On le sait, le long par­cours ciné­matographique de Rid­ley Scott (trente ans pour dix-sept longs métrages) n’a jamais franche­ment don­né suite aux attentes sus­citées par ses deux­ième et troisième films, Alien et Blade Run­ner, qui appa­rais­sent décidé­ment comme d’heureux acci­dents de jeunesse dans une car­rière somme toute artis­tique­ment assez pau­vre. Entre relec­ture esthéti­sante des con­ven­tions de gen­res (Traquée, Black Rain), élans de pro­gres­sisme rou­blard (Thel­ma et Louise, À armes égales), fresques malades d’am­bi­tion pic­turale et/ou thé­ma­tique (1492 : Christophe Colomb, King­dom of Heav­en), celui qui use et abuse de sa carte de vis­ite de créa­teur d’u­nivers et d’am­biances a résol­u­ment coulé ses quelques ambi­tions artis­tiques dans le moule d’un grand spec­ta­cle qu’il s’ap­plique à faire reluire dans tous les coins. Sa for­mule fétiche, effi­cace à des degrés divers au cours de sa car­rière (som­met de ces dernières années : Glad­i­a­tor) com­bine un tra­vail formel priv­ilé­giant la sur­face pic­turale à la pro­fondeur et au sens — soins essen­tielle­ment apportés aux éclairages, aux fil­tres, à la bande musi­cale — et un dis­cours pou­vant se résumer à quelques apho­rismes moral­istes acces­si­bles au plus grand nom­bre. Tout au plus, de temps en temps, fait-il pass­er un soupçon d’ironie de con­nivence, his­toire de faire mine d’avoir un point de vue à lui. Ici, cepen­dant, le dis­posi­tif ne suf­fit plus à faire illu­sion sur l’indi­gence dans lequel tend à se com­plaire le ciné­ma du plus coté des réal­isa­teurs bri­tan­niques de Hol­ly­wood.

Amer­i­can Gang­ster orchestre, dans le New York des années 1970, l’af­fron­te­ment à dis­tance de plus en plus resser­rée entre Rus­sell Crowe — en flic intè­gre en butte à une hiérar­chie cor­rompue jusqu’à la moelle — et Den­zel Wash­ing­ton — en dynamique nou­veau par­rain de la pègre de Harlem ayant trou­vé une ingénieuse et sem­ble-t-il impa­ra­ble source de revenus. Deux têtes d’af­fiche por­teuses d’une assur­ance et d’une classe atten­dues d’a­vance (Crowe et Wash­ing­ton ont déjà bien roulé pour les frères Scott par le passé), dans un cadre prop­ice à la fas­ci­na­tion nos­tal­gique pour une époque réputée pro­gres­siste et trans­gres­sive. Tels sont les points forts affir­més du pro­jet, et aus­si ses lim­ites. Car Scott, en pub­lic­i­taire indécrot­table, ne tâche que de ren­dre son tra­vail attrayant par les points forts déjà préal­able­ment couchés sur le cahi­er des charges. À la rigueur, ce qui donne à ses films un intérêt vari­able (Glad­i­a­tor), c’est la patience qu’il peut con­sacr­er à don­ner un peu de chair et de sen­si­bil­ité à ses per­son­nages et à ses intrigues, en dehors du soin pic­tur­al dés­in­car­né dont il est cou­tu­mi­er. C’est le mod­este bonus qu’on est bien en peine de retrou­ver ici, Scott lais­sant à ses acteurs les rênes de per­son­nages aux com­porte­ments trop osten­si­ble­ment régis par quelques lignes de scé­nario, dont les moti­va­tions, les aléas des par­cours — ascen­sions, chutes, rédemp­tions — et la morale qu’ils sous-ten­dent ne souf­frent d’au­cune sec­onde lec­ture, tant ils réson­nent de la mécanique de l’écrit. Le flic hon­nête trompe sa femme parce qu’il lui faut bien une faille quelque part, le par­rain bas­ant sa réus­site sur un pro­fil bas lézarde son sys­tème par une seule excep­tion à cette règle, etc.

“Rabotage hypocrite de toute aspérité”

Il y a bien la fin en forme de pied de nez, qui fait mine de dévi­er d’un quel­conque sché­ma­tisme scé­nar­is­tique, mais pour retomber plus pro­pre­ment sur des pattes de moral­iste matois de con­nivence avec le pub­lic et le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en (le côté based on a true sto­ry jamais oublié). C’est peut-être ce sem­blant de trans­gres­sion “pour faire genre” qui sort le film de son manque d’in­térêt par l’ir­ri­ta­tion qu’il provoque. Rarement Scott a don­né une impres­sion aus­si cri­ante de ven­dre un film sur son con­texte (le terme gal­vaudé d’ “univers”) avec l’air faux-jeton de s’en moquer, de pren­dre tout cela à la légère, comme pour s’ex­cuser de don­ner aus­si peu de réelle con­sis­tance à ce qu’il filme, tan­dis que ses affé­ter­ies esthé­tiques ne font au bout du compte qu’op­ti­miser le poten­tiel com­mer­cial de son pro­duit en en arrondis­sant les angles. Le cinéaste enlu­mineur recon­stitue les Sev­en­ties dans ses grandes lignes avec les moyens d’un tour d’il­lu­sion­niste — pho­to gran­uleuse, bande musi­cale idoine : tout en sur­face, rien en pro­fondeur — tout en feignant de lancer des ponts entre l’an­ci­enne et la nou­velle généra­tion de fans de Shaft et de Super­fly (compter le nom­bre de rappeurs invités au cast­ing). Mais il se garde bien de traiter son sujet dans toute son ampleur, changeant même de trot­toir dès que le con­fort de son pro­gramme somme toute con­sen­suel se voit men­acé par un plan obligé, qu’il s’ef­forcera à tout prix de ren­dre accept­able. Le mon­tage et la pho­togra­phie sont entière­ment au ser­vice de ce rab­o­tage hyp­ocrite de toute aspérité, découpant chaque scène de vio­lence — par­fois jusqu’au mas­sacre — pour en étouf­fer l’im­pact, lais­sant dans un flou à la David Hamil­ton une cohorte de femmes nues en en lais­sant tout juste entrevoir la forme du pubis… Revoir ces pré­cau­tions puri­taines des décen­nies après l’abo­li­tion du Code Hays peut faire sourire. Un peu moins lorsque le maître d’œu­vre joue l’air du con­teur dis­tan­cié, ironique et un rien sub­ver­sif tout en lais­sant des blancs dans sa nar­ra­tion quand ça l’arrange.

Inca­pable sem­ble-t-il de pro­pos­er sur son sujet un point de vue un tant soit peu franc et lucide (autrement dit, autre que celui du yes-man hol­ly­woo­d­i­en moyen), il est logique que Scott se rabat­te totale­ment — on pour­rait presque par­ler d’une démis­sion — der­rière la stature des têtes d’af­fich­es et l’au­ra du con­texte du film, lesquelles ont assez d’é­clat pour par­ler à sa place. Le dis­cours qui en sort (flic ou truand, c’é­tait quand même bien cool, les années soix­ante-dix) ramène résol­u­ment le film à 2h37 de diver­tisse­ment pri­maire et finale­ment pas très à l’aise dans ses cir­con­vo­lu­tions moral­istes. Mal­gré tous ses arti­fices, Scott, qui cap­i­talise sur une répu­ta­tion dif­fi­cile­ment jus­ti­fi­able aujour­d’hui, reste un cinéaste dont le pro­pos n’est (plus ?) que le luxe qu’il s’ac­corde pour sa com­plai­sance vis-à-vis d’un sys­tème où il est désor­mais con­fort­able­ment instal­lé. Quant à Amer­i­can Gang­ster, son absence totale de prise de risques le rap­proche au bout du compte d’un défilé de mode rétro, trop asep­tisé pour faire la jonc­tion désirée entre la Blax­ploita­tion et les films de mafieux de Scors­ese, et qui ne sait se ren­dre intéres­sant qu’en faisant des clins d’œil au pub­lic. À l’im­age de ce dernier plan qui suit le générique de fin, ultime coup de fris­son bon marché qui con­clut adéquate­ment la pose racoleuse de ses fades pro­to-gangstas.