À l’occasion de la présen­ta­tion de Remake au fes­ti­val Ciné­ma du réel, nous avons ren­con­tré Ross McEl­wee pour évo­quer ce dernier film très émou­vant, dans lequel il repar­court sa vie et sa fil­mo­gra­phie à l’aune de la mort de son fils Adri­an et du pro­jet de remake fic­tion­nel de Sherman’s March par un réal­isa­teur de comédies hol­ly­woo­d­i­ennes.

J’ai enten­du par­ler pour la pre­mière fois de Remake lors de votre rétro­spec­tive con­jointe avec Alain Cav­a­lier à la Ciné­math­èque du doc­u­men­taire en 2019. Vous évo­quiez alors ce pro­jet comme un mak­ing-of du remake annon­cé de Sherman’s March par Hol­ly­wood. Ce dernier n’a finale­ment jamais vu le jour, comme on l’apprend dans le film, mais vous avez con­servé votre titre et, d’une cer­taine manière, éten­du le con­cept de « remake ».

Le terme de « remake » recou­vre en effet plusieurs aspects ici. Il inclut le remake de Sherman’s March, mais aus­si l’idée de remak­er ma vie après la mort de mon fils et de la « refaire » avec Hyun [NDLR : Kye­ung Kim, son épouse, égale­ment doc­u­men­tariste]. Il ren­voie par ailleurs à mon util­i­sa­tion des images tournées par Adri­an, pour en tir­er le « remake » d’un film qu’il allait peut-être réalis­er. Tous ces dif­férents niveaux s’entremêlent.

Il y en a aus­si un autre, puisque que vous insérez au mon­tage des séquences de vos précé­dents films, comme pour leur con­fér­er un nou­veau sens.

Revoir aujourd’hui un film tel que Time Indef­i­nite (1993) revient, en tout cas pour moi, à le remak­er dans ma con­science : il ne s’agit plus du même film. C’est ce que j’entends dans la scène de Remake où, à l’occasion d’une rétro­spec­tive à Prague, je me retrou­ve à revoir des bouts du film alors que mon ex-épouse et moi venons de nous sépar­er et que je suis déprimé. Depuis la cab­ine de pro­jec­tion où défile sur la copie 35 mm la séquence de mon mariage, j’explique alors que le film a été tourné comme un doc­u­men­taire, mais qu’il est devenu une fic­tion.

Ce qui ren­voie à la notion de « doc­u­men­taires fic­tion­nels » de Fred­er­ick Wise­man, que vous aimez citer.

Je crois que Fred Wise­man util­i­sait cette expres­sion pour se référ­er au fait que, lorsque l’on enreg­istre des moments tirés de la réal­ité qui peu­vent être assez banals, nous avons la respon­s­abil­ité de les ren­dre intéres­sants pour le spec­ta­teur. C’est là qu’intervient le mon­tage : on ne peut pas juste pro­jeter les rush­es. Pour moi, il s’agit d’une cer­taine manière de retrou­ver cette même con­nex­ion mag­ique que peut avoir un spec­ta­teur avec un film de fic­tion. Le ciné­ma doc­u­men­taire ne peut pas éviter de se pos­er ces ques­tions-là. Il faut tou­jours un sem­blant d’histoire ou de nar­ra­tion, quelque chose qui agrippe le spec­ta­teur.

D’où le fait que si votre œuvre con­stitue un long jour­nal filmé, chaque film développe un sujet qui lui est pro­pre, qu’il s’agisse de l’industrie du tabac dans Bright Leaves, d’un voy­age effec­tué en France pen­dant votre jeunesse dans Pho­to­graph­ic Mem­o­ry, ou ici du pro­jet de remake de Sherman’s March. On iden­ti­fie bien dès lors ce que vous tournez dans le cadre d’un réc­it, mais les films con­ti­en­nent tou­jours des images plus quo­ti­di­ennes.

En effet, je filme sou­vent juste pour filmer. Ce que je dis au début de Remake est vrai : j’ai beau­coup filmé mon fils quand il était enfant. Je tour­nais sim­ple­ment parce que les moments étaient beaux et représen­tat­ifs de mon lien avec lui, mais aus­si de son lien avec moi. Si je pen­sais que, peut-être, un pour­cent­age minus­cule de ces images se retrou­verait un jour dans un film, je savais a min­i­ma qu’un jour lui et moi les regarde­ri­ons ensem­ble. C’est pareil avec les images que j’ai de ma fille.

Vous devez avoir beau­coup d’archives.

Au bout de cinquante ans, oui, ça com­mence à faire beau­coup.

Com­ment sont-elles rangées ou organ­isées ?

Elles ne le sont pas (rires).

Je pose la ques­tion car lorsque j’ai décou­vert L’Amitié, le dernier film d’Alain Cav­a­lier, j’ai été pris de ver­tige en con­sid­érant que le film n’avait pas néces­sité de tour­nage, que la matière était déjà présente dans les archives de Cav­a­lier. Pensez-vous qu’il y a des films poten­tiels dans vos archives ?

Oui, bien sûr. En vieil­lis­sant, il est même de plus en plus prob­a­ble que je me tourne vers le passé davan­tage que vers le présent. Pour être hon­nête, je n’ai pas beau­coup de futur qui m’attend, enfin juste un peu, donc ça me sem­ble naturel de regarder en arrière. Dans mes archives, il y a d’ailleurs la fois où j’ai déje­uné avec Alain Cav­a­lier pen­dant notre rétro­spec­tive. Mon français n’est pas très bon et lui ne par­le pas du tout anglais, donc nous nous sommes sim­ple­ment assis l’un en face de l’autre et il a sor­ti une caméra pour filmer le restau­rant, puis a pointé son objec­tif sur moi, et je l’ai imité. Nous avons ensuite échangé nos appareils pour regarder les images de l’autre. C’était notre façon de com­mu­ni­quer.

Par­mi les séquences qui revi­en­nent dans Remake, il y a celle de Sherman’s March où votre amie Charleen vous intime d’arrêter de filmer alors qu’elle vous présente à une amie, en s’insurgeant : « this is not art, this is life! ». Il s’agit bien sûr de la ques­tion cen­trale de votre ciné­ma, avez-vous évolué depuis sur la réponse à lui apporter ?

Je ne la con­nais tou­jours pas ! Mais c’est une sorte de blague. À ce moment du film, Charleen est plus ou moins en train de jouer, bien que la scène soit totale­ment spon­tanée. Je n’avais aucune idée de qu’elle allait dire, tout se déploie exacte­ment comme vous le voyez. Mais en réal­ité, lorsque je filme, l’art et la vie com­posent une étrange équa­tion. Je peux vous don­ner un autre exem­ple : dans Time Indef­i­nite, il y a cette scène où je par­le à mon frère, qui est doc­teur, juste après la mort de notre père. Ma voix-off dit alors quelque chose de ce genre : « J’imaginais qu’il en saurait davan­tage sur les raisons médi­cales de la mort de mon père que moi ». Et lui me regarde, et dit : « Je ne sais pas com­ment il est mort ». J’avais été telle­ment sur­pris par cette réponse. Il ajoute qu’il pense que c’est une crise car­diaque, mais que ça aurait pu être un anévrisme, qu’il n’en sait rien, car il n’y a pas eu d’autopsie. Je croy­ais qu’il aurait la curiosité d’en savoir plus, mais il était comme moi, sim­ple­ment sous le choc. Il a tout de même ajouté : « Il est mort instan­ta­né­ment, et si tu dois mourir, c’est la bonne manière de le faire ». C’est tout ce qu’il avait à dire. Ce que je sais, c’est que je n’aurais pas eu cette con­ver­sa­tion avec mon frère si je n’étais pas en train de filmer. Donc l’art et la vie sont inter­con­nec­tés, ou plutôt dans ce cas, l’art et la mort [il serre ses mains ensem­ble].

Vous voulez dire que filmer vous per­met de vivre plus inten­sé­ment ?

Dis­ons que cela per­met d’interagir plus directe­ment que d’ordinaire avec des gens que vous con­nais­sez et que vous aimez.

Une des raisons pour lesquelles je suis attaché à la forme du jour­nal filmé tient à ce qu’elle incite sou­vent le ou la cinéaste à théoris­er en direct sa pra­tique. C’est par­ti­c­ulière­ment sail­lant chez vous, puisque vous sem­blez tou­jours réfléchir à haute voix sur la nature de vos images ou au sens qu’elles peu­vent revêtir.

Toutes ces réflex­ions nais­sent sur la table de mon­tage, lorsque je décou­vre les images. C’est une dif­férence notable avec Cav­a­lier, qui lui com­mente en fil­mant, ce dont je suis inca­pable, car je ne réfléchis pas assez rapi­de­ment ! Mais pour don­ner un exem­ple : dans Bright Leaves, il y a un plan de mon reflet dans une vit­re, ten­ant une caméra instal­lée sur un trépied. En le tour­nant, je pense que je n’avais aucune idée de ce que ce plan sig­nifi­ait pour moi. Mais quand je l’ai vu en salle de mon­tage, j’ai pu pronon­cer cette phrase que l’on entend à ce moment-là dans le film : « pour moi, filmer est mer­veilleuse­ment addic­tif ». Donc je dirais que je ne théorise pas en même temps que je tourne, mais plutôt que je tire les idées du matéri­au même.

Remake, par son sujet et sa nature ressem­ble à un dernier film. Mais vous avez évo­qué lors du débat suiv­ant la pro­jec­tion que vous aviez le désir d’en réalis­er encore un.

Je pense que oui. Je n’ai pas d’idée, mais c’est une sen­sa­tion. Avant Remake, je me suis aus­si essayé à l’écriture car, après la mort de mon fils, je ne pou­vais pas me résoudre à regarder des images où il appa­rais­sait, mais je voulais faire quelque chose pour hon­or­er sa vie. J’ai donc demandé à un assis­tant de faire des cap­tures d’écran d’Adrian dans mes films, et j’ai com­mencé à écrire sept ou huit chapitres pour les sept ou huit films dans lesquels il fait une appari­tion. J’ai écrit sur ce qu’il se pas­sait dans sa vie et dans la mienne à ces dif­férentes épo­ques. C’était un proces­sus assez long, qui m’a per­mis en quelque sorte de bris­er la glace. Ce n’est qu’ensuite que j’ai pu réelle­ment regarder les images, et donc tra­vailler sur le film, même si ça reste très douloureux encore aujourd’hui. J’ai d’ailleurs pré­cisé lors de la séance que c’était la dernière fois que j’accompagnais une pro­jec­tion de Remake. Pour revenir à l’écriture, je ne suis pas écrivain, ce n’était pas quelque chose de naturel pour moi, mais peut-être que je ferai quelque chose de ces quelques chapitres. Mais sinon, oui, j’ai la sen­sa­tion qu’il me reste un film à faire. J’aimerais que ce soit un film joyeux.