En qua­tre décen­nies d’ac­tiv­ité, Howard Hawks s’est imposé comme l’un des maîtres incon­testés du ciné­ma clas­sique améri­cain. Bril­lant quel que soit le genre abor­dé, le célèbre réal­isa­teur au cig­a­re fait aujour­d’hui l’ob­jet d’une rétro­spec­tive com­plète où les films rares côtoieront ses plus grands chefs d’œu­vre.

Quand la critique sait jouer son rôle

La Ciné­math­èque Française décide donc d’honor­er l’œu­vre d’Howard Hawks, mais le lien priv­ilégié entre la France et Hawks ne date pas d’au­jour­d’hui. Car si tout Français con­naît, ne serait-ce que de nom, des films comme Scar­face ou Le Port de l’an­goisse, c’est qu’il a été, qu’il le veuille ou non, bercé par cette fameuse “poli­tique des auteurs” très chère à la cri­tique. Et Hawks en savait for­cé­ment quelque chose puisqu’il fut placé en éten­dard de cette heureuse for­mule par ses respon­s­ables des Cahiers du Ciné­ma.

Il est vrai que la réus­site arrive rel­a­tive­ment tôt pour ce cinéaste qui dès les années 1930 com­mença à jouir d’une cer­taine indépen­dance vis-à-vis des stu­dios qui lui prou­vèrent une cer­taine con­fi­ance dans la pro­duc­tion et la réal­i­sa­tion de ses films. On con­naît la règle : ce genre de traite­ment était rarement accordé à ceux qui ruinaient les caiss­es des majors, ce qui nous incite à déduire que les recettes des films de Hawks furent béné­fiques et ses films pop­u­laires aux États-Unis. Occu­pa­tion oblige, pour le ter­ri­toire français les choses se passèrent autrement. Jusqu’à la Libéra­tion, les Français n’eurent droit qu’aux ciné­matogra­phies accep­tées par Vichy, à savoir la sienne ou celles ital­i­ennes et alle­man­des. Après la guerre, il fal­lut non seule­ment récupér­er qua­tre ans de films améri­cains, mais surtout réin­té­gr­er ce ciné­ma dans les goûts du pub­lic. Bien sûr, Hol­ly­wood avait tous les out­ils pour s’en tir­er, mais la cri­tique joua tout de même un rôle impor­tant dans la reval­ori­sa­tion du ciné­ma améri­cain, avec à la clé un juge­ment très sévère sur les pro­duc­tions com­mer­ciales français­es – ce que Truf­faut appelait “tra­di­tion de qual­ité”. C’est à ce moment que des cinéastes tels que Rober­to Rosselli­ni ou Alfred Hitch­cock font réelle­ment leur entrée dans le pan­théon du ciné­ma en France. Howard Hawks n’est pas en reste puisqu’il don­nera même son nom à une ten­dance bien pré­cise au sein de la rédac­tion des Cahiers : les fameux “hitch­cocko-hawk­siens”. Ce sont ceux qu’An­dré Bazin appelle les “jeunes Turcs” for­més par la nou­velle généra­tion des Truf­faut, Rohmer, Riv­ette… Ce dernier mar­quera en 1953 le début de cette adu­la­tion avec son arti­cle “Génie de Howard Hawks” paru évidem­ment dans les Cahiers (n° 23). Trois ans après, ce sera au tour de Jacques Beck­er et de François Truf­faut d’ac­com­pa­g­n­er Riv­ette pour l’en­tre­tien fleuve avec Hawks (n° 56) à l’oc­ca­sion de la sor­tie de La Terre des Pharaons. D’autres com­men­taires dithyra­m­biques ponctueront la car­rière de ce cinéaste dans les Cahiers et ailleurs.

Lorsque Truf­faut con­clut à pro­pos de Scar­face : “Ce n’est pas de la lit­téra­ture, c’est peut-être de la danse, peut-être de la poésie, du ciné­ma sûre­ment”, il mon­tre bien à quel point Hawks à lui tout seul est syn­onyme de Ciné­ma, un ciné­ma dans tout son art. La for­mule de Riv­ette est con­nue : Hawks, cinéaste de l’év­i­dence fil­mant à hau­teur d’homme. Si cela est bien sûr affaire de slo­gan jour­nal­is­tique ou autres envolées lyriques chères à la cri­tique, il faut avouer que cette idée a ouvert la voie à une lec­ture dom­i­nante et déci­sive du ciné­ma hawk­sien. Il en sort une vision human­iste au sens lit­téral du terme où les rap­ports entre humains pri­ment sur les choix de mise en scène. La dialec­tique homme-femme se retrou­ve égale­ment en jeu, aboutis­sant sur la remise en ques­tion du rap­port de force. Dans un film comme Les hommes préfèrent les blondes, tou­jours Truf­faut souligne la manière dont ces deux intri­g­antes se jouent des hommes ain­si que l’aspérité avec laque­lle Hawks décide d’aller jusqu’au bout de sa logique. Simul­tané­ment, c’est tout le mécan­isme du comique hawk­sien qui se trou­ve décrit ici, dans son économie de moyens et sa manière de s’ap­puy­er sur le réel sans abuser des effets de caméra quel que soit le genre. Voilà en quelque sorte l’év­i­dence tant appré­ciée par les hitch­cocko-hawk­siens. Remar­quons tout de même une autre évi­dence, c’est-à-dire la posi­tion d’Hawks dans le panora­ma du clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en. Dans les années 1950, une car­rière com­mencée dans le muet comme celle d’Hawks peut déjà faire de lui un vétéran. Il représente avec Ford, Wyler et d’autres une tra­di­tion dont la longévité fait preuve d’une capac­ité à inté­gr­er des élé­ments de moder­nité tech­nique ou cul­turelle, tout en préser­vant celles qui sont les bases du lan­gage clas­sique améri­cain. Quoi de plus inspi­ra­teur pour une jeune généra­tion qui revendique son goût pour le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en ? Il devient donc plus aisé de célébr­er l’o­rig­i­nal­ité et la lib­erté pris­es par des cinéastes qui peu­vent se la per­me­t­tre grâce à leur statut. Et Hawks lui-même de le con­firmer en par­lant de Nicholas Ray : “Mais les temps actuels sont assez durs à Hol­ly­wood pour un jeune met­teur en scène : il n’a pas le matériel voulu, il n’a pas la lib­erté dont nous autres, vieux cinéastes, dis­posons ; la seule rai­son qui nous per­me­tte de faire de bons films est la lib­erté qu’on nous donne.” Ça n’a pas empêché les hitch­cocko-hawk­siens de saluer les œuvres de trublions comme Welles ou juste­ment Ray.

Mais com­ment des gens enfer­més dans le stu­dio-sys­tem pou­vaient être con­sid­érés des auteurs, diri­ons-nous ? D’énormes départe­ments prévus à chaque effet et puis le fameux final cut rarement cédé aux réal­isa­teurs et bien plus sou­vent con­trôlés avec une main de fer par les pro­duc­teurs… Juste­ment, cette dimen­sion per­me­t­tait a for­tiori de met­tre en avant les capac­ités créa­tri­ces de ceux qui par­ve­naient tant bien que mal à s’en affranchir. Il faut dire qu’Hawks parvint à faire par­tie de ceux-là puisqu’il eut l’in­tel­li­gence de s’im­pli­quer dans les étapes du proces­sus de pré­pa­ra­tion. C’est notam­ment le cas pour Scar­face où il aida le scé­nar­iste Ben Hecht, en lui rap­por­tant une grande par­tie de la doc­u­men­ta­tion dont il avait besoin pour l’in­trigue basée à par­tir de faits divers. Être cinéaste à Hol­ly­wood voulait aus­si dire ça, et force est de con­stater que la rigid­ité de ses règles et de ses con­ven­tions eut au moins le mérite de stim­uler l’e­sprit de cinéastes comme Hawks, mais égale­ment Lubitsch qui rival­isèrent en rus­es pour arriv­er à leurs fins dans leur mise en scène. À par­tir de là, le pub­lic étant au ren­dez-vous, il est clair que ces cinéastes arrivèrent petit à petit à manger du ter­rain jusqu’à en arriv­er à super­vis­er la total­ité de leurs pro­duc­tions. Howard Hawks eut cette chance et en était bien con­scient : “Pour moi, je n’ai pas l’habi­tude de tra­vailler avec des pro­duc­teurs : à l’oc­ca­sion, quand un pro­duc­teur me pro­pose une his­toire qui me plaît, et que nous sommes d’ac­cord sur la manière de la tourn­er, je vais de l’a­vant et fais le film comme si j’é­tais mon pro­pre pro­duc­teur.” Voilà ce que veut aus­si dire la notion d’au­teur : un arti­san, soumis à des impérat­ifs avec lesquels il doit savoir jon­gler afin de faire rejail­lir sa part de con­cep­tion. Il suf­fi­rait de chercher par­mi les autres auteurs pour véri­fi­er la véridic­ité d’un tel con­stat. Par­al­lèle­ment, il serait mal­hon­nête de ne pas accorder au sys­tème hol­ly­woo­d­i­en le fait d’avoir su créer un lan­gage à part entière, voire même l’or­gan­i­sa­tion de tout un monde régi par ses pro­pres con­ven­tions comme le remar­quait Ray­mond Bel­lour.

Adulés, con­tro­ver­sés, haïs, ces “jeunes Turcs” auront tout de même lais­sé une trace indélé­bile dans le ciné­ma mais aus­si avant tout dans sa manière d’être pen­sé. Enfin, avec d’autres revues comme Posi­tif, ils auront ren­du à la cri­tique ciné­matographique une place de choix qu’elle a su mérit­er, en s’ac­ca­parant un rôle impor­tant dans le débat sur le Sep­tième Art, en le nour­ris­sant et par­fois même en le créant. Comme quoi la cri­tique n’est pas seule­ment faite d’u­topies et de vains dis­cours : ce n’est pas Howard Hawks qui nous con­tredi­ra.

“Je suis ce que je dis” : le double niveau de lecture

Howard Hawks, comme bon nom­bre de réal­isa­teurs qui lui étaient con­tem­po­rains (Hitch­cock, Mankiewicz, Kazan, etc.), devait s’ac­com­mod­er des exi­gences de la cen­sure pour traiter cer­tains sujets. De 1934 au début des années 1960, face à l’in­ter­dic­tion d’abor­der la ques­tion de la sex­u­al­ité, de l’a­vorte­ment, du viol ou encore du grand ban­ditisme, les réal­isa­teurs devaient user d’ingénieux stratèges de mise en scène pour ne pas policer à l’ex­cès leur pro­pos. Mais à la dif­férence de ses pairs, Howard Hawks, qui n’aimait pas par­ti­c­ulière­ment com­menter son œuvre ou alors se délec­tait de fauss­es pistes empêchant toute lec­ture défini­tive de ses films, avait pour prin­ci­pale arme de trans­gres­sion l’ironie totale­ment décom­plexée, préférant le gag dis­tan­cié à un trag­ique plus empathique. Témoin de son temps, Hawks pre­nait le soin, quel que soit le genre abor­dé, de cha­touiller le spec­ta­teur tout en le diver­tis­sant et par­fois d’abor­der la ques­tion du tabou de manière telle­ment frontale qu’il encour­ageait finale­ment le spec­ta­teur à rire de sa pro­pre inhi­bi­tion.

Dès 1932, Howard Hawks jette un pavé dans la mare en réal­isant Scar­face, film mythique qui inspi­ra un remake à Bri­an De Pal­ma cinquante ans plus tard. Véri­ta­ble par­cours du com­bat­tant pour son réal­isa­teur, le film s’in­scrit dans la droite lignée des films de gang­sters tels que L’En­ne­mi pub­lic de William Well­man en abor­dant la ques­tion du grand ban­ditisme alors que les États-Unis ont totale­ment som­bré dans la pro­hi­bi­tion. Précé­dant de quelques années la mise en place défini­tive du Code de Cen­sure, Scar­face pose de très nom­breux prob­lèmes dans sa représen­ta­tion du mal­frat Tony Macon­te (évidem­ment inspiré du célèbre Al Capone alors enne­mi pub­lic n°1 aux États-Unis) et du rap­port que le réal­isa­teur instau­re entre cette image et le spec­ta­teur. Exigeant d’Hawks que son film ne soit pas une apolo­gie du ban­ditisme, la cen­sure lui impose de chang­er le titre en Scar­face — The Shame of a Nation (Scar­face, la honte d’une nation), de rajouter une scène moral­isatrice, de mod­i­fi­er sen­si­ble­ment le dénoue­ment du film, mais surtout de rajouter un car­ton en intro­duc­tion pour dégager toute ambiguïté et rap­pel­er com­bi­en cette approche presque doc­u­men­taire de la mafia reste avant tout un moyen d’alert­er les pou­voirs publics. Et pour­tant, mal­gré toutes ces restric­tions, Scar­face reste un film d’une com­plex­ité incroy­able sur les enjeux de pou­voir qui régis­sent la nature humaine, se gar­dant bien d’énon­cer le moin­dre dis­cours manichéen sur la représen­ta­tion du bien et du mal. Et lorsqu’on apprend dans la biogra­phie d’Hawks que celui-ci a ren­con­tré le géant de la mafia à plusieurs repris­es (ren­con­tres au cours desquelles Al Capone dis­ait toute son admi­ra­tion pour le film), il est bien dif­fi­cile de ne pas voir com­ment l’as­so­ci­a­tion d’un car­ton aus­si bête­ment moral­isa­teur à un tel chef d’œu­vre ne fait que ridi­culis­er les censeurs (et par exten­sion l’or­dre moral) du début des années 1930.

Mais le domaine où le réal­isa­teur fait prob­a­ble­ment le plus preuve d’ironie reste prob­a­ble­ment celui de l’i­den­tité sex­uelle et de la sex­u­al­ité en général. Dès 1941 et son Boule de feu rarement vis­i­ble, les sous-enten­dus fusent au point d’of­frir un sec­ond, voire un troisième niveau de lec­ture où se déchiffre sub­tile­ment une réflex­ion sur la sex­u­al­ité et la frus­tra­tion. Parce qu’il refu­sait qu’on lui prête des inten­tions trop explicites sur la représen­ta­tion du refoulé (à la dif­férence de Kazan ou de Mankiewicz qui puis­eront bon nom­bre de leurs références dans l’u­nivers de Ten­nessee Williams), Howard Hawks s’embarque dans d’im­prob­a­bles scé­nar­ios où l’ab­surde reste le seul moyen de déshiniber ses per­son­nages. Dans Chérie, je me sens raje­u­nir (1952), un savant fou absorbe par erreur une potion qui le fait raje­u­nir. Si le thème sem­ble assez con­ven­tion­nel en soi, Howard Hawks parsème son film de détails qui don­nent au pro­pos une sig­ni­fi­ca­tion toute par­ti­c­ulière. Afin d’éviter tout malen­ten­du et de dére­spon­s­abilis­er l’hu­main (qui se doit d’être blanc comme neige), le respon­s­able de toutes ces mésaven­tures est un pau­vre singe qui, après s’être échap­pé de sa cage, a pris la lib­erté de créer un mélange chim­ique aux résul­tats inat­ten­dus. Autre détail, si les per­son­nages raje­u­nis­sent sen­si­ble­ment, leur corps ne change pas, créant un décalage totale­ment inat­ten­du entre leurs atti­tudes et leur matu­rité physique. Débar­rassé d’un cer­tain nom­bre d’in­hi­bi­tions, l’homme de sci­ences et sa femme (respec­tive­ment inter­prétés par Cary Grant et Gin­ger Rogers) finis­sent par per­dre con­science du qu’en-dira-t-on et s’a­ban­don­nent à des activ­ités (danse, drague, prouess­es sportives, vitesse) qui mon­trent com­bi­en leur quo­ti­di­en avait jusqu’i­ci totale­ment étouf­fé leur libido.

Sur la ques­tion de l’i­den­tité sex­uelle, Howard Hawks s’est fait un nom en mul­ti­pli­ant les allu­sions sur l’ho­mo­sex­u­al­ité de ses per­son­nages. N’hési­tant pas un seul instant à réem­ploy­er l’ambiguïté sex­uelle de ses inter­prètes, il revêt Cary Grant d’un peignoir féminin et lui fait s’ex­clamer “I am gay !” dans L’Im­pos­si­ble Mon­sieur Bébé (1938), acteur qu’il éro­tise jusqu’au fétichisme l’an­née suiv­ante, dans Seuls les anges ont des ailes (1939). En 1949, dans Allez couch­er ailleurs !, Howard Hawks prend le par­ti de totale­ment invers­er les rap­ports de force entre hommes et femmes. Lors d’une scène d’an­tholo­gie, Cary Grant se voit obligé de se vêtir en femme pour pou­voir embar­quer aux côtés de son épouse, elle aus­si mil­i­taire. Bien moins crédi­ble que Tony Cur­tis ou Jack Lem­mon dans Cer­tains l’ai­ment chaud de Bil­ly Wilder, le trav­es­tisse­ment de Cary Grant ne tromperait per­son­ne sauf qu’il reste le meilleur moyen de faire implos­er la ques­tion des déter­min­ismes sex­uels puisqu’elle ne se règle plus en terme d’il­lu­sion mais d’in­car­na­tion. Presque l’a­vant-garde de toute l’i­cono­gra­phie gay, Howard Hawks réalise avec Les hommes préfèrent les blondes (1954) l’un des films les plus queer de l’his­toire du ciné­ma améri­cain. Alors que la blonde et la brune (Mar­i­lyn Mon­roe et Jane Rus­sell, toutes les deux fatales) sèment la pagaille sur un bateau de croisière dans un tech­ni­col­or totale­ment déli­rant, les références à l’ho­mo­sex­u­al­ité abon­dent, notam­ment dans cette fameuse scène où Jane Rus­sell chante son céli­bat et sa quête d’amour devant une horde de gym­nastes sculp­tés qui s’agi­tent tout autour d’elle sans prêter la moin­dre atten­tion à sa requête.

Le west­ern n’est pas non plus épargné et met en scène des ami­tiés mas­cu­lines d’une ambiguïté assez décon­cer­tante. Dans La Riv­ière rouge (1948), un dia­logue per­met à deux cow-boys, exagéré­ment heureux de se retrou­ver après une longue sépa­ra­tion, de com­par­er la taille de leurs revolvers et leur habil­ité à pou­voir s’en servir. Le jeune cow-boy incar­né par Mont­gomery Clift (par ailleurs homo­sex­uel) éprou­ve une fas­ci­na­tion non dénuée d’ho­mo-éro­tisme pour son aîné, incar­né par John Wayne. Ce dernier sera d’ailleurs le cen­tre d’une autre rela­tion sym­bol­ique­ment homo­sex­uelle, celle qui le lie à Dean Mar­tin dans le bril­lant Rio Bra­vo (1959). Fonc­tion­nant comme un vieux cou­ple, les deux hommes entre­ti­en­nent des rela­tions plutôt com­plex­es avec les femmes (l’a­mante de John Wayne ne manque pas de faire des allu­sions plutôt explicites à ce sujet). Le parox­ysme de cette rela­tion trou­ble est prob­a­ble­ment atteint lorsque Dean Mar­tin, dis­crédité par John Wayne dans son rôle d’as­sis­tant-shérif, déjà alcoolique, s’épuise en scènes pathé­tiques où pointe bien évidem­ment un besoin d’amour et de recon­nais­sance de son asso­cié comme prin­ci­pal motif à cette déchéance.

Dans Le Port de l’an­goisse (1945) et Le Grand Som­meil (1947), l’éro­ti­sa­tion des rap­ports entre les deux per­son­nages prin­ci­paux (Humphrey Bog­a­rt et Lau­ren Bacall) passe par la direc­tion d’ac­teurs et l’u­til­i­sa­tion des décors. Dans le pre­mier des deux films, Lau­ren Bacall, alors toute jeune actrice incon­nue du grand pub­lic, fait preuve d’une effron­terie rarement vue au ciné­ma à l’époque. Surnom­mée dès ce film “The Look”, elle exprime très claire­ment son désir pour son parte­naire (avec qui elle com­mençait par ailleurs une liai­son qui allait aboutir sur un long mariage) en le regar­dant très fix­e­ment. La moi­teur ambiante du film se retrou­ve égale­ment dans Le Grand Som­meil, réal­isé deux ans plus tard d’après un scé­nario de William Faulkn­er. Ici, le désir entre les dif­férents per­son­nages se matéri­alise par l’emploi des décors où la pro­fondeur de champs et les mul­ti­ples portes qui s’ou­vrent et se refer­ment sont autant d’in­vi­ta­tions à une sex­u­al­ité totale­ment décom­plexée.

Howard Hawks, amoral ou humaniste ?

Que, dans les années 1950, Les Cahiers du ciné­ma défend­ent con­tre vents et marées Howard Hawks, lui qui dut, comme tous les cinéastes de cette époque, com­pos­er avec le sys­tème des stu­dios (et donc l’im­pos­si­bil­ité a pri­ori de choisir ses sce­narii), est d’au­tant moins un para­doxe que si Hawks n’é­tait pas un auteur dans le sens Nou­velle Vague du terme, il sut impos­er ses choix en pro­duisant lui-même la plu­part de ses films. Un statut qui lui per­me­t­tait de tra­vailler en étroite col­lab­o­ra­tion avec ses scé­nar­istes (ce qui ne fut pas tou­jours de tout repos pour ceux-ci, comme le racon­te Todd McCarthy dans sa bril­lante biogra­phie) et d’im­pos­er son univers, quel que soit le genre auquel il s’at­taquait, du west­ern à la screw­ball com­e­dy en pas­sant par le polar.

Howard Hawks aimait les acteurs qui lui ressem­blaient, ces tough guys qui firent le bon­heur d’Hol­ly­wood : de gros et grands buveurs (Gary Coop­er, John Wayne) et/ou vir­ils (ou du moins représen­tants de la viril­ité, comme Cary Grant et Humphrey Bog­a­rt), appré­ciant la com­pag­nie fémi­nine (la plu­part de ces comé­di­ens furent mar­iés plusieurs fois). Cinéaste dur à cuire, aimant dicter sa loi, Hawks s’est posé, dès son pre­mier film mar­quant, Scar­face, comme le défenseur de ceux qu’on reléguait à la lie de la société : les gang­sters, les meur­tri­ers, les débauchés, les pros­ti­tuées et les alcooliques. Ses per­son­nages, sauf peut-être le ser­gent York, n’ont pas la morale des bons chré­tiens. Lâch­es peut-être, selon cer­tains, comme le héros du Port de l’an­goisse, qui refuse d’aider la résis­tance française ; préférant le goût de l’ar­gent à celui des actions dés­in­téressées ; mais fidèles dans leurs ami­tiés, comme dans Rio Bra­vo, où le shérif (John Wayne) défend envers et con­tre tous ses adju­dants, l’un alcoolique (Dean Mar­tin, l’un des plus beaux per­son­nages de Hawks), l’autre hand­i­capé (Wal­ter Bren­nan).

Les per­son­nages hawk­siens sont des soli­taires qui ne doivent rien et ne veu­lent rien devoir à per­son­ne. Ils cachent leur iden­tité der­rière des surnoms passe-partout, comme Dude (“l’a­mi”) et Chance dans Rio Bra­vo, ou Steve et Slim (“mince”) dans Le Port de l’an­goisse. Leur maxime ? “Je me mêle que de mes affaires.” Si d’autres per­son­nages peu­vent inter­a­gir avec eux, ils met­tent un point d’hon­neur à con­stru­ire eux-mêmes leur des­tinée, et ne changent pas d’avis au cours du film. Le ser­gent York doit se retrou­ver seul pour décider de son engage­ment dans l’ar­mée : ni le pas­teur, ni son cap­i­taine ne peu­vent rien pour lui ; le shérif de Rio Bra­vo refuse l’aide que lui offrent ses amis, ses égaux, préférant s’en­tour­er de ceux qui lui doivent tout et à qui il n’est redev­able de rien. L’u­nivers hawk­sien est cynique : ceux qui se ressem­blent s’assem­blent (La Dame du ven­dre­di), ou le hap­py-end risque fort de tourn­er au vinai­gre un jour ou l’autre (La Cap­tive aux yeux clairs). Toutes les rela­tions humaines, surtout amoureuses, sont ambiguës : la ren­con­tre n’est-elle pas sim­ple­ment une façon d’échap­per à la soli­tude pour y retourn­er ensuite ? Les per­son­nages hawk­siens ne se con­stru­isent pas un avenir ; ils ont déjà assez à faire avec le présent, comme le remar­que Mar­i­lyn dans l’ironique chan­son Dia­monds are a girl’s best friend (Les hommes préfèrent les blondes) : que lui restera-t-il quand elle aura per­du ses charmes, à part ses dia­mants ?

Si les hommes, chez Hawks, s’achar­nent à vivre de leur côté en évi­tant les gêneurs, les femmes hawk­si­ennes n’en dépensent pas moins d’én­ergie à leur faire per­dre le goût de la vie de céli­bataire. Lau­ren Bacall et Ang­ie Dick­in­son ont bien du mal à faire accepter à Humphrey Bog­a­rt et John Wayne l’idée d’un “bon bain chaud” ; elles n’en par­tent pas moins avec leur amant sous le bras. Car Hawks, le cinéaste “vir­il” par excel­lence, n’a pas moins d’af­fec­tion pour ses femmes que pour ses hommes, surtout si les pre­mières sont les égales des sec­onds : oppor­tunistes, aven­turières, trop belles pour ne pas être un peu louch­es, ces femmes n’ont plus rien à per­dre, et tout à gag­n­er en prenant les hommes dans leurs filets. Les comédies en sont le plus par­fait exem­ple : réduits à l’é­tat de benêts ram­pant à leurs pieds, les hommes qui préfèrent les blondes et le pro­fesseur coincé de Ball of Fire (Gary Coop­er) ont tout à appren­dre des femmes, du bais­er qui leur fait per­dre la rai­son à l’art de pass­er la bague au doigt. Seule la femme est capa­ble de faire pli­er l’homme à ses désirs, surtout lorsqu’elle le prend au dépourvu (La Cap­tive aux yeux clairs).

À l’in­verse d’un John Ford, Howard Hawks ne s’in­téresse pas en pri­or­ité au col­lec­tif. Les per­son­nages sec­ondaires n’ont pas moins d’im­por­tance que dans l’u­nivers for­di­en (voir pour cela les west­erns, galeries de trognes auquel le cinéaste offre un traite­ment affectueux) et le héros ne parviendrait peut-être pas à s’en sor­tir sans ses adju­vants, mais la déci­sion finale lui appar­tient tou­jours. Le hap­py-end échoue sur une forme d’ir­ré­so­lu­tion, surtout dans les comédies, où la vision qu’Hawks offre de la société améri­caine ne pour­rait être plus cru­elle : voir ain­si la fin de Twen­ti­eth Cen­tu­ry (Train de luxe), où John Bar­ry­more parvient à récupér­er son amante Car­ole Lom­bard en usant d’un jeu de dupes par­ti­c­ulière­ment vicieux. Dans Le Port de l’an­goisse, sans doute le film le plus “hawk­sien”, le revire­ment de Humphrey Bog­a­rt (à l’in­verse de son rôle dans Casablan­ca), n’est pas une prise de con­science soudaine pour l’en­gage­ment poli­tique, mais une façon d’aider ceux qui lui parais­sent “sym­pa­thiques”.

L’œu­vre de Hawks ne se com­prend ni dans l’amoral­ité, ni dans l’hu­man­isme. Ses per­son­nages prin­ci­paux, dont le détec­tive Mar­lowe du Grand Som­meil est un par­fait exem­ple, ne sont pas des phil­an­thropes, mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne respectent pas cer­tains principes. Des principes tout droit tirés de l’in­di­vid­u­al­isme à l’améri­caine, ver­sion pre­miers colons. Sur la Terre promise, cha­cun est libre de faire ce qu’il lui plaît, dans la mesure où sa lib­erté n’empiète pas sur celle des autres. Au fond, Howard Hawks n’au­rait-il pas rêvé d’être un héros hawk­sien ?