Après Pas­sion sim­ple et L’Événement, Mémoire de fille con­firme la dif­fi­culté, voire l’impossibilité d’adapter Annie Ernaux au ciné­ma. Dans ce réc­it auto­bi­ographique pub­lié il y a une dizaine d’années, l’autrice reve­nait sur l’été de ses dix-huit ans, durant lequel elle quitte pour la pre­mière fois sa famille et devient moni­trice dans un camp de vacances. La nar­ra­tion, froide et ana­ly­tique, décrivait les con­di­tions sociales et his­toriques dans lesquelles « la fille de 1958 » (c’est ain­si qu’elle est désignée dans le texte) a vécu dans ce con­texte sa pre­mière expéri­ence sex­uelle avec H, le chef moni­teur de la colonie de vacances. Cette rela­tion bru­tale et non con­sen­tie était décrite, comme sou­vent chez Ernaux, de manière para­doxale : elle tenait à la fois du viol et de la soumis­sion accep­tée, voire désirée – presque comme une alié­na­tion.

Chez Judith Godrèche, qui a signé avec Ernaux cette adap­ta­tion et con­fié à sa pro­pre fille (Tess Barthélémy) le rôle d’Annie, le trou­ble a cédé la place à un réc­it ouverte­ment mil­i­tant, qui racon­te com­ment une jeune fille de la fin des années 1950 devient pro­gres­sive­ment un «sujet libre». L’expression est énon­cée dans l’une des dernières répliques du film, qu’Annie adresse à une for­ma­trice qui lui reproche de ne pas s’être assez investie dans son con­cours d’institutrice. On sait que l’avenir con­tredi­ra ce con­stat d’échec : Annie Ernaux devien­dra agrégée de Let­tres, puis auteure recon­nue, avant d’obtenir le Prix Nobel de lit­téra­ture. Son éman­ci­pa­tion annon­cée vient donc con­clure avec un cer­tain panache le réc­it sor­dide de l’expérience de la colonie de vacances, qui occupe la majeure par­tie du film. Dans celle-ci, le spec­ta­teur est enfer­mé dans le même cli­mat glauque et anx­iogène que dans L’Événement, mais là où le film d’Audrey Diwan n’ignorait pas les cir­con­stances sociales de son his­toire (il fal­lait impéra­tive­ment se faire avorter pour sauver son avenir), celui de Judith Godrèche, dont l’héroïne est han­tée par la même peur, enferme son réc­it dans une prison qui est d’abord le corps d’Annie, « vierge impéné­tra­ble ». H, l’amant bru­tal (Vic­tor Bon­nel) mais para­doxale­ment désiré, est ain­si mon­tré par le film comme un pré­da­teur dont les ten­ta­tives de péné­tra­tion, répétées ad nau­se­am, se heur­tent tou­jours à la même résis­tance. La vierge qui s’offre et se refuse à lui dans le même temps pose un défi à la mise en scène : com­ment ren­dre compte, comme le fait Ernaux dans son texte, du mélange d’attirance et de défi­ance qu’inspire à la jeune fille ce pre­mier corps de garçon sex­ué ? Le film répond, plate­ment, par la dis­so­ci­a­tion : pen­dant que l’acte a lieu, la caméra passe en vue sub­jec­tive et fixe Annie con­tem­plant une ampoule au pla­fond.

Il n’est pas impos­si­ble que Judith Godrèche ait trou­vé dans la prose d’Annie Ernaux une matière réson­nant avec ce qu’elle a vécu en tant que jeune actrice, mais cette posi­tion évac­ue du réc­it sa part la plus obscure – celle au nom de laque­lle Mémoire de fille a été écrit et se jus­ti­fie en tant qu’objet lit­téraire. Revoy­ant la jeune moni­trice du camp comme une entité presque étrangère à elle-même, Ernaux écrivait : « Je la vois, Annie D, dans son désir au som­met de sa force. Elle ne peut pas être au plus haut dans la néga­tion de tout ce qui n’est pas son désir de H […]. Elle veut qu’il fasse les gestes, tous les gestes qui sig­ni­fient son désir d’elle. Elle veut qu’il prenne plaisir d’elle, qu’il s’épuise de plaisir sur elle […]. Son besoin de lui, de le laiss­er maître de son corps la rend étrangère à tout sen­ti­ment de dig­nité ». Cette alié­na­tion amoureuse, qui est aus­si le sujet de Pas­sion sim­ple, ne se ressent qua­si­ment jamais dans le film, sauf de façon grossière, lorsque Tess Barthélémy com­pense le manque de H par des crises de boulim­ie. L’actrice fait ce qu’elle peut pour faire exis­ter cette jeune fille qui voudrait s’extraire de la prison de son corps ; on la voit, à la fin du film, courir et rigol­er dans les rues de Rouen, vol­er un exem­plaire du Deux­ième sexe dans une librairie, assis­ter à un spec­ta­cle de théâtre engagé, etc. Mais tous ces petits faits, que le film enreg­istre tar­di­ve­ment pour fig­ur­er une éman­ci­pa­tion, ne font pas oubli­er l’atmosphère sèche, car­cérale, voire goth­ique du camp de vacances. Chez Ernaux, la sex­u­al­ité avec H avait ouvert la jeune fille à une con­science aiguë de son pro­pre désir sex­uel (« Depuis H, il lui faut un corps d’homme con­tre elle, des mains, un sexe dressé ») ; dans l’adaptation de Judith Godrèche, c’est un cauchemar dont il faut sor­tir.