Critikat
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Affiche de Amour(s)

Ces corps qui comptent

par Stratis Vouyoucas

La pro­gram­ma­tion de courts ou de moyens-métrages est un art qui requiert de trou­ver des équili­bres déli­cats. Associ­er trois films de réal­isatri­ces très dif­férentes, mais trai­tant tous les trois du sen­ti­ment amoureux, dans une société aux iden­tités (de genre ou de cul­ture) plurielles, ressem­ble à une bonne idée. Mais comme tou­jours, lorsqu’un des morceaux choi­sis se détache trop net­te­ment du reste, l’équilibre se rompt et les films qui l’accompagnent sem­blent, mal­gré leurs qual­ités pro­pres, lui servir de faire-val­oir. L’œuvre en ques­tion ici, c’est Vers la ten­dresse, un moyen-métrage tourné en 2016 par Alice Diop que l’on peut con­sid­ér­er désor­mais comme l’une des pièces maîtress­es du ciné­ma doc­u­men­taire français de la décen­nie écoulée.

Vers la tendresse d’Alice Diop

Par­tant de qua­tre entre­tiens audio por­tant sur la ten­dresse, l’amour et la sex­u­al­ité avec des jeunes hommes de Seine-Saint-Denis, Alice Diop les accom­pa­gne de sit­u­a­tions mis­es en scène, le film étant guidé par l’intuition que les rap­ports aux femmes dont font part les indi­vidus inter­rogés sont un reflet de leur rap­port à la société. Le film com­mence sur des visions stéréo­typées (des jeunes de ban­lieue avec cas­quettes et capuch­es) pour décon­stru­ire pro­gres­sive­ment ce cliché à tra­vers une rela­tion dialec­tique com­plexe entre les paroles et les images. Les qua­tre entre­tiens se suc­cè­dent, en voix off, par­tant de celui qui a la rela­tion la plus dégradée aux femmes (et par là à lui-même) à celui qui accepte d’assumer pleine­ment ses sen­ti­ments. On le devine, la vio­lence des paroles et des pos­tures fait écran à l’immaturité affec­tive, à la mis­ère sex­uelle, à la soli­tude, à la détresse, à la peur du regard d’autrui et à la force des déter­min­ismes soci­aux. Pas­sant d’un per­son­nage et d’un réc­it à l’autre, le film chem­ine peu à peu vers l’acceptation de soi, lit­térale­ment vers la ten­dresse. L’écoute d’Alice Diop est atten­tive mais pas com­plaisante, la cinéaste recad­rant les remar­ques misog­y­nes sans juger ou con­damn­er, pous­sant ses inter­locu­teurs à se livr­er sans fil­tre. La grande beauté du film est de con­fron­ter ces témoignages quelque­fois poignants avec des séquences artic­ulées autour de jeunes qui pour­raient être ceux que nous enten­dons, dans des scènes ordi­naires de la vie de ban­lieue, mais dans lesquelles se révèle, de manière qua­si imper­cep­ti­ble, la soli­tude et la dis­tance presque impos­si­ble à combler qui les éloigne des corps féminins comme du corps social. Le film se ter­mine pour­tant sur un cou­ple d’amoureux se retrou­vant à la nuit tombée dans un hôtel Kyr­i­ad, au cœur d’une zone sub­ur­baine. Comme une réponse à dis­tance au titre du dés­espéré­ment prophé­tique court-métrage doc­u­men­taire de Mau­rice Pialat sur la ban­lieue parisi­enne, sor­ti en 1961, L’Amour existe.

Conte cruel de Bordeaux de Claire Maugendre

La forme du ciné-roman de Chris Mark­er con­vient plutôt bien au cadre du con­te : à Bor­deaux, dont la richesse s’est fondée sur le com­merce des esclaves, une jeune femme blanche tombe amoureuse d’un jeune homme noir orig­i­naire du Bénin. Mais ce dernier, pour accepter de la revoir, pose une curieuse con­di­tion : elle doit promet­tre de ne jamais le touch­er, au risque d’effacer pro­gres­sive­ment son corps et jusqu’à son sou­venir – promesse que, bien enten­du, l’héroïne oubliera. Si les enchaîne­ments de pho­tos argen­tiques et les effets visuels bricolés touchent par leur beauté frag­ile, le dis­posi­tif du roman-pho­to empêche cepen­dant la cinéaste de traiter par la mise en scène la plus belle idée du film, celle de ces deux corps, chargés de désirs l’un pour l’autre, qui ne peu­vent se touch­er[1]. La dimen­sion allé­gorique devient dès lors trop lit­térale, réduisant l’étrangeté et l’émotion inhérentes au con­te – genre dont les réc­its sont pour­tant par essence ouverts à l’interprétation.

Amour océan de Héléna Klotz

Dernière entrée du pro­gramme, Amour océan d’Héléna Klotz s’attaque quant à lui à un genre très bal­isé du ciné­ma français, le com­ing of age, la décou­verte du désir et des pre­mières fois d’une ado­les­cente pour qui l’amour ressem­ble sou­vent à une éman­ci­pa­tion d’un milieu famil­ial oppres­sant. Jeanne et Camille, dix-sept et qua­torze ans, vivent avec leur père dans les Lan­des, non loin de l’océan, dans une caserne de gen­darmerie. Un matin, Jeanne va crois­er le regard d’un beau sur­feur blond aux longs cheveux bouclés… À par­tir de ce point de départ arché­typ­al, Hélé­na Klotz parvient à ménag­er un chemin plus sin­guli­er par l’attention qu’elle porte à ses jeunes comé­di­ennes, prenant le temps de les laiss­er vivre et de les observ­er. Le cast­ing per­met d’échapper à la fois au stéréo­type de l’image de la jeune fille et à la réduc­tion des per­son­nages à un cliché soci­ologique. Le film peut alors faire sub­tile­ment sor­tir son réc­it de la norme hétéro­cen­trée (est-ce vrai­ment un garçon qui se cache der­rière ces boucles blondes ?), jouant sur la flu­id­ité du désir sans osten­ta­tion.

En somme, cette pro­gram­ma­tion pas­sion­nante, bien qu’inégale, a le mérite de lever le voile sur un pan de la créa­tion ciné­matographique française invis­i­ble hors des fes­ti­vals, alors que cer­tains de ces films y ont reçu de mul­ti­ples récom­pens­es (Vers la ten­dresse a reçu le César du meilleur court-métrage et a été primé dans de nom­breux fes­ti­vals). Mais surtout, ces trois films trait­ent du sen­ti­ment amoureux comme d’une ques­tion intime, mais aus­si poli­tique, avec la pleine con­science que l’un et l’autre sont indis­so­cia­bles.

Notes

Notes
↑1 La référence peut paraître incon­grue, mais dans un block­buster hol­ly­woo­d­i­en, X‑Men (2000), Bryan Singer traitait avec beau­coup de finesse, à tra­vers le per­son­nage de Mali­cia (Anna Paquin), cette peur ado­les­cente du corps de l’autre à la fois atti­rant et ter­ri­fi­ant, créant une bulle de sen­si­bil­ité intime dans un film par ailleurs toni­tru­ant.
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