Enfin un vrai met­teur en scène. On a sou­vent enten­du que Bruno Dumont cher­chait à cho­quer le spec­ta­teur. Mais Bruno Dumont ne fait pas des films pour lui, ni pour la cri­tique, ni pour la gloire, mais bien pour le spec­ta­teur. « Prends ce qu’on te donne, tu com­prends pas que c’est un cadeau que je te fais ? » cri­ait Domi­no, s’of­frant enfin à Pharaon dans L’Hu­man­ité. Le ciné­ma de Bruno Dumont est comme Domi­no, il ne se refuse pas. Il se digère dif­fi­cile­ment, par­fois, mais une œuvre offerte avec autant de sincérité ne se refuse pas. À présent, place à l’artiste et à sa leçon de ciné­ma.

Le film

Les Flan­dres

Un spec­ta­teur à Cam­brai m’a dit qu’il trou­vait les paysages très laids, très gris, très som­bres. Pour d’autres, ce sera l’in­verse. C’est le spec­ta­teur qui voit. Le ciné­ma n’est qu’une ten­ta­tive de saisie de l’in­téri­or­ité. Je ne me sens pas filmer les Flan­dres. Je sais bien que ce sont les Flan­dres, mais elles sont cadrées, coupées, mon­tées. C’est donc qu’il y a autre chose. C’est une recherche d’ex­pres­sion, il s’ag­it de trou­ver dans ces paysages l’évo­ca­tion des sen­ti­ments et des états d’âme des per­son­nages. Filmer un plan sub­jec­tif de Demester, c’est aller au sen­ti­ment de Demester. Ce n’est plus la cam­pagne, on est à l’in­térieur de lui. Il y a des plans où je trou­ve que Demester est très beau. Il y a des plans où Barbe n’est pas belle. C’est ça, le ciné­ma. Il faut réus­sir, par l’ac­tion, par la direc­tion, à trou­ver chez ces deux fig­ures ce qui est beau et laid. Ce qui m’in­téresse, c’est le mélange. Je ne veux pas inter­préter esthé­tique­ment quoi que ce soit. Je pense qu’on a un lien qua­si­ment mys­tique avec la nature. Qui dit mys­tique dit mys­tère, donc en même temps je ne com­prends pas for­cé­ment ce que je filme. Il est dif­fi­cile de saisir les êtres. J’es­saie de faire un plan d’un paysage pour essay­er d’aller à l’in­térieur d’un per­son­nage. Est-ce que j’y vais vrai­ment ? Je n’en suis pas con­va­in­cu, mais en tout cas j’es­saie.

Le tri­an­gle amoureux

Je traite ce thème parce qu’on en est tous là. Si vous lisez Shake­speare ou Sopho­cle, c’est tou­jours la même his­toire, c’est tou­jours le désir. Je pense que j’ai envie de creuser encore. Je prends tou­jours le même exem­ple, mais Cézanne a peint cinquante fois La Mon­tagne Sainte-Vic­toire. Cela mon­tre bien que ce n’est pas le sujet qui compte. On cherche l’amour, et tous mes films, finale­ment, sont des films d’amour. C’est pour cela que je tra­vaille par gen­res : film d’hor­reur, film d’amour, d’amour et de guerre. Quand j’ai fait L’Hu­man­ité, je fai­sais un polar, un film polici­er. On retrou­ve for­cé­ment des obses­sions. Je pense que je filme comme je suis. Pour­tant, ce n’est pas du tout auto­bi­ographique. Demester et Pharaon, c’est moi, c’est évi­dent. Ils ont tous des filles qui ne sont jamais pour eux. Je suis peut-être obsédé par ça, je ne sais pas. L’idée de désir porté, vio­lent, roman­tique, trag­ique.

La guerre

Je ne voulais pas m’en­com­br­er des dis­cours de l’His­toire. Si je dis que c’est la guerre d’Al­gérie, le spec­ta­teur va se met­tre dans une dis­po­si­tion. C’est un peu le prob­lème des gens en Flan­dres, c’est-à-dire qu’ils véri­fient l’ex­ac­ti­tude. Or ce n’est jamais exact. Cela les empêche de voir le film. Il faut donc dépass­er l’His­toire, puisque ce n’est pas mon inten­tion. Il faut faire une guerre qui soit la guerre de la guerre, suff­isam­ment mod­erne pour qu’elle soit con­tem­po­raine. Dans Indigènes, par exem­ple – je peux en par­ler parce que c’est le même pro­duc­teur que moi – on ne pose pas de ques­tion sur la direc­tion d’ac­teurs, la mise en scène, etc., toute la cri­tique et les spec­ta­teurs admirent ceux qui ont libéré la France. C’est comme Les Dossiers de l’écran, c’est quelque chose qui sert à débat. Mais le film lui-même passe au sec­ond plan. Pour éviter de faire cela, si on ne veut pas que le spec­ta­teur aille sur cer­taines zones, il faut l’empêcher d’y aller. D’où l’idée de faire une guerre qua­si­ment abstraite. Mais il faut bien qu’elle ait un corps cette guerre, il faut qu’elle soit vraisem­blable. Cela passe par les tenues, les décors, les héli­cop­tères, qui font que cela a l’air con­tem­po­rain. Cela vous prend et le reste suit. C’est la guerre intérieure, ça se passe à l’in­térieur. C’est une guerre totale­ment fausse.

Je ne savais pas en l’écrivant, mais en faisant le film, je me suis dit qu’il n’y avait pas de dif­férence entre l’his­toire d’amour et la guerre. La rival­ité du désir, excitée par la jalousie, c’est la pos­ses­sion de la femme, et le rival peut être élim­iné. Dans la vie civile, en général, il n’est pas élim­iné. Mais vous met­tez la même sit­u­a­tion dans la guerre, il va être élim­iné. C’est quoi, la guerre ? On se bat pour une terre, les gens se bat­tent par amour, et c’est parce qu’ils désirent la même chose qu’ils se tuent. C’est le désir qui fait l’homme et l’homme désire des femmes, des ter­res, des lieux, jusqu’à se bat­tre pour cela. La guerre devient alors une sorte de parabole de l’amour. Je ne le savais pas en l’écrivant, je l’ai décou­vert en le faisant.

Durée du film

Twen­ty­nine Palms était très abstrait, assez expéri­men­tal, le réc­it en avait pris un bon coup, la psy­cholo­gie aus­si. J’avais besoin de revenir à quelque chose de plus académique, dans l’his­toire, les per­son­nages, la rival­ité amoureuse, des élé­ments très sim­ples. De ce fait, le film est plus ryth­mé, il a des apparences de fig­u­ra­tion beau­coup plus réelle. Vous savez, dans L’Hu­man­ité, c’est Pharaon qui induit cette lenteur. C’est lui qui me l’a don­née, cette lenteur, parce qu’il est lent. Ce n’est pas moi qui me suis dit « Tiens, je vais faire un film lent ». À la lim­ite, je ne peux pas le prévoir. Ce sont les acteurs qui me don­nent leur rythme. Samuel est plus vif, Adélaïde aus­si. Ils ont une manière d’être qui impose un rythme, et je monte en fonc­tion de ce que j’ai devant moi. Cette fois, je n’ai pas prévu de faire un film d’une heure et demie. Quand je com­mence à mon­ter, je n’en sais rien. Si le film doit dur­er trois heures, il dur­era trois heures. En mon­tant, vous créez un temps et à un moment don­né vous savez si c’est bon. Par exem­ple, les scènes de guerre étaient trop longues. Comme c’é­tait un peu abstrait, on com­mençait à se per­dre un peu. Mais il fal­lait que les monte pour me ren­dre compte. J’avais coupé les chars, j’avais tout enlevé, puis j’y suis revenu. On cherche. Comme il n’y a plus de scé­nario, il n’y a plus que ce qu’on a tourné. On cherche avec les plans une espèce d’élé­va­tion. Et même quand le film est fini, on se dit qu’il n’est pas fini. Ce n’est jamais fini.

La récep­tion du film

Les gens sont sec­oués. À la fin du film, ils dis­ent qu’ils ont du mal à par­ler, à juger le film. Cer­tains refusent le film et d’autres sont comme en extase, on sent qu’ils ont été touchés intime­ment, que le tra­vail n’est pas fini, qu’ils vien­nent de recevoir un choc et qu’ils ne sont pas encore capa­bles de l’ex­primer. Je pense que ce choc est béné­fique. Ce qui compte dans un film, c’est le lende­main. Le moment du film, pour moi, n’est pas très impor­tant. Ce qui est impor­tant, c’est l’im­pres­sion que vous lais­sez. Et les impres­sions du ciné­ma peu­vent dur­er. J’ai vu récem­ment les Fioret­ti de Rosselli­ni. Sur le moment, on n’est pas for­cé­ment en phase avec cela. Mais après, il y a une mémoire du film absol­u­ment extra­or­di­naire. C’est cela qu’il faut faire. Ce n’est pas une dis­trac­tion, ce n’est pas une attrac­tion, ce n’est pas un manège. Je veux que le spec­ta­teur soit vic­to­rieux, vrai­ment. Je veux que le film soit une vic­toire, même si c’est d’abord dif­fi­cile. Sinon ce n’est pas la peine de faire des films.

Un cinéaste, un style

La con­tra­dic­tion

La con­tra­dic­tion ne me gêne pas. Je pense que le ciné­ma est un art de con­traires, ce sont des plans qu’on rac­corde. Si vous retirez tout ce qui est gênant, si vous retirez tout le mal, le bien n’ap­pa­raî­tra pas, c’est cer­tain. Il faut le mal, on ne peut pas y échap­per, il faut les con­traires. Le beau a besoin du laid, le laid a besoin du beau. J’ai besoin du vacarme de la guerre pour sen­tir le silence des Flan­dres, sinon ça ne passe pas. J’ai besoin de la fureur, de pouss­er par­fois les sons pour sen­tir à la fin, rétro­spec­tive­ment, le silence. Je pense qu’on est fab­riqués comme ça.

Trans­former le réel

Il faut trans­former. Si vous filmez le réel comme le réel, cela ne vous dira rien, vous allez retrou­ver ce que vous voyez. Ce réel doit donc être trans­for­mé. Il doit être trans­for­mé pour être exprimé. On le voit dans la pein­ture : dès qu’il y a mod­i­fi­ca­tion, trans­for­ma­tion, il y a expres­sion.

Élever le spec­ta­teur

Ce qui m’in­téresse, c’est d’aller au com­mence­ment, à la nature, au mythe, à ce genre de représen­ta­tion, juste­ment pour aller chercher le spec­ta­teur dans son fond. Pas pour exal­ter le fond, mais sim­ple­ment pour qu’il s’élève. C’est à lui de s’élever. Le film, lui, n’est pas obligé de s’élever. Ce qui est impor­tant, c’est que le film élève. Mais pour élever quelqu’un, il n’est pas obligé d’avoir quelque chose qui monte très haut devant lui, car il risque au con­traire de se sen­tir petit. Si vous avez un héros qui est mau­vais, le spec­ta­teur va le sauver. La télévi­sion nous mon­tre des héros par­faits, for­mi­da­bles, moraux, mais cela ne sert à rien. Le spec­ta­teur n’a pas besoin de cela, il a besoin de faire une expéri­ence. Il ne faut pas lui assén­er une morale en lui dis­ant « Ça c’est bien, ça c’est mal », il faut qu’il expéri­mente dans son corps. Au ciné­ma, c’est pos­si­ble. Pen­dant une heure et demie, on peut tra­vers­er les fonds, non pas pour mon­tr­er que la vérité est là, parce que la vérité c’est lui. Je pense que c’est le spec­ta­teur qui doit sauver le film. Et pour qu’il sauve le film, il faut l’as­ti­cot­er, il faut le tra­vailler. Je me dis main­tenant que je ne monte pas des images, que c’est le spec­ta­teur que je monte. Je ren­tre à l’in­térieur de lui, je prends des câbles que je con­necte. La puis­sance de la haine et la puis­sance de l’amour cohab­itent. Il y a vrai­ment la puis­sance de l’amour qui est là. C’est le spec­ta­teur que je monte. De ce fait, cela dépend de cha­cun. Cer­tains arrivent avec leur his­toire. Il y a des gens qui n’ac­ceptent pas d’être mon­tés.

Lib­erté

Je ne me cen­sure pas, je peux très bien ne pas mon­ter les plans. Je sais que j’ai ma lib­erté dans une petite économie, parce que l’en­jeu indus­triel n’ex­iste pas. Économique­ment, il n’y a pas de risque, le film a coûté entre 1,5 mil­lion et 2 mil­lions d’eu­ros, on n’est pas oblig­és de faire 400 000 entrées. De ce fait, il n’y a pas cette con­trainte dans le sujet, dans la mise en scène. Je peux être libre sans que le pro­duc­teur vienne me dire que le spec­ta­teur va décrocher. Je peux tra­vailler en totale lib­erté parce que je suis dans une économie qui n’a pas un poids qui écrase l’artis­tique.

Les vis­ages et les corps

C’est le plus impor­tant, parce que c’est ce qui est humain dans le film. La seule chose à peu près humaine, ce sont les acteurs et les vis­ages. Je pense que le vis­age, c’est la pointe de la matière. Après vous avez l’e­sprit. Moi, juste­ment, je m’ar­rête pour qu’on reste dans cette élé­va­tion de la matière la plus évoluée qu’est un vis­age. Pour moi, l’âme est juste der­rière. Je filme les vis­ages fix­es et droits pour faire sen­tir ce qu’il y a der­rière, mais je ne peux pas le dire, je ne veux pas le dire. L’ac­teur ne va pas le dire non plus. Je fais cela dans l’e­spoir que le spec­ta­teur passe à l’in­térieur. Les corps – je ne sais plus qui dis­ait cela, mais je pense que c’est vrai – c’est la pre­mière cause de l’âme. Tout ce que vous pensez, c’est ce que votre corps a ressen­ti. C’est d’abord le corps qui sent, ensuite on par­le. On essaie de par­ler de son corps, mais en fait on n’y arrive pas. Tan­dis qu’au ciné­ma, vous pou­vez filmer des corps. Vous êtes dans quelque chose d’essen­tiel. Le prob­lème, c’est que comme ce n’est pas ver­bal­isé, l’in­ter­pré­ta­tion est mul­ti­ple, alors que si je ver­bal­i­sais, je prendrais peut-être le spec­ta­teur plus droit et ce serait plus bal­isé. Mais je n’en ai pas envie, parce qu’il n’y aurait plus la pro­fondeur. C’est un choix.

La sex­u­al­ité

Si je tourne la sex­u­al­ité comme ça, c’est pour y trou­ver une expres­sion, en reti­rant toutes les couch­es, pour pren­dre la couche prim­i­tive et l’amen­er devant le spec­ta­teur, qui lui a nor­male­ment une sex­u­al­ité à plusieurs couch­es. Quand vous voyez un film améri­cain avec de la musique, des plans sen­suels, c’est trop. Je recherche plutôt une forme d’épure et d’élim­i­na­tion, alors qu’une scène très roman­tique peut se faire par ajouts super­fi­ciels et totale­ment abstraits. C’est tout aus­si abstrait d’aller met­tre des vio­lons dans une scène d’amour que de ne pas en met­tre. La sex­u­al­ité est prim­i­tive. Elle est juste­ment dans cette nature, c’est-à-dire qu’elle est élé­men­taire. La cul­ture se fait à par­tir de cela.

Un arti­san

Je me con­sid­ère comme un arti­san. Je fais des films qui ne sont pas droits, je sais que c’est un peu tor­du, mais je pense que c’est cela l’ar­ti­sanat. C’est com­pos­er avec des élé­ments qui ne sont pas for­cé­ment des droites. C’est ne pas vouloir l’in­dus­trie et ne pas façon­ner droit. Chaque arti­san a son style, et il n’y en a pas un qui a rai­son. Je sais très bien que je n’ai pas rai­son, mais il y a un petit quelque chose que j’es­saie de faire. Quand je vois d’autres grands films, cela rel­a­tivise beau­coup ce que je fais moi-même.

Le diver­tisse­ment

L’in­dus­trie actuelle for­mate et cérébralise énor­mé­ment. On prévoit tout pour qu’il n’y ait pas de risque. Il y a aujour­d’hui une esthé­tique sen­si­ble qui est très molle et diver­tis­sante. On veut avoir le diver­tisse­ment. C’est très bien, j’aime bien rigol­er, ce n’est pas le prob­lème. Mais se diver­tir de quoi ? Quand on regarde les Grecs, il y avait à la fois des comédies et des tragédies. On a besoin du trag­ique, c’est évi­dent. On a besoin d’af­fron­ter nos pro­pres ombres, comme le font Sopho­cle ou Euripi­de. Il y a inces­te, par­ri­cide, meurtre, mais aus­si amour, vision divine, tout est là. Je veux tra­vailler absol­u­ment avec ce matériel-là et ne pas con­sid­ér­er qu’il faut diver­tir, diver­tir, diver­tir. Mais quand je ferai une comédie, je ferai une comédie. C’est un genre tout à fait majeur. Mais je n’en suis pas encore là, c’est tout.

Des images force

Cha­cun choisit ses plans mais, à la lim­ite, il ne faut pas choisir, il faut pren­dre tout le film. Si vous dites que c’est un beau plan, c’est une erreur. J’es­saie aus­si de ne pas faire de trop beaux plans. Il faut que le film, dans sa total­ité, soit beau. De temps en temps, je suis capa­ble de pren­dre une prise un peu moins belle, afin juste­ment de ne pas exal­ter quelque chose qui est esthéti­sant. Si vous dites que c’est beau, c’est que vous êtes dis­trait. Il ne faut pas voir un plan en se dis­ant « Quel plan ! » Il ne faut pas vous le dire. Que des images restent, c’est bien. Mais au moment où elles passent, il faut qu’elles passent. Après, on les garde en mémoire. Cha­cun garde des images force. C’est comme un voy­age : à la lim­ite on s’en­nuie un peu sur le coup, mais la mémoire qu’on en a est extra­or­di­naire. On peut vivre des choses d’une façon un peu monot­o­ne. C’est pour cela que je n’ai pas peur qu’il y ait des scènes un peu monot­o­nes. En tout cas, il y a quelque chose qui doit se fab­ri­quer.

Le spec­ta­teur

Le spec­ta­teur, il faut le pren­dre, il faut le porter, le faire tomber, le ramass­er, le frap­per, le sec­ouer. Il faut qu’il passe par des étapes suc­ces­sives. Cer­taines scènes ne sont pas drôles à regarder, je le sais très bien. Quand j’avais mon­té L’Hu­man­ité, il y avait le plan de la petite fille avec les jambes écartées et le sang. Je n’avais mon­té que le début du film et je voy­ais les gens réa­gir. Je me dis­ais que j’al­lais peut-être trop loin. Alors j’ai essayé d’en­lever le plan, mais ça ne pas­sait pas, il fal­lait met­tre le plan. Cette image est hor­ri­ble, je suis d’ac­cord, mais il faut pass­er par l’hor­ri­ble pour pou­voir pro­gress­er.

L’in­spi­ra­tion

Il ne faut pas voir des films pour faire un film, sinon vous êtes mal bar­rés. Il faut voir des films pour voir des films. Je serais inca­pable de voir un acteur dans un film et de le pren­dre, c’est quelque chose que je ne peux pas faire. Ce n’est pas qu’il n’est pas doué, ce n’est pas le prob­lème. Je pro­gresse dans le ciné­ma en con­nais­sant de mieux en mieux la chimie des êtres humains, com­ment on est faits, plutôt que d’aller au ciné­ma et d’ap­pren­dre com­ment on fait des films. À la lim­ite, un très bon cuisinier, c’est quelqu’un qui con­naît la nature humaine, ce n’est pas un vir­tu­ose des casseroles, ce n’est pas vrai. C’est plutôt dans cette con­nais­sance infinie et inachevée de la nature humaine que je trou­verai des idées de mise en scène, et non en allant au ciné­ma, je ne pense pas.

La technique au service d’un art

Le scé­nario

Je ne peux pas tourn­er mon scé­nario. De toute façon, il ne faut pas le tourn­er, car le scé­nario est une vue de l’e­sprit. Si vous tournez votre scé­nario, vous restez dans l’e­sprit, c’est-à-dire que les acteurs vont faire ce que vous leur deman­dez. Tout va être intel­lectuel, pro­duit par l’e­sprit. Ce que je fais, c’est que je vais au bout de l’écri­t­ure, d’une façon lit­téraire, poé­tique, donc j’écris des choses que je ne pour­rai jamais tourn­er. Je peux écrire 3 pages sur Demester et faire un plan de 5 sec­on­des. Mais le plan de 5 sec­on­des était pré­paré par ces 3 pages.

Si on fait le rap­port entre ce qui a été écrit et ce qui a été tourné, je pense que ce qui est tourné est avant ce qui est écrit. C’est-à-dire que j’es­saie, dans le film, de retrou­ver la matière brute à par­tir de laque­lle on pour­rait écrire cela. Mais tourn­er ce que j’ai écrit est une faute pro­fes­sion­nelle. Le ciné­ma est antérieur à l’e­sprit, c’est-à-dire qu’il retourne dans les corps, dans les sen­si­bil­ités, dans les paysages. Der­rière un plan banal, on peut écrire 4 pages. Mais je ne vais pas étaler 4 pages comme ça dans leur pro­fondeur, ce serait chi­ant et pré­ten­tieux, intel­lectuel. Je préfère un plan tout à fait « con », mais der­rière cela, quand je filme Demester, par exem­ple, je sens bien qu’il y a quelque chose. Je n’ai pas besoin qu’il le dise. Je n’ai pas besoin de bouger ma caméra pour dire aux spec­ta­teurs : « Regardez, regardez ». Je tourne dans l’e­spoir que le spec­ta­teur le ver­ra. Cer­tains ne le ver­ront pas, mais tant pis. Quand on fait un film ouvert, on prend le risque du spec­ta­teur, de celui qui ne voit rien, de celui qui voit tout. Je ne filme pas du tout pour con­va­in­cre le spec­ta­teur. Je filme pour lui faire voir. Ensuite, il voit ou il ne voit pas, c’est son réglage à lui.

Com­po­si­tion du film

Ce qui m’in­téresse au fond c’est la mise en scène : com­ment faire pour… ? Ce sont des couleurs de vête­ments, un choix de cos­tumes, un déplace­ment d’ap­pareil, la durée du plan. Ce sont tous ces élé­ments-là qui font la com­po­si­tion. L’his­toire n’est pas très impor­tante. C’est un élé­ment, mais ce qui ne me plaît pas dans le ciné­ma indus­triel, c’est la proémi­nence de l’his­toire, des acteurs, des dia­logues. Tout est impor­tant, donc comme tout est impor­tant, il n’y a pas de dom­i­nant. Il ne faut pas non plus que le met­teur en scène domine. Mon tra­vail con­siste aus­si à dis­paraître dans la mise en scène. Il ne faut pas que le chef op’ domine, à nous faire une belle image, trop belle ; il ne faut pas que l’ac­teur domine, ni le dia­logu­iste. Il ne faut pas que le mou­ve­ment d’ap­pareil soit une espèce d’œu­vre vir­tu­ose. Il faut faire tenir tout cela pour qu’il y ait har­monie.

Pho­togra­phie

C’est dialec­tique, il faut de la rup­ture. S’il n’y a pas de rup­ture, il n’y a pas de mou­ve­ment et s’il n’y a pas de mou­ve­ment, le spec­ta­teur ne bouge pas. Il y a quand même des élé­ments de com­po­si­tion pho­tographique qui par­ticipent au con­traste. Con­traster, ce n’est pas sim­ple­ment faire sauter un pont. Cela peut con­sis­ter dans le fait de tourn­er cette guerre avec des moyens rudi­men­taires, une image un peu sale, par exem­ple.

Le tour­nage

Je ne sais jamais quand une prise est bonne. J’es­saie de cadr­er, mais surtout je cherche. Lors du tour­nage, comme le scé­nario est oublié, je cherche dans la prise à retrou­ver quelque chose. En même temps, c’est l’ac­teur qui le fait. Une par­tie lui appar­tient, que je dois regarder moi-même. Je pense donc que c’est lui qui me le dit. C’est du domaine de l’év­i­dence. Ce n’est pas prévis­i­ble, on dit « Action », et on attend, on espère que ça arrive. Il y a des scènes que je tourne dont je ne suis pas très con­tent. Mais au mon­tage cela marche très bien. Il ne faut pas finir au tour­nage.

Les acteurs

Ils ne sont pas là pour m’obéir. L’ac­teur, je le dirige en lui dis­ant où il doit aller, mais c’est lui qui y va. Il y va avec une forme de lib­erté que je dois pren­dre. Ce n’est pas comme un exé­cu­tant. J’e­spère qu’il va faire autre chose. Et ce qui est for­mi­da­ble, c’est qu’il fait tou­jours autre chose. Je vois ce qu’il fait et je me dis que je vais faire avec cela. La justesse de Demester est à lui, c’est à moi de la trou­ver aus­si. C’est un tra­vail qui se fait vrai­ment à deux. Ce n’est pas moi qui déter­mine tout. Il faut à la fois être gen­til et méchant avec eux. De temps en temps, il faut bien que je les pousse. Alors par­fois je vais trop loin. Il y a des pris­es où je vais trop loin, car quand on fait une prise un peu molle, on se dit qu’il faut y aller plus fort. Mais par­fois je sens bien que c’est trop. On revient alors à la prise inter­mé­di­aire, qui était finale­ment la plus juste. Mais il faut sou­vent que j’aille trop loin pour me ren­dre compte qu’elle était juste. Si la sec­onde prise est bonne, c’est parce que toutes les autres ne sont pas bonnes, mais il faut que je les fasse, je suis obligé de les faire. Je peux tourn­er des scènes beau­coup plus vio­lentes pour m’apercevoir que c’est trop. Mais si je ne le fais pas, je ne le sais pas.

Le fait que mes acteurs aient reçu un prix d’in­ter­pré­ta­tion, ça me fait vrai­ment plaisir, surtout dans le cirque can­nois. C’é­tait con­traire au milieu, donc il y a eu une sorte de réac­tion colos­sale. Ils voy­aient des spec­ta­teurs de leurs pro­pres films mon­ter sur la scène. C’é­tait fab­uleux, car le voile était levé sur leur mépris du pub­lic, leur haine des gens. Séver­ine Caneele et Emmanuel Schot­té, ce sont des gens ordi­naires et ils n’ai­ment pas les gens ordi­naires. Mais le jury a recon­nu leur vérité. C’est ça être pro­fes­sion­nel, c’est quelqu’un qui sait tra­vailler. Mes acteurs sont pro­fes­sion­nels, puisqu’ils sont bons. Il y a telle­ment d’ac­teurs pro­fes­sion­nels qui sont mau­vais. Samuel et Adélaïde, ils jouent, ce n’est pas leur vie du tout. Un acteur ne peut pas dur­er longtemps, il met telle­ment de lui-même. De Niro, Depar­dieu, c’est fini. Il y a des moments où il faut s’ar­rêter. L’in­dus­trie fait qu’ils con­tin­u­ent, mais c’est aber­rant. C’est un sys­tème totale­ment per­ni­cieux. Mes acteurs ne durent pas, oui, mais c’est logique par rap­port à ce que je fais.

Décadrage et vérité

Dans mon film, je sais très bien qu’on ne com­prend pas très bien ce que dis­ent cer­tains acteurs, je l’en­tends moi-même. Le mon­teur son me dit qu’il faut faire une post-syn­chro, mais moi je m’en fous. Quand je vais à Bailleul, il y a des gens que je ne com­prends pas, mais je les vois, ça me suf­fit. Je ne cherche pas la clarté, la clarté rationnelle. Les films améri­cains sont très bien mixés, avec un très beau son, tout est beau. Mais il faut que ce soit sale. À la lim­ite, il faut que ça pue un peu, un film. C’est vrai, il faut que ça sente un peu, sinon vous n’êtes pas dans le vrai. Des sons qui sor­tent, qui ren­trent, des fautes de rac­cord, à la lim­ite, ce n’est pas gênant. Si la scène est bonne, mais avec des choses un peu décadrées, je préfère un bon décadrage, avec un son qui grat­te un peu, tant pis. Mais si l’én­ergie est dedans, c’est bon. Les tech­ni­ciens diront que ça ne va pas, qu’il faut faire du Dol­by machin. J’aime bien qu’ils le dis­ent. Le mon­teur son m’a mon­tré des choses en stéréo, d’ac­cord, mais j’aime pas, ça ne va pas du tout, c’est pré­ten­tieux. Il me fait de la cam­pagne, avec les petits oiseaux, il me met une ambiance, très jolie. Quand je dis que le joli ne m’in­téresse pas, ce n’est pas que je ne veux pas que ce soit joli. Je veux que ce soit vrai, ce n’est pas pareil. Dans mes films, il y a des scènes qui sont jolies, mais elles sont jolies par matière, elles ne sont pas jolies par leur orne­ment.

Le son et la musique

Je pense que le ciné­ma est une expéri­ence de sidéra­tion. C’est un phénomène hal­lu­ci­na­toire où la bande-son joue un rôle très impor­tant. Le prob­lème de la musique, c’est qu’elle est instan­ta­née. Elle va vous don­ner une émo­tion immé­di­ate, très belle, mais ce que vous gag­nez en immé­di­ateté, vous le perdez en pro­fondeur. Il vaut mieux plonger le spec­ta­teur dans un bain pen­dant une heure et demie. Ce qui compte, c’est quand il sort. Il aura peut-être moins de bons moments immé­di­ats et musi­caux, mais je pense que l’é­pais­seur du film est pro­por­tion­nelle à cela. C’est-à-dire que plus les films sont sim­ples, rudes et épais, plus ils gag­nent en pro­fondeur. Quand les films sont sucrés, vous passez un bon moment, c’est comme quand on écoute de la musique, mais je crois que vous perdez quelque chose. De toute façon, je n’ai pas besoin de musique. Finale­ment, avec les matéri­aux que j’ai, à l’or­eille, je retrou­ve du rythme, de la mélodie, de l’har­monie, toutes les lois musi­cales sont là, même si c’est une vache qui meu­gle, un héli­cop­tère. Quand un héli­cop­tère arrive, je n’ai pas besoin d’un orchestre, il est là, il tend, c’est lui qui va ten­dre. Donc la ten­sion dra­ma­tique peut venir d’un chien qui aboie, d’une res­pi­ra­tion très forte, du crépite­ment des brais­es. Autour du feu, c’est pareil, je peux met­tre un coup de gui­tare si vous voulez, ça fera très joli, mais c’est tout. C’est vrai que le spec­ta­teur attend cela, veut cela, mais il faut lut­ter con­tre, à mon avis. Donc je n’en mets pas.

L’équipe tech­nique

Je suis très rigoureux avec l’équipe tech­nique. Je tra­vaille avec un mon­teur, qui est mon pre­mier spec­ta­teur, et je me fie à son regard. Vous lui don­nez les direc­tions. C’est lui qui, con­crète­ment, avec la machine, va chercher le plan et le monte, puis on le regarde ensem­ble. De temps en temps, il y a des choses qu’il n’aime pas, et je le laisse faire. Il faut savoir écouter les gens. Ils m’amè­nent des élé­ments. C’est comme un acteur, vous devez le diriger, mais aus­si l’é­couter. Ce ne sont pas des espèces d’exé­cu­tants. Je ne suis pas un démi­urge sur un plateau. Ils nour­ris­sent le film. En revanche, j’ai déjà viré un chef déco­ra­teur parce qu’il me met­tait des choses que je ne sen­tais pas. Je ne prends plus de déco­ra­teur, je prends une acces­soiriste, qui enlève quelques élé­ments. Mais sinon on va chez l’habi­tant et on tourne dans son intérieur, on ne touche à rien. Je n’au­rai jamais l’imag­i­na­tion pour créer un intérieur de ferme, la ferme où on a tourné était comme ça, je n’ai touché à rien. Ce qui est très long, c’est de pren­dre la déci­sion de vouloir tel élé­ment. Vous pou­vez imag­in­er une petite ferme au toit de chaume, très fla­mande, avec des petites couleurs. Mais tout est œuvre de l’e­sprit, dans ce cas. Tan­dis que là, les sons ren­trent en direct dans ce que je tourne, je ne maîtrise pas cela. C’est vrai que je choi­sis, mais je choi­sis des choses qui m’ar­rivent dans la fig­ure et je fais avec.

Le mon­tage

Le mon­tage me prend huit mois, c’est inten­sif. Pour moi, le tour­nage est une pré­pa­ra­tion pour mon­ter. Je peux tourn­er des petits bouts, comme ça. Ce n’est pas spec­tac­u­laire. Mais sur une table de mon­tage, cela devient spec­tac­u­laire. C’est la magie du mon­tage. Il y a des con­nex­ions. Un plan + un plan, cela donne un troisième terme qui est totale­ment imprévis­i­ble. Beau­coup de choses dis­parais­sent sur la table de mon­tage, tout sim­ple­ment parce qu’il y a des choses ratées. Je ne vais pas les mon­ter en dis­ant que c’est impor­tant, que c’é­tait dans le scé­nario, que sans ces expli­ca­tions on ne com­pren­dra pas. À la lim­ite, le pre­mier but n’est pas de com­pren­dre. C’est pourquoi vous pou­vez avoir de temps en temps des sen­sa­tions d’el­lipse. C’est sûre­ment que quelque chose a été coupé. J’ai l’im­pres­sion que les spec­ta­teurs, par exem­ple, ont du mal à se repér­er dans les sol­dats. J’ai en effet coupé pas mal de choses et l’in­con­vénient, c’est qu’on a du mal à savoir. Tant pis, je ne vais pas garder ces scènes de préam­bule, on les voy­ait arriv­er au camp, on voy­ait Lecler­cq qui se fai­sait tou­jours char­ri­er. On com­pre­nait mieux, mais ces scènes n’é­taient pas bonnes. Dans L’Hu­man­ité, c’é­tait pareil, il y avait des scènes avec les ouvri­ers qui ne mar­chaient pas bien. Alors je coupe. J’es­saie de la mon­ter, mais je n’y arrive pas, ça ne va pas.

Immer­sion totale

Dans l’écri­t­ure, je ne peux pas avoir de clair­voy­ance sur ce que je vais faire. De temps en temps, ce sont les spec­ta­teurs qui me font remar­quer des choses, moi je ne vois pas for­cé­ment. Je suis trop dans le film. C’est pour cela que je regarde tou­jours le spec­ta­teur en espérant qu’il voit quelque chose. Le film, je l’ai vu deux cents fois, je ne vois plus rien. Par­fois, je ren­con­tre le pro­duc­teur, qui me dit que le son ne va pas, qu’il ne voit pas la dif­férence, alors que j’ai passé trois mois à chang­er quelque chose. Lui ne l’en­tend pas, mais moi, je vais me pren­dre la tête avec ce son mono, par exem­ple, pour qu’il soit cru et pas rond, que les courbes soient droites et que le mixeur ne m’ar­rondisse pas les crêtes sonores. Je me bats à l’in­térieur de ça, je suis com­plète­ment là-dedans. Je me sens en décalage par rap­port au spec­ta­teur.

Les maîtres

Quand je vois un film de Straub, je sens un maître. Je ne me con­sid­ère pas comme son égal. Pour moi, c’est un maître de ciné­ma, donc j’ap­prends. Je vois un film de Straub, j’ap­prends ce que c’est qu’un plan fixe. Pour moi, c’est absol­u­ment sidérant. Ce qui est dif­fi­cile, quand on fait des films, c’est de sor­tir des autres. Il ne faut pas répéter la même chose, mais en même temps il faut qu’on apprenne. C’est très arti­sanal. J’ai des maîtres, j’ai appris, mais en même je ne vais pas suiv­re, je ne peux pas suiv­re. Et puis je n’ai fait que qua­tre films, ce n’est pas beau­coup. Il faut que les films com­men­cent à grandir, donc je m’améliore aus­si. Par­mi mes maîtres, il y a aus­si Drey­er, Bergman.

Le ciné­ma aujour­d’hui

Aujour­d’hui, on par­le surtout de l’his­toire, des acteurs, c’est-à-dire de la sur­face. La mise en scène passe au sec­ond plan. De temps en temps, on se demande où elle est. C’est un ciné­ma où l’his­toire domine. On fait des films en allant retir­er des faits his­toriques. Repren­dre Vic­tor Hugo pour refaire Les Mis­érables, je veux bien, mais quel est l’in­térêt ? Tous les pro­jets de films, aujour­d’hui, c’est ça, c’est refaire Thier­ry la Fronde, c’est le remake. Le remake, c’est ne pas vouloir affron­ter le prob­lème de l’his­toire, du réc­it, de la mise en scène. On prend un très bon chef opéra­teur, on a une très belle image ; on a un très bon déco­ra­teur et un très beau décor, de bons acteurs, mais ça ne prend pas, ça ne marche pas comme ça. Plein de films ne fonc­tion­nent pas à cause de cela. Pour­tant, le chef op’ est bon, l’ac­teur n’est pas mau­vais, mais ça ne marche pas. Il ne faut pas que l’his­toire soit trop bonne. Main­tenant, il faut que ce soit clair, que l’ac­teur dise exacte­ment ce qu’il va faire, où il va, qu’il y ait une grande clarté. Il n’y a plus de fan­taisie, plus de créa­tiv­ité. La sen­si­bil­ité con­tem­po­raine est for­matée, il n’y a pas de prise de risque. Le prob­lème de la mol­lesse de l’esthé­tique ciné­matographique con­tem­po­raine, c’est l’é­conomie qui la fait. Les gens ne pren­nent plus de risque, donc il n’y a plus de fer­til­ité. On prend un tâcheron pour faire la mise en scène. Du coup, c’est médiocre.

Les pro­jets

J’aimerais bien faire une comédie, mais je n’ai pas encore trou­vé. Si je fais une comédie, ce n’est pas pour faire une comédie à la française. Ça me plairait, vrai­ment. J’ai aus­si un pro­jet aux États-Unis, qui est très indus­triel dans sa façade, mais il faut bien aller chercher les spec­ta­teurs où ils sont. S’ils ne veu­lent pas venir, il faut aller vers eux. Donc il y a aus­si une envie d’aller dans les sché­mas et les codes du ciné­ma indus­triel, où l’Amérique est un mod­èle. Mais je ne sais pas ce qui va se con­cré­tis­er. Il y a beau­coup de doute dans ce que je fais. Je ne sais pas, je cherche. Je ne fais pas un méti­er en me dis­ant que j’ai trou­vé ma voie. J’ai aus­si envie de chang­er, d’aller ailleurs, mais en même temps j’ai vrai­ment envie des Flan­dres. Je pense que je ferai un autre film dans les Flan­dres, c’est évi­dent. Mon imag­i­naire, c’est la Cal­i­fornie ou c’est Bailleul. Pour moi, ce sont les deux extrêmes. Comme je fais un ciné­ma assez extrême, ça me va. Il faut par­tir pour étir­er ses sen­ti­ments. J’ai la chance de voy­ager, et quand je reviens, je vois la France et les Français vrai­ment, sinon je ne les vois pas. C’est quand on part et qu’on revient qu’on voit peut-être mieux.