Le héros de L’Inconnue, David Zim­mer­man (Niels Schnei­der), est un pho­tographe qui mène un curieux pro­jet : à par­tir d’une col­lec­tion de vieux clichés, il entre­prend de revenir sur les lieux immor­tal­isés (tous situés en ban­lieue parisi­enne) afin de les saisir à nou­veau, en adop­tant le même cadrage que celui des archives. Si les endroits sont les mêmes, les instan­ta­nées révè­lent les trans­for­ma­tions opérées par le temps. Le per­son­nage explicit­era plus tard ses inten­tions : en con­frontant le passé et le présent, l’enjeu est pour lui de ren­dre vis­i­ble la dis­pari­tion. Ce pro­jet artis­tique est présen­té dès l’ouverture, tout en revenant péri­odique­ment au cours du film pour tress­er un par­al­lèle sym­bol­ique avec la tra­jec­toire du pro­tag­o­niste qui, lui aus­si, va chang­er d’apparence. Lors d’une fête car­nava­lesque (autre motif – celui du masque), David croise une femme mys­térieuse (Léa Sey­doux) qui l’observe de loin. Elle l’entraîne dans un coin isolé, avant qu’ils ne fassent l’amour sans mot dire. Au moment où la femme se réveille, on com­prend assez vite qu’il habite désor­mais le corps de cette incon­nue, tan­dis que le sien a dis­paru. Ce phénomène de métempsy­cose inter­roge d’emblée la notion d’identité : peut-on rester soi-même dans le corps d’un autre ? La ques­tion est matéri­al­isée par le jeu des comé­di­ens : le per­son­nage de Niels Schnei­der sera à présent incar­né par Léa Sey­doux. Le scé­nario corse encore l’affaire, en ne se lim­i­tant pas à un sim­ple body swap. David/Seydoux retrou­ve son corps (Niels Schnei­der, donc) en train d’errer dans Paris, avant de com­pren­dre qu’il est doré­na­vant habité par Malia, une ado de seize ans. Une entité passe ain­si d’une enveloppe char­nelle à une autre, en délo­geant l’âme de sa nou­velle vic­time vers le corps de l’ancienne. La con­t­a­m­i­na­tion rap­pelle le principe hor­ri­fique au cœur de Smile, bien qu’Harari mise sur un reg­istre intel­lo-psy­ch­an­a­ly­tique plutôt que sur une foire hor­ri­fique – et à cette dif­férence près que, pour pren­dre pos­ses­sion d’un indi­vidu, il ne suf­fit pas de lui sourire, mais bien d’en pass­er par un coït, comme dans It Fol­lows.

Le scé­nario de L’Inconnue est ain­si con­stru­it comme une expéri­ence de pen­sée, dont chaque nou­velle étape vient ouvrir une série d’interrogations des­tinées à appro­fondir, puis à brouiller tou­jours plus la notion d’identité. Il ne s’agit pas seule­ment d’apprendre à vivre dans un autre corps et un autre genre (cette ques­tion est d’ailleurs vite traitée par Harari), mais aus­si de devenir spec­ta­teur de soi-même en s’observant d’un point de vue extérieur (et même davan­tage encore, mais n’en dévoilons pas trop). Le film rejoint alors cette forme d’« inquié­tante étrangeté » analysée par Freud dans cer­tains réc­its de rêve, lorsque le sujet se décou­vre soudain arraché à lui-même et que ce qui était le plus fam­i­li­er devient une source d’altérité. Alors que David/Seydoux se lance à la pour­suite de Malila/Schneider, il emprunte une passerelle en forme de spi­rale filmée en plongée zénithale. La cir­cu­lar­ité, ren­for­cée sur le plan sonore par un thème lanci­nant joué au piano, ren­voie à la quête de David, qui court après sa pro­pre iden­tité. Elle offre plus large­ment au film sa struc­ture, qui mul­ti­plie des arabesques nar­ra­tives pour s’approcher de zones morale­ment ambiva­lentes. Der­rière la com­plex­ité du réc­it, l’objectif est de créer un ver­tige méta­physique.

Pris dans le vortex

Si la volon­té de creuser un mys­tère plutôt que de le résoudre (les nœuds de l’intrigue ne sont pas réductibles à une lec­ture allé­gorique) con­stitue un moteur ciné­matographique stim­u­lant, Harari sem­ble lui aus­si pris dans un vor­tex, tour­nant autour de son con­cept sans réus­sir à lui don­ner sa pleine mesure. Dans cette per­spec­tive, il s’appuie sur un réseau d’images et de sit­u­a­tions famil­ières des cinéphiles, con­vo­quées de manière par­fois un peu mécanique. En pre­mier lieu, la spi­rale ren­voie à Ver­ti­go, une fil­i­a­tion hitch­cock­i­enne encore ren­for­cée par une scène de fila­ture en flash­back. On pense aus­si à Blow Up d’Antonioni, puisque le retour en arrière révèle que David avait dévelop­pé une obses­sion pour Eva (le per­son­nage de Léa Sey­doux), au point de la pho­togra­phi­er à son insu et d’agrandir ses tirages pour mieux l’observer. Une nou­velle piste inter­pré­ta­tive s’ouvre alors : le pas­sage dans le corps d’Eva pour­rait fig­ur­er la logique de l’obsession amoureuse, lorsque le désir pour l’autre devient si intense qu’il finit par dis­soudre les fron­tières de l’identité. Le motif du dédou­ble­ment par l’image est quant à lui omniprésent, que ce soit à tra­vers les pho­tos, des reflets, des pein­tures ou un extrait du court-métrage dans lequel jouait Eva, en même temps que se suc­cè­dent des images men­tales et des plans à la pre­mière per­son­ne. En puisant dans cet atti­rail hitch­cock­ien, le film affiche une ambi­tion cer­taine, mais la mul­ti­pli­ca­tion des effets ne dépasse pas le stade théorique. Au con­traire, le ton reste plutôt grave, engour­di dans une esthé­tique assez suran­née. À la toute fin, un gros plan insiste sur le vis­age en larmes de Sey­doux. Ici, Harari sem­ble met­tre à l’épreuve son édi­fice nar­ratif, comme pour véri­fi­er si ce labyrinthe iden­ti­taire peut débouch­er sur une émo­tion véri­ta­ble. Le plan repose sur une idée très belle, qui ne laisse pas indif­férent : celle d’un per­son­nage qui essaie d’exprimer quelque chose de la vérité de son âme par un regard posé sur un proche. Mais ce trou­ble n’est pas à la hau­teur des aspi­ra­tions du film : le ver­tige sus­cité est moins d’ordre émo­tion­nel qu’intellectuel.