintes fois ren­con­tré. Sept frères, trois nés d’un pre­mier mariage, qua­tre d’un sec­ond, se ren­dent à l’en­ter­re­ment de leur père. L’aîné, Son, saisit l’oc­ca­sion pour salir l’im­age du défunt, rap­pel­er que s’il avait fini par arrêter de boire, se con­ver­tir au catholi­cisme et fonder une famille, il restait coupable d’avoir aban­don­né ses trois pre­miers enfants. Ce blas­phème inau­gure une lutte entre les fils issus du pre­mier mariage et ceux issus du sec­ond, qui vont s’en­fon­cer dans une spi­rale de vengeance cauchemardesque. Ancrant ce frat­ri­cide dans son époque et son pays, l’Arkansas, Jeff Nichols racon­te moins la lutte entre deux groupes d’hommes que le con­flit qui habite cha­cun d’eux, déchiré entre le poids alié­nant du passé et l’aspi­ra­tion à se con­stru­ire libre­ment un avenir.

Shot­gun Sto­ries racon­te bien une his­toire évolu­ant au fil d’événe­ments qui, parce que régis par la logique de la vengeance, devi­en­nent de plus en plus dra­ma­tiques. Ce mou­ve­ment en avant est cepen­dant freiné par une stag­na­tion générale. La récur­rence de scènes où l’un des fils s’ef­force de répar­er des machines qui ne fonc­tion­nent pas le sig­nale : la dif­fi­culté, pour les per­son­nages comme pour le réc­it, ne sera pas tant d’at­tein­dre un objec­tif don­né que de seule­ment par­venir à avancer, sor­tir de la paralysie. Les scènes d’ac­tion sont noyées sous un désœu­vre­ment général, les per­son­nages pas­sant le plus clair de leur temps à pêch­er, par­ler, marcher dans la nature, en famille exclu­sive­ment, les lieux étant vides de toute autre présence humaine. Si leur malaise est prég­nant, c’est qu’au­cun diver­tisse­ment ne leur per­met d’ou­bli­er leurs blessures passées ou la médi­ocrité de leur présent (le départ de la femme et du fils de Son au début du film, son addic­tion aux jeux, le dénue­ment matériel de son frère, la mort enfin de l’autre frère…), aus­si pré­caire que leurs lieux d’habi­ta­tion, maisons de tôle ou tente de toile.

Lorsque ces per­son­nages entre­pren­nent quelque chose, le jeu min­i­mal­iste des comé­di­ens, leurs voix blanch­es et leur inex­pres­siv­ité fait moins d’eux des hommes ani­més de volon­té que des vecteurs d’une force qui les dépasse. Cette perte du con­trôle se man­i­feste égale­ment dans la com­po­si­tion de cer­tains plans, où ils ne sont plus que des points engloutis par le vaste paysage. Qu’il s’agisse des plans fix­es qui les figent dans leur immo­bil­isme, des lents trav­el­lings par­courant les paysages qui redou­blent leur errance, de la musique lan­goureuse, tout con­court à sabot­er la moin­dre ébauche de mou­ve­ment en avant. Si les sons de la nature sont prég­nants, les per­son­nages ne sem­blent pas par­ticiper à ce mou­ve­ment de vie, englués qu’ils sont dans leurs con­flits intimes.

C’est bien Son qui prend l’ini­tia­tive de blas­phémer son père lors de l’en­ter­re­ment. Mais la haine qui s’en­suit entre les deux clans est attisée par un per­son­nage extérieur à la famille, un dénom­mé Sham­poo, qui n’ap­pa­raît que pour relancer un con­flit que les intéressés auraient peut-être sans cela oublié. Aujour­d’hui influ­encés par ce tiers, les trois frères l’é­taient autre­fois par leur mère qui les a éduqués dans la haine pour le père démis­sion­naire. Lorsqu’ils évo­quent leur ran­cune con­tre ce dernier, leurs pro­pos son­nent presque faux tant on a l’im­pres­sion qu’une voix par­le à leur place, celle des autres ou celle du passé qui a inscrit en eux des réflex­es con­di­tion­nant leurs réac­tions, mécaniques plus que volon­taires, les empêchant de choisir libre­ment la vie qu’ils voudraient par­venir à con­stru­ire.

En blas­phé­mant le père, Son cherche ain­si moins à provo­quer un con­flit avec ses demi frères qu’à évac­uer ce passé trop pesant. Si tout est vacuité dans le présent des per­son­nages, c’est qu’ils sont tout entiers rem­plis d’un héritage qui ne laisse pas de place à l’avène­ment d’autre chose. Les fils du pre­mier mariage sont d’ailleurs privés de prénoms : nom­més Son, Boy et Kid, c’est la place qu’ils occu­pent dans la famille qui définit leur iden­tité, les con­damnant dès leur nais­sance à ne pou­voir être des indi­vidus libres d’in­ven­ter leur vie.

La lutte entre les deux clans serait alors pré­texte à la lutte intérieure qu’ils mènent cha­cun pour leur compte. Cette per­sis­tance de l’héritage est aus­si inscrire dans les corps : dans leur sang d’abord, présence irrémé­di­a­ble de la lignée dont ils voudraient s’af­franchir, et dans leurs cica­tri­ces. Le pre­mier plan nous mon­tre celles que Son a sur le dos, faisant immé­di­ate­ment de lui un être qui, évolu­ant sous nos yeux, devra aus­si com­pos­er avec l’indélé­bil­ité de son passé. Les affron­te­ments physiques qui ont ensuite lieu lais­seront encore de nou­velles traces, sur le vis­age d’un autre frère, comme si l’un rejouait au présent le passé de l’autre, alors qu’ils ten­tent au con­traire de bris­er la chaîne pour repar­tir sur de nou­velles bases.

L’im­par­tial­ité du cinéaste envers ses deux groupes de per­son­nages tend aus­si à min­imiser l’im­por­tance de leur guerre. Nous sommes certes davan­tage à côté des fils issus du pre­mier mariage, parce que leur est réservé un plus grand nom­bre de scènes, mais nous ne sommes pas de leur côté. Jamais le cinéaste ne prend par­tie pour l’un ou l’autre clan, ce que ren­dent patents plusieurs champs con­trechamps entre l’un et l’autre, rigoureuse­ment symétriques. Il ne s’ag­it pas de pren­dre posi­tion dans un com­bat au présent mais de mon­ter, objec­tive­ment, le con­di­tion­nement du passé sur le présent de cha­cun des per­son­nages.

La sobriété du film est ain­si par­faite­ment adap­tée à ses per­son­nages, vidés d’é­mo­tion, de volon­té et de pas­sion. La ten­sion est en effet moins due à ce qu’ils expri­ment de leur souf­france qu’à celle que l’on devine à l’in­térieur d’eux. Si leur passé (et leur défunt père) prend ici tant de place, c’est aus­si parce que le cinéaste s’ab­stient d’en don­ner des détails, s’at­tachant unique­ment à mon­tr­er les con­séquences de ce que nous restons libres d’imag­in­er.

Dans cet univers essen­tielle­ment mas­culin, les enfants et les femmes (hormis la mère des trois fils aînés) appor­tent un point d’a­paise­ment. Assis­tant pas­sive­ment à la lutte déjà pas­sive de leurs com­pagnons, ces dernières met­tent en lumière la néces­sité d’y met­tre fin, de bris­er la chaîne infer­nale de la vengeance et au delà, le déter­min­isme dû à la fil­i­a­tion, pour léguer à la généra­tion suiv­ante un ter­rain vierge à con­stru­ire. Le dernier plan, faisant une large place au fils de Son et ren­dant prég­nant le son des voitures qui roulent en hors-champ, mon­tre bien (en soulig­nant un peu lour­de­ment le relatif hap­py-end) que le passé a été bal­ayé et que la libre con­struc­tion du futur est pos­si­ble. Si l’en­jeu pour les per­son­nages est au début de sur­vivre, à la fin donc il devient, plus ambitieuse­ment, de par­venir à mieux vivre.