Tout le monde le sait : Jean Dujardin n’est pas l’ac­teur que l’on attend. Pour­tant, jamais son jeu cabotin et out­ranci­er n’avait été autant util­isé à bon escient. Autour de lui, le réal­isa­teur Michel Haz­anavi­cius a bâti un pro­jet ambitieux et pour­tant sans pré­ten­tion, mari­ant exi­gence cinéphilique et comédie pop­u­laire. Une réus­site inespérée.

Jusqu’i­ci, rien ne lais­sait présager qu’une grosse pro­duc­tion française puisse un jour nous arracher un sourire. Après avoir été con­sternés devant Les Bronzés 3, La Dou­blure et autre Fau­teuils d’orchestre, dont les seuls canevas scé­nar­is­tiques ne tenaient qu’à des ques­tions d’ar­gent ou de réus­site sociale, OSS 117 : Le Caire nid d’es­pi­ons tombe à pic pour sec­ouer le train-train insup­port­able du «rire» made in France. Et pour­tant, cette dernière pro­duc­tion, qui devrait sans mal attir­er des mil­lions de spec­ta­teurs, par­tait d’un très mau­vais pied: la dis­tri­b­u­tion, d’abord, avec en tête d’af­fiche Jean Dujardin, le nou­veau gold­en boy d’un ciné­ma qui pense rentabil­ité avant créa­tiv­ité, puis un sec­ond rôle féminin tenu par une actrice qui n’a jamais vrai­ment fait ses preuves, Bérénice Béjo, à l’in­verse d’Au­re Ati­ka; la réal­i­sa­tion et l’écri­t­ure, ensuite, super­visées par Michel Haz­anavi­cius, coupable des scé­narii de Del­phine 1, Yvan 0 ou plus récem­ment du pitoy­able Les Dal­ton.

Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, dif­fi­cile d’imag­in­er qu’OSS 117 : Le Caire nid d’es­pi­ons puisse être cette réus­site dont on par­le tant dans la presse nationale. Et pour­tant, l’une des pre­mières astuces du film est d’adopter la con­trainte comme élé­ment moteur. Réal­isé – presque – comme une œuvre des années 1950, ce sec­ond long métrage de Michel Haz­anavi­cius évite toutes les facil­ités dont nos comédies hexag­o­nales s’abreuvent à out­rance au point d’in­car­n­er le néant le plus édi­fi­ant. Même si on a tout de même droit à un fes­ti­val Jean Dujardin en long, en large et en tra­vers, le réal­isa­teur ne se con­tente nulle­ment de pos­er sa caméra en plan fixe et d’al­tern­er les champs/contrechamps les plus médiocres. Pour cette adap­ta­tion d’une BD des années 1950 illus­trant les prouess­es d’un pitoy­able agent secret, Michel Haz­anavi­cius a choisi de ren­dre un hom­mage – trop rare aujour­d’hui – aux films d’an­tan, notam­ment ceux de l’âge d’or d’Hol­ly­wood. Notons le très beau tra­vail sur la couleur qui repro­duit les con­trastes du Tech­ni­col­or et qui donne à cet épisode d’OSS 117 de loin­tains accents de La Mort aux trouss­es ou de L’Homme qui en savait trop. Le ciné­ma de stu­dio et ses avions en maque­tte, ses voitures fix­es der­rière lesquelles défile un paysage exo­tique, renaît lit­térale­ment. L’art du faux est porté à son parox­ysme.

Mais OSS 117 ne se con­tente nulle­ment d’être un pas­tiche de chefs-d’œu­vre pour la plu­part iné­gal­ables. Le per­son­nage titre n’a ni l’ef­fi­cac­ité d’un James Bond, ni la classe d’un Cary Grant. Bien loin d’être une image flat­teuse de l’homme occi­den­tal, OSS 117 est « typ­ique­ment français » – comme le lui fait remar­quer Larmi­na (Bérénice Béjo) – c’est-à-dire à la fois suff­isant, beauf, raciste au point d’avouer au porte-parole égyp­tien qu’il con­sid­ère son peu­ple comme arriéré, en retard de plusieurs siè­cles sur la civil­i­sa­tion occi­den­tale. Triste rap­pel d’un sen­ti­ment post-colo­nial­iste qui per­dure dans notre beau pays, édi­fi­ant reflet de l’in­tolérance et de l’in­com­préhen­sion dont souf­fre aujour­d’hui la reli­gion musul­mane. Sous ses airs de grande comédie pop­u­laire, OSS 117 n’est pas dénué de pro­pos et ne se lim­ite en aucun cas à provo­quer l’é­clat de rire de l’in­stant, le rire bête et régres­sif qui ne demande jamais au spec­ta­teur d’être plus qu’un con­som­ma­teur de masse. Preuve en est ces flash-backs déli­rants sur l’ami­tié que vouait l’a­gent secret pour son ami assas­s­iné. L’év­i­dente homo­sex­u­al­ité sug­gérée par les scènes rap­pelle les nom­breux tabous que les réal­isa­teurs des années 1950 devaient con­tourn­er avec génie pour ne jamais déna­tur­er leur film. Si Michel Haz­anavi­cius n’a pas su con­va­in­cre lors de ses précé­dents pro­jets ciné­matographiques, force est de recon­naître qu’il a gran­di à bonne école. Col­lab­o­ra­teur des Nuls, auteurs des meilleurs sketch­es pour les Guig­nols de l’In­fo, il a su con­cili­er son tal­ent pour l’écri­t­ure grinçante et son sens du gag le plus absurde, le plus incon­gru pour redor­er le bla­son de la comédie de gauche, fon­cière­ment pro­gres­siste. Si l’on frémit en écoutant l’in­fâme Veber citer les grandes comédies de Lubitsch, Hawks et autres Cukor, le ciné­ma de Michel Haz­anavi­cius est bel et bien référencé, soucieux de revendi­quer une his­toire du ciné­ma dont il est aujour­d’hui l’héri­ti­er.