Une anec­dote racon­te que lors des pre­mières pro­jec­tions du Déje­uner de bébé à la fin du XIXe siè­cle, l’attention du pub­lic se por­tait moins sur l’action prin­ci­pale – le repas de l’enfant en bas âge d’Auguste Lumière sur la ter­rasse de sa vil­la à La Cio­tat – que sur les feuilles agitées par le vent, à l’arrière-plan du cadre. Ce n’était pas la scène domes­tique con­sciem­ment élaborée par les frères Lumière qui fasci­nait, mais plutôt l’inscription chao­tique du frémisse­ment du monde sur la pel­licule. L’épisode intéressera par la suite les his­to­riens et théoriciens soucieux de saisir l’ontologie du médi­um[1] : con­traire­ment à la pein­ture ou au théâtre, « l’œil de la machine » est doté d’un incon­scient optique, qui capte indif­férem­ment la mul­ti­plic­ité des phénomènes présents devant lui. Cet éton­nement prim­i­tif n’est bien sûr plus le même aujourd’hui, les spec­ta­teurs s’étant large­ment accou­tumés aux images en mou­ve­ment, qui se sont par ailleurs démul­ti­pliées : il faut bien l’avouer, il est doré­na­vant rare de s’émouvoir de l’agitation d’un arbre dans le fond d’un plan. C’est pour­tant avec cette expéri­ence sémi­nale que sem­ble vouloir renouer tout un pan du ciné­ma expéri­men­tal con­tem­po­rain. Deux de ses représen­tants les plus célèbres étaient juste­ment présents lors de la dernière édi­tion du Ciné­ma du réel : James Ben­ning et Sharon Lock­hart – deux cinéastes ayant d’ailleurs réal­isé par le passé une vari­a­tion sur La Sor­tie de l’u­sine Lumière à Lyon (John Krieg Exit­ing the Falk Cor­po­ra­tion in 1971 pour le pre­mier et Exit pour la sec­onde). Leur ciné­ma se car­ac­térise par une exi­gence en apparence sim­ple, résumée par Ben­ning avec une for­mule rudi­men­taire qui don­nait son titre à son cours au Cal­i­for­nia Insti­tute of the Arts : « Look­ing and Lis­ten­ing ». Der­rière la sobriété de l’énoncé, qui con­cerne autant la méth­ode de tour­nage que l’expérience procurée par ses films, il pointe que voir et écouter ne relèvent pas d’une cap­ta­tion pas­sive d’un ensem­ble de stim­uli sen­soriels, mais con­stituent bien des actes à part entière, requérant un cer­tain effort d’apprentissage pour accéder pleine­ment à ce qu’on filme. Le ciné­ma de Lock­hart procède de la même logique : il repose sur des blocs de durée étirée per­me­t­tant au regard de déam­buler à la sur­face des cadres pour éprou­ver plus inten­sé­ment la matière sen­si­ble des plans. Wind­ward, présen­té cette année au Ciné­ma du Réel, en témoigne : com­posée de douze plans fix­es d’environ cinq min­utes, cette étude des paysages de l’île Fogo, située à l’extrémité est de Terre-Neuve, se focalise sur l’observation para­doxale d’une force invis­i­ble, celle-là même qui trou­blait les spec­ta­teurs du Déje­uner de bébé – le vent.

La perception dans les plis

Chaque plan de Wind­ward repose sur une gageure : com­ment ren­dre remar­quables les man­i­fes­ta­tions pour­tant bien ordi­naires d’un élé­ment naturel ? Ou bien, com­ment nous ren­dre atten­tifs, et donc con­scients de ce qui con­stitue nor­male­ment notre incon­scient per­cep­tif ? À par­tir d’une lec­ture de Leib­niz, Deleuze iden­ti­fi­ait dans Le Pli deux niveaux de per­cep­tion tou­jours imbriqués l’un dans l’autre : d’un côté, le « grand pli», qui dis­tingue les formes sta­bles « macro­scopiques » en découpant et struc­turant la per­cep­tion ; de l’autre, les innom­brables « plis minus­cules qui ne cessent de se faire et de se défaire, (…) qu’aucun de nos seuils de con­science ne peut sup­port­er dans l’é­tat nor­mal »[2]. Chez Lock­hart, le ciné­ma sert pré­cisé­ment d’instrument per­me­t­tant de sor­tir de cet « état nor­mal » en recon­fig­u­rant les con­di­tions d’observation habituelles. Le choix du cadre fixe mobilise, de la même façon qu’en pein­ture ou en pho­togra­phie, le grand pli, en agençant les lignes et vol­umes for­més par les roches, l’horizon de la mer, des édi­fices ou des sen­tiers qui seg­mentent l’espace. C’est d’abord la con­tem­pla­tion de cet assem­blage général et immo­bile qui occupe l’attention, avant que la durée du plan n’invite à se con­cen­tr­er sur l’infinité d’oscillations internes, lesquelles ressor­tent d’autant plus net­te­ment qu’elles se détachent de la fix­ité générale. Autrement dit, le ciné­ma de Lock­hart vise à dépli­er la per­cep­tion. « Pli sur plis, tel est le statut des deux modes de per­cep­tion, ou des deux proces­sus, micro­scopique et macro­scopique. C’est pourquoi le dépli n’est jamais le con­traire du pli, mais le mou­ve­ment qui va des uns aux autres. »[3]

Out­re la durée et la fix­ité des pris­es de vue, Wind­ward est guidé par un principe de com­para­i­son qui rend per­cep­ti­bles les mod­u­la­tions des élé­ments naturels d’une com­po­si­tion à l’autre. Au fil des douze plans, la force du vent se man­i­feste à tra­vers une diver­sité de phénomènes : le mou­ve­ment des herbes dans une vaste prairie, les ombres des nuages défi­lant sur le sol, le tournoiement d’un cerf-volant, etc. La matière sonore de chaque plan enri­chit encore l’expérience visuelle, de sorte à affin­er notre appréhen­sion météorologique des vues pour dis­tinguer la brise des bour­rasques sur les reliefs des rafales côtières. L’eau est un autre motif con­cerné par cette dynamique : tan­tôt bleue, tan­tôt grise, elle défer­le par vagues sur le rivage, forme de grands courants autour des for­ma­tions rocheuses, ou bien reste par­faite­ment calme jusqu’à ce que la baig­nade de deux garçons ne vienne per­turber sa sur­face d’ondes cir­cu­laires. La diver­sité des agence­ments formels, à l’échelle interne des plans comme dans leur enchaîne­ment, restitue la richesse sen­si­ble des paysages insu­laires. Ils ne com­posent plus une image unique et total­isante, mais sont appréhendés comme un champ tra­ver­sé par une mul­ti­plic­ité de forces et de phénomènes.

Terrain de jeu 

Le ciné­ma de Lock­hart ne se lim­ite toute­fois pas à la seule con­tem­pla­tion des paysages ; con­traire­ment aux films de James Ben­ning, ses cadres accueil­lent sys­té­ma­tique­ment une présence humaine. Qu’il s’agisse du tra­vail (la ramasseuse de palour­des dans Dou­ble Tide, les agricul­teurs de Nō, les ouvri­ers d’Exit), d’activités sportives (les étu­di­antes japon­ais­es de Goshogao­ka, les dans­es de Rudzienko), ou de jeux d’enfants (Wind­ward, Pod­wór­ka), l’homme s’approprie son envi­ron­nement  pour trans­former l’espace en ter­ri­toire. Ain­si du plus beau plan de Wind­ward : un enfant fait vol­er un cerf-volant au pied d’un mas­sif rocailleux, tan­dis qu’au som­met du cadre, de minus­cules sil­hou­ettes arpen­tent les hau­teurs de l’île. La présence humaine y con­stitue autant de points d’accroche pour le regard, struc­turant la lec­ture de l’image : au pre­mier plan, le cerf-volant qui vire­volte et sort régulière­ment du champ ; au sec­ond, l’enfant vêtu d’un t‑shirt rouge vif, accom­pa­g­né de l’ombre tour­bil­lon­nante du jou­et pro­jetée sur la roche ; à l’arrière-plan enfin, une fine ligne for­mée en pointil­lé par les ran­don­neurs sur un sen­tier. L’écart spa­tial entre ces dif­férents élé­ments, ren­du sen­si­ble par la strat­i­fi­ca­tion de l’image, pro­duit un effet de pro­fondeur sai­sis­sant, qui fait éprou­ver con­crète­ment les reliefs du paysage. Dans Wind­ward, ce rap­port à la nature prend la forme d’une har­monie presque édénique, comme sous­traite au temps des hommes. Ce sus­pens con­stitue peut-être la lim­ite du film au regard de ses œuvres précé­dentes, qui reposent davan­tage sur une fric­tion avec le présent. Dans Pod­wór­ka, les jeux d’enfants s’inscrivent ain­si dans le décor délabré de la ville de Łódź : on y voit des cours d’immeubles, des entre­pôts désaf­fec­tés, ou encore des struc­tures métalliques aban­don­nées qui sont trans­for­mées en bacs à sable, en agrès de for­tune ou en cages de foot­ball impro­visées. Le film illus­tre alors la capac­ité des enfants à méta­mor­phoser un paysage, mar­qué par la destruc­tion, en ter­rain de jeu adap­té à leurs envies.

Il faut à ce stade revenir sur la par­tic­u­lar­ité de la méth­ode de tour­nage de la réal­isatrice. Ses films sont tou­jours précédés d’une longue péri­ode de repérage, au cours de laque­lle la cinéaste noue des liens étroits avec celles et ceux qu’elle filmera par la suite. Si elle leur demande de rejouer des actions qu’elle a bel et bien observées, il s’agit à chaque fois d’une mise en scène ou d’une recon­sti­tu­tion minu­tieuse­ment choré­graphiée, avec des cos­tumes et des acces­soires pen­sés pour le tour­nage. Lock­hart se met à dis­tance d’une pré­ten­due trans­parence du ciné­ma doc­u­men­taire, enten­du comme cap­ta­tion immé­di­ate du réel. Chez elle, filmer avec justesse l’activité humaine néces­site que celle-ci soit recom­posée et trans­fig­urée selon les exi­gences pro­pres du médi­um, celles d’un art de l’image et de la durée. Son film Nō en offre l’exemple le plus frap­pant. En un plan unique, la cinéaste filme le tra­vail d’un cou­ple d’agriculteurs au Japon, adeptes d’une forme tra­di­tion­nelle proche de la pein­ture de paysage, le nō-no ike­bana. À l’arrière-plan, les reliefs d’une région forestière se déploient, tan­dis que le pre­mier plan est occupé par un champ fraîche­ment labouré. Un agricul­teur entre par le bord droit du cadre, tra­verse le champ et dépose une meule de foin à l’extrémité gauche. Quelques sec­on­des plus tard, sa femme effectue le tra­jet inverse, de gauche à droite. Ils répè­tent ces mou­ve­ments plusieurs fois, con­sti­tu­ant trois petits mon­tic­ules jaunes sur la sur­face noire : l’un au cen­tre, les deux autres aux extrémités du cadre. Si l’on croit d’abord assis­ter à une sim­ple cap­ta­tion d’un tra­vail agri­cole ordi­naire, quelque chose cloche : en déposant leurs meules de manière aléa­toire entre les trois mon­tic­ules, leurs gestes échap­pent à toute logique d’efficacité. L’étrange choré­gra­phie passe à une nou­velle étape lorsque le cou­ple dis­pose de nou­veaux tas de foin devant les précé­dents, en s’approchant pro­gres­sive­ment de la caméra. Trois lignes finis­sent par se dessin­er ver­ti­cale­ment, for­mées par l’alignement des mon­tic­ules. Pour que ces lignes soient droites à l’écran, il leur a fal­lu s’adapter aux lois de la per­spec­tive imposées par l’optique de la caméra – si elles appa­rais­sent plus ou moins par­al­lèles à l’image, elles sont en réal­ité con­ver­gentes. Lock­hart filme ain­si le tra­vail agri­cole comme une per­for­mance artis­tique, dans le but de restituer dans la matière même du plan le rap­port sin­guli­er que nouent ces tra­vailleurs à leur envi­ron­nement, en oppo­si­tion aux méth­odes indus­trielles.

La beauté du ciné­ma de Sharon Lock­hart tient ain­si à la con­jonc­tion et à l’imbrication des deux logiques précédem­ment évo­quées : d’un côté, l’intensification de la per­cep­tion des phénomènes envi­ron­nemen­taux par lesquels les élé­ments naturels strat­i­fient l’espace ; de l’autre, la présence d’une activ­ité humaine qui recon­fig­ure les dynamiques du cadre. Dans Dou­ble Tide, cet entrelace­ment pro­duit une sen­sa­tion assez ver­tig­ineuse. Com­posé de deux plans d’environ cinquante min­utes, le film suit une ramasseuse de palour­des arpen­tant une plage à marée basse, à l’aube puis au cré­pus­cule. Le cadre est autant façon­né par les allers-retours de la tra­vailleuse qui dessi­nent des formes abstraites sur le sable que par d’infimes vari­a­tions : la mer se retire lente­ment ; les sons de la forêt aux alen­tours se trans­for­ment en même temps que la nuit passe au jour, et inverse­ment ; le brouil­lard se lève pro­gres­sive­ment en élar­gis­sant la pro­fondeur de champ ; la lumière gagne ou perd en inten­sité au fil de la journée, etc. Les gestes de la tra­vailleuse se découpent sur un fond lui aus­si mobile – celui des astres, de la rota­tion de la Terre et des mou­ve­ments lunaires qui dictent les marées. C’est la dimen­sion méta­physique des films de Lock­hart, qu’elle con­dense dans le plan unique d’Even­tide, en orches­trant à la tombée de la nuit une étrange déam­bu­la­tion sur une plage de l’île sué­doise de Got­land. Divisé en deux, le cadre fait se jux­ta­pos­er des femmes qui par­courent lente­ment le sable avec leurs torch­es de télé­phone braquées sur le sol, tan­dis qu’au-dessus d’elles s’étend le ciel illu­miné par une pluie d’étoiles filantes. L’effet de miroir établit une cor­re­spon­dance entre les deux par­ties de l’écran, non pas pour dis­tinguer deux mon­des séparés, mais pour faire sen­tir que l’échelle humaine et cos­mique sont pris­es dans un même tis­su sen­si­ble. 

Notes

Notes
↑1 Jean-Michel Frodon y revient par exem­ple dans son arti­cle « Le ciné­ma et le réel : les feuilles bougent encore », paru en 2020 dans le numéro 214–215 de la revue Rai­son présente.
↑2 Gilles Deleuze, Le Pli, Minu­it, 1988, p. 124.
↑3 Ibid., p. 124.