Lorsque des cinéastes comme Bruno Dumont et Jean-Claude Bris­seau sor­tent des films aus­si con­tro­ver­sés que Flan­dres et Les Anges exter­mi­na­teurs, se pose pour nous la ques­tion de la place à accorder à des œuvres aus­si rad­i­cales et con­testa­bles que celles-ci au sein de notre ligne édi­to­ri­ale. Notre choix de don­ner une grande vis­i­bil­ité aux deux œuvres en pro­posant une cri­tique en une du 6 puis du 13 sep­tem­bre ain­si que d’ac­corder un long entre­tien à Dumont la même semaine n’a pas été sans sus­citer de vives dis­cus­sions au sein même de notre rédac­tion : ce serait là le con­sen­sus d’une nou­velle cri­tique autour de cinéastes dont l’un ose se dire héri­ti­er du grand Bres­son et l’autre se revendi­quer comme le seul à pou­voir filmer l’or­gasme féminin… L’ac­cu­sa­tion est ten­tante : il importe donc de repren­dre les reproches adressés aux deux cinéastes pour réfléchir plus glob­ale­ment sur l’é­tat général d’un cer­tain ciné­ma français dont Dumont mais aus­si Bris­seau pour­raient finale­ment être les négat­ifs…

Le voir et le tout-montrer : le plaisir au cinéma

Avec un film comme Flan­dres, la ques­tion du plaisir de spec­ta­teur trou­ve toute sa réso­nance. Quand la majeure par­tie des films espèrent avant tout séduire pour s’as­sur­er un suc­cès au box office, Bruno Dumont adopte l’at­ti­tude inverse. Son ciné­ma, comme il le dit lui-même dans la plu­part des inter­views, n’est là en aucun cas pour s’at­tir­er la sym­pa­thie béate du spec­ta­teur. Voir un film de Dumont n’est pas con­fort­able. Le goût d’une cer­taine pas­siv­ité lorsque l’on se rend régulière­ment dans les salles obscures fait for­cé­ment préfér­er des œuvres plus clas­siques et moins agres­sives. Mais faut-il pour autant rejeter ce qui indis­pose, refuser un pro­jet qui, même s’il est loin d’être par­fait, se risque à divis­er ? Dans notre démarche, dans notre volon­té de nous intéress­er aux ciné­mas, il sem­ble évi­dent que non. La pudeur du ciné­ma passé, sou­vent indis­pens­able pour sur­mon­ter les tabous et les exi­gences de la Cen­sure des dif­férentes épo­ques et des dif­férents pays, a per­mis de faire évoluer le lan­gage ciné­matographique en l’en­richissant d’el­lipses, de dia­logues allusifs, de décors sym­bol­iques. Mais au fil des décen­nies, les enjeux esthé­tiques et moraux évolu­ent con­sid­érable­ment. À l’heure où la télévi­sion a vive­ment encour­agé le voyeurisme le plus com­plaisant, il devient néces­saire d’os­er la con­fronta­tion avec l’im­age. Si cer­tains réal­isa­teurs se sont per­dus à vouloir mêler heurt et séduc­tion (Gas­par Noé dans Irréversible, Vir­ginie Despentes dans Baise-moi), Bruno Dumont n’en­cour­age aucun voyeurisme. Dif­fi­cile d’ac­cuser de com­plai­sance un cinéaste qui, lorsqu’il filme un viol col­lec­tif ou encore la cas­tra­tion d’un homme, con­fronte le spec­ta­teur à la réal­ité d’un monde qui n’est pour­tant nulle­ment son quo­ti­di­en. Les atroc­ités filmées par Pasoli­ni (Salò ou les 120 journées de Sodome) ou Ôshi­ma (L’Em­pire des sens) au milieu des années 1970 restaient le cen­tre du plan, le nœud névral­gique du film. Dans Flan­dres, Bruno Dumont donne à voir mais n’en fait jamais la rai­son d’être de son film. Qu’y a‑t-il de plus insup­port­able finale­ment : que le per­son­nage prin­ci­pal par­ticipe à un viol col­lec­tif au beau milieu de la guerre ou qu’il revi­enne dans sa région natale comme s’il ne s’é­tait rien passé ? On reproche au dernier film de Dumont d’être amoral alors que, bien au con­traire, il l’est dans sa démarche de mon­tr­er l’ab­sence de morale. Au départ, Flan­dres devait se con­clure sur le retour de Demester de la guerre qui, trau­ma­tisé par cette expéri­ence, exé­cu­tait tout son entourage. Cette fin alter­na­tive aurait cer­taine­ment affaib­li le film puisqu’elle aurait per­mis au spec­ta­teur de se réfugi­er der­rière une morale pro­posée par le réal­isa­teur lui-même. Mais là, le film n’of­fre qu’une réal­ité insup­port­able avec laque­lle le spec­ta­teur doit com­pos­er en adulte.

La ques­tion du regard et de la place du spec­ta­teur est tout autant de mise dans le dernier film de Jean-Claude Bris­seau, Les Anges exter­mi­na­teurs. Ici, le réal­isa­teur sait se jouer du voyeurisme du spec­ta­teur sans com­plai­sance. Lorsque trois jeunes actri­ces aux désirs mal défi­nis se don­nent à la caméra pour se caress­er seules ou à plusieurs, Bris­seau pose la ques­tion de la duplic­ité. Si tout sem­ble dit dans les dia­logues – plutôt mau­vais – qui four­mil­lent d’ex­pli­ca­tions psy­chologiques clichées au pos­si­ble, le sujet prin­ci­pal du film – filmer l’ex­pres­sion de l’or­gasme féminin – échappe tout autant au réal­isa­teur fic­tif qu’à Jean-Claude Bris­seau lui-même. Les Anges exter­mi­na­teurs est de ces films hybrides face aux­quels il est bien dif­fi­cile de se situer. Ce que Bris­seau (tente de) nous mon­tre® cor­re­spond-il à ce que le spec­ta­teur doit voir ? Encore une fois, s’il s’ag­it pour le spec­ta­teur de s’a­ban­don­ner à la lente pro­gres­sion de l’in­trigue, il y aurait franche­ment de quoi iro­nis­er sur les qual­ités du film : blo­qué entre les appari­tions grotesques de sa grand-mère défunte, de deux « anges exter­mi­na­teurs » venus des Enfers pour le faire tomber et trois actri­ces en herbe aus­si insai­siss­ables qu’elles sont sim­u­la­tri­ces et exces­sives en tout (déc­la­ra­tions, délires, sen­ti­ments), l’al­ter ego de Jean-Claude Bris­seau deviendrait presque un per­son­nage involon­taire­ment comique. Et pour­tant, Les Anges exter­mi­na­teurs existe bel et bien, mais dans les creux des vagues, dans ses silences surtout, là où la parole et la sim­u­la­tion n’ont plus cours. Tout ce qui est dit et devrait être pris pour argent comp­tant s’an­nule. Un film pour rien comme le pro­jet lui-même à l’in­térieur du film ? Peut-être, mais une ten­ta­tive qui sait s’avouer elle-même vain­cue et qui dans son échec, révèle, tel un négatif, ce qu’elle n’a pas su filmer. Encore une fois, au spec­ta­teur lui-même de tout con­stru­ire.

L’acteur

Ce qu’on a beau­coup reproché à Dumont et Bris­seau égale­ment, c’est le rap­port qu’ils entre­ti­en­nent avec les acteurs non pro­fes­sion­nels. Dumont, lui, s’est tou­jours refusé à tra­vailler avec des acteurs pro­fes­sion­nels, excep­tion faite de son avant-dernier film, Twen­ty­nine Palms. Ce choix, le réal­isa­teur l’ex­plique par son intérêt pour ce que les gens sont devant la caméra et non ce qu’ils com­posent. L’ar­ti­fice ne l’in­téresse pas au point qu’il impose à ses « acteurs » les con­di­tions de tour­nage les plus éprou­vantes pos­si­bles afin que la fatigue soit mieux mar­quée sur leur vis­age. Per­sé­cu­tion, manip­u­la­tion ? Dans notre tra­vail cri­tique, la ques­tion doit être prise avec le max­i­mum de pré­cau­tion. Sur un des bonus de Mouchette, l’écrivain Marie Car­di­nal (à qui l’on doit le très beau Les Mots pour le dire et qui inter­prète ici la mère ago­nisante de Mouchette) s’ex­plique sur son tra­vail avec Robert Bres­son et le rap­port de ce dernier avec ses acteurs. D’en­trée, elle com­mence en dis­ant qu’il lui serait impos­si­ble de dire que l’homme est sym­pa­thique. Même con­stat lorsqu’un jour­nal­iste ques­tionne la jeune actrice Nadine Norti­er sur son rap­port avec le réal­isa­teur. Mais doit-on pour autant rester scep­tique devant la force du film ? Cer­tains, bien sûr, ne ressor­tent pas indemnes de ces expéri­ences, peu aver­tis du douloureux exer­ci­ce qu’est de se don­ner totale­ment à un met­teur en scène qui passera à autre chose sitôt le tour­nage ter­miné. De là, doit-on refuser ce qu’ils nous livrent, même ce qu’ils ont volé pour nous le mon­tr­er ? Beau­coup s’avouent choqués que Dumont puisse laiss­er à eux-mêmes cer­tains acteurs à l’is­sue du tour­nage. L’homme n’est pas un ten­dre, mais ne devrait-on pas plutôt garder sa con­ster­na­tion pour des films comme Selon Char­lie où une réal­isatrice pour­tant actrice comme Nicole Gar­cia n’hésite pas un seul instant à pouss­er Benoît Mag­imel au sui­cide artis­tique dans une scène sur­jouée au point de sus­citer la gêne devant tant d’im­pudeur ? La com­po­si­tion ras­sure car elle per­met de tenir à dis­tance le film, encore une fois. Si cer­tains savent admirable­ment jon­gler entre la com­po­si­tion et le don de soi le plus com­plet (Isabelle Hup­pert dans La Pianiste par exem­ple), quelques réal­isa­teurs se nour­ris­sent exclu­sive­ment de per­son­nal­ités et veu­lent com­pos­er à par­tir de cela, rien d’autre.

Dans Les Anges exter­mi­na­teurs, lorsque le « Bris­seau fic­tif » explique lors de ses essais avec les comé­di­ennes qu’il souhaite se nour­rir de leurs pro­pres fan­tasmes pour con­stru­ire son pro­pos, qu’il ne cherche pas à cal­quer les siens, il touche là un point que le ciné­ma n’a pas encore atteint avec suc­cès (encore moins le ciné­ma pornographique). Ces mas­tur­ba­tions, ces orgasmes, ces orgies que Bris­seau filme dans le film, ce sont autant de ten­ta­tives de saisir ce qui ne se don­nera prob­a­ble­ment jamais. Grand cinéphile (admi­ra­teur notam­ment de l’œu­vre d’Hitch­cock et de Bres­son), l’au­teur de Noce blanche sait com­bi­en le pas­sif du ciné­ma a com­plète­ment faussé le rap­port entre les acteurs et la caméra. Quête d’une célébrité pour cer­tains, abus de pou­voir pour d’autres, la caméra est dev­enue cette « exten­sion du domaine de la lutte », ce ter­rain où l’on voudrait capter la vérité et où on revient tou­jours au faux, à la sim­u­la­tion, à la com­po­si­tion. Les récents déboires devant la jus­tice du réal­isa­teur ne sont bien évidem­ment pas étrangers au nœud même du film, quoi que l’in­téressé puisse lui-même en dire. Cer­tains y ver­ront sans aucun doute une ten­ta­tive bien mal­adroite de jus­ti­fi­ca­tion (encour­agée par le choix cri­ti­quable d’être lui-même la voix off du film et du réal­isa­teur fic­tif), mais Les Anges exter­mi­na­teurs, tout comme Flan­dres, sonne avant tout le désar­roi du spec­ta­teur face à l’in­com­préhen­si­ble pour l’un, l’in­vis­i­ble pour l’autre, à ce qui ne pour­ra tout sim­ple­ment jamais être énon­cé ou mon­tré. En cela, il con­vient de nour­rir une atten­tion bien par­ti­c­ulière à tout ce pan de ciné­ma.