Lau­réat du prix Jean Vigo 2012 (récom­pen­sant un pre­mier film français), L’Âge atom­ique arrive donc auréolé d’une répu­ta­tion d’objet de curiosité, dont la durée bâtarde (1h08) ne sem­blait pas for­cé­ment augur­er d’une sor­tie en salles. Si le film fait preuve de cer­taines qual­ités plas­tiques, la démarche de la réal­isatrice reste pour­tant assez ampoulée, voire suff­isante.

L’Âge atom­ique décrit l’errance dans la nuit parisi­enne de deux jeunes gens, Vic­tor et Rain­er. Si l’on s’en tient à la déf­i­ni­tion stricte de l’errance, le film rem­plit son office : il sem­ble mû par la force du hasard, sans chercher de prime abord à intro­duire une quel­conque cohérence dans les péré­gri­na­tions des deux per­son­nages, comme une tra­duc­tion de l’absurdité sans but de l’existence. Mais voilà : le ciné­ma est avide de sens, et il faut y faire enten­dre une voix sin­gulière pour espér­er sor­tir de la masse heb­do­madaire des sor­ties en salles.

Chose qu’Héléna Klotz réus­sit par­tielle­ment du point de vue esthé­tique, la pre­mière demi-heure de son film étant mar­quée par un tra­vail de l’image et du son que l’on pour­ra trou­ver par­ti­c­ulière­ment souligné, mais qui trou­ve un écho spé­ci­fique avec le par­cours de ses per­son­nages. Vic­tor et Rain­er, jeunes ban­lieusards, se ren­dent dans une célèbre boite de nuit parisi­enne. Les écarts de per­cep­tion, de classe et d’idéaux s’y man­i­fes­tent à tra­vers les dia­logues, qui oscil­lent entre triv­i­al­ité et fac­ture lit­téraire, spleen et cru­auté. Les voix sont désol­i­darisées de l’ambiance sonore de la boite de nuit, et restent tou­jours très audi­bles, traduisant un malaise dif­fus qui s’installe peu à peu, creu­sant – encore une fois – un décalage. L’ivresse est ren­due per­cep­ti­ble par la plas­tic­ité d’une lumière aux tons mou­vants, zébrant les vis­ages de teintes tour à tour mornes et out­ran­cières. Tout ceci restitue, par glisse­ments pro­gres­sifs ou abrupts, l’ambiance à la fois ouatée et vénéneuse d’un lieu de débauche, et établit une tran­scrip­tion des états extrêmes de la fête avec un cer­tain charme, creusets du trou­ble qui gag­n­era Vic­tor et Rain­er par la suite.

Mais cela ne fait pas un film. Cela fait, au mieux, un trop bril­lant exer­ci­ce coupé du reste de l’œuvre, qui cepen­dant ren­seigne sur la pré­ten­tion des inten­tions for­mulées par la réal­isatrice. Car il y a dans cette volon­té d’ériger ces deux ado­les­cents en « poètes mau­dits » à la sauce mod­erne – comme des porte-dra­peaux du malaise des jeunes dans nos sociétés – la désagréable impres­sion qu’Héléna Klotz se coupe de son matéri­au de base : l’humain. À mesure que la nuit avance, elle ne se peu­ple non plus de ren­con­tres ou d’apparitions, mais d’un vide glaçant qui révèle peu à peu la super­fi­cial­ité de la démarche. Les dia­logues impéné­tra­bles, perçus jusqu’alors comme une langue mys­térieuse, pren­nent alors tout leur sens, celui d’un sérieux pédant et rébar­batif qui voudrait tout dire de notre époque par des phras­es expédiées de manière défini­tive. L’Âge atom­ique devient rapi­de­ment une sorte de « film à sketch­es », une suite de séquences pré­ten­tieuses décon­nec­tées du réel et aux enjeux dis­sous, qui se voudraient abstraites et engagées sans met­tre les mains dans le cam­bouis. Une haute idée du ciné­ma, une basse con­cep­tion de l’être humain.