Com­ment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Por­traits d’Amérique » part à la ren­con­tre d’un·e programmateur·rice, curateur·rice, cinéaste, etc., qui nous par­le de sa pra­tique. Ce mois-ci : Hai­ley Gates, actrice, doc­u­men­tariste et réal­isatrice. Son pre­mier long métrage Atropia, film de guerre satirique, a rem­porté le Grand Prix du Jury au dernier Fes­ti­val de Sun­dance.

Vous avez gran­di à Los Ange­les avant de vous installer à New York – deux villes au rap­port très dif­férent au ciné­ma. Qu’est-ce qui vous a poussée à faire ce choix ?

Je voulais étudi­er le théâtre expéri­men­tal – c’était vrai­ment mon pre­mier amour – et il n’y avait qu’à New York que l’on pou­vait recevoir un enseigne­ment aus­si com­plet dans ce domaine. Il se trou­vait qu’un groupe incroy­able de créa­teurs et créa­tri­ces issus de l’après-1968 enseignaient encore à ce moment-là. C’était très ent­hou­si­as­mant : Sam Shep­ard était mon pro­fesseur d’écriture, j’ai aus­si eu Richard Fore­man et Annie‑B Par­son, une choré­graphe for­mi­da­ble… C’est pour cela que j’ai démé­nagé à New York, et je n’en suis jamais repar­tie. J’ai aus­si étudié en France, à l’École Jacques Lecoq, où on nous fai­sait faire des exer­ci­ces com­plète­ment loufo­ques.

Vous avez ensuite tra­vail­lé pour The Paris Review, réal­isé des doc­u­men­taires pour Vice, et joué dans des films.

J’ai un par­cours assez éclec­tique, notam­ment parce qu’il est très dif­fi­cile de ne vivre que d’une seule activ­ité artis­tique aux États-Unis. Par exem­ple, c’est par le biais du syn­di­cat SAG (Screen Actors Guild) que j’ai accès à une assur­ance san­té, ce qui m’oblige à con­tin­uer à jouer de petits rôles (rires). J’ai donc aus­si une car­rière assez étrange de fig­u­rante ! À un moment, j’ai voulu explor­er cette ques­tion par le biais du doc­u­men­taire. J’avais imag­iné une série inti­t­ulée Bit Part, où je passerais des audi­tions pour des rôles minus­cules dans des pro­jets étranges, comme point d’entrée pour par­ler de formes de tra­vail d’acteur·rice en marge de l’industrie.

Votre pre­mier long métrage, Atropia, se déroule dans une ville fic­tive ser­vant de ter­rain d’entraînement à l’armée améri­caine en vue de la guerre en Irak. Pourquoi ce sujet ?

Je suis dev­enue obsédée par ces faux vil­lages d’entraînement, avec leurs acteur·rices, leurs décors, leurs effets spé­ci­aux, etc. Très peu de gens ont con­nais­sance de leur exis­tence, y com­pris aux États-Unis. C’est une sorte de pièce de théâtre qui se joue en con­tinu depuis le début de la guerre en Irak, financée par les con­tribuables américain·es. Chaque « rota­tion » de sol­dats coûte env­i­ron vingt mil­lions de dol­lars et dure un mois – c’est comme pro­duire à chaque fois un énorme block­buster. J’ai longtemps voulu en faire un doc­u­men­taire, mais l’occasion s’est présen­tée de réalis­er un court-métrage pour la série Women’s Tales de Miu Miu. J’étais déjà pro­fondé­ment engagée dans la pré­pa­ra­tion du doc­u­men­taire et, étant totale­ment obses­sion­nelle, je leur ai dit que je n’avais qu’une seule idée. Je pen­sais qu’ils refuseraient, mais ils m’ont lais­sé faire le film. Il a été mon­tré à Venise, où j’ai eu la chance de ren­con­tr­er Lynne Ram­say. C’est elle qui nous a encour­agés à trans­former le pro­jet en long, ce qui n’était pas du tout mon inten­tion à l’origine ! Elle m’a lit­térale­ment men­acée avec sa fourchette et m’a dit : « Si tu ne fais pas un long à par­tir de ça, je te plante cette fourchette dans la gorge. Un homme va arriv­er et te vol­er cette idée. »

Pourquoi avoir finale­ment renon­cé au doc­u­men­taire ?

J’ai con­tin­ué à le dévelop­per, j’ai eu accès à des respon­s­ables du Départe­ment de la Défense, mais c’était tou­jours par­tiel… Et puis je me suis ren­du compte de l’absurdité de la sit­u­a­tion. Si on regarde la guerre du Viet­nam, tous les grands réal­isa­teurs ont fait des films con­tre la guerre. Pour l’Irak, il existe quelques bons films, mais aucun qui sai­sisse vrai­ment ce qui s’est joué cul­turelle­ment. Beau­coup ont été réal­isés en col­lab­o­ra­tion avec l’armée améri­caine. Si vous voulez accéder à des bases ou à du matériel mil­i­taire, le Départe­ment de la Défense relit votre scé­nario et décide de ce que vous pou­vez mon­tr­er. Il y a donc un trou cul­turel énorme, une forme d’amnésie autour de la guerre en Irak. Je voulais faire un M*A*S*H de la généra­tion post-11 sep­tem­bre. J’ai donc choisi la fic­tion et l’humour : c’est dif­fi­cile, mais, à mon sens, il s’agit du seul moyen de par­ler du car­ac­tère pro­fondé­ment macabre de cette péri­ode. C’était aus­si pas­sion­nant de jouer sur les fric­tions entre doc­u­men­taire et fic­tion. Pen­dant la pré­pa­ra­tion, j’ai dit à chaque chef·fe de départe­ment : tout ce qui a fait de vous quelqu’un de com­pé­tent jusqu’à présent ne vous servi­ra à rien sur ce film. Il fal­lait qu’il ait l’air un peu raté ! Je ne voulais pas faire un film d’atmosphère ; je voulais ten­ter un grand geste baroque. Les films ne pren­nent plus beau­coup de risques de cette manière aujourd’hui.

Le per­son­nage prin­ci­pal, Fayruz, est une actrice qui rêve de faire car­rière à Hol­ly­wood et prend son rôle très au sérieux, alors même que le film flirte con­stam­ment avec l’absurde. Cela reflète votre mise en scène : vous avez dit vouloir faire un film « pro­fondé­ment stu­pide ».

Pour moi, l’humour naît tou­jours du fait de pren­dre les choses au sérieux. C’est aus­si une réflex­ion sur le fait d’être réal­isatrice. C’est absol­u­ment ridicule de rassem­bler autant de per­son­nes pour faire sem­blant. C’est donc aus­si une manière d’admettre l’humour que je trou­ve dans ce méti­er. Et oui, je voulais faire un film pro­fondé­ment stu­pide, car cette sit­u­a­tion est pro­fondé­ment stu­pide. La guerre est pro­fondé­ment stu­pide. Tragédie et comédie sont intime­ment liées. Pensez au film de Robert Alt­man : la chan­son « Sui­cide Is Pain­less », le tableau de la Cène, puis ces coupes vers des scènes d’opération extrême­ment sanglantes. Cette jux­ta­po­si­tion – des blagues enfan­tines à côté de la réal­ité de la vie et de la mort – me paraît être un por­trait très juste du com­plexe mil­i­taro-indus­triel améri­cain. C’est ce con­traste que je recher­chais.

Vous mélangez aus­si les gen­res – la comédie roman­tique et le film mil­i­taire –, deux tra­di­tions très ancrées dans le ciné­ma améri­cain.

J’ai écrit le rôle pour Alia Shawkat, qui inter­prète Fayruz. Je l’ai appelée et je lui ai demandé ce qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de faire. Elle m’a répon­du : « Une romance. » Et je me suis dit : « Oh mon Dieu, com­ment je vais faire ça ? » Mais c’est devenu un défi pas­sion­nant. J’ai com­mencé à faire des recherch­es, j’ai inter­viewé des figurant·es et du per­son­nel mil­i­taire, et j’ai trou­vé quelqu’un qui avait épousé une fig­u­rante afghane. Il y avait donc un précé­dent ! Il fal­lait réfléchir à ce que pou­vait être le roman­tisme dans un envi­ron­nement aus­si peu prop­ice à la romance.

Vous avez choisi d’épouser le point de vue d’une actrice et non d’un sol­dat, comme c’est sou­vent le cas dans les films qui met­tent en scène la guerre. Fayruz est très investie dans sa mis­sion, et elle est aus­si enceinte.

J’ai vrai­ment écrit le rôle pour Alia… et elle était réelle­ment enceinte ! Elle m’a appelée pour me l’annoncer, j’étais ravie – puis j’ai rac­croché et paniqué. On pen­sait tourn­er avant qu’elle ne soit trop vis­i­ble, mais l’argent n’est pas arrivé, et elle était de plus en plus enceinte, alors on l’a inté­grée au scé­nario. C’est un luxe et une oppor­tu­nité incroy­ables de filmer une femme enceinte. Et quand voit-on une femme enceinte avoir une liai­son, ou exprimer des désirs ?

En tant que réal­isatrice, ressen­tez-vous une respon­s­abil­ité de mon­tr­er des représen­ta­tions qui vous ont man­quées dans votre pro­pre for­ma­tion cinéphile, qu’elles con­cer­nent la guerre ou la féminité ?

Bien sûr. Beau­coup de films de guerre améri­cains sont ce que l’on appelle ici des shoot and cry movies : des sol­dats souf­frent, regret­tent, puis se rachè­tent. Ça m’énerve pro­fondé­ment. Je voulais faire quelque chose de rad­i­cale­ment dif­férent. Il y a même un moment où un per­son­nage essaie d’avoir ce genre de scène rédemptrice, et elle s’interrompt aus­si sec avec une cita­tion de Don­ald Rums­feld.

Que retenez-vous des réac­tions du pub­lic ?

C’est assez con­trasté… mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas de vraie volon­té, aux États-Unis, de remet­tre en ques­tion l’impérialisme. Les gens trou­vent cela trop poli­tique, alors même que l’on s’accorde presque tous et toutes aujourd’hui pour dire que la guerre en Irak était une erreur. Les jeunes spec­ta­teurs, en revanche, réagis­sent très vive­ment au film. Je l’ai mon­tré au Japon et j’étais inquiète de la manière dont l’humour allait être reçu. Mais en dehors des États-Unis, les spec­ta­teurs sont plus dis­posés à rire de l’empire améri­cain ; ils en con­nais­sent aus­si intime­ment les rav­ages.

Le film est très ancré dans la guerre en Irak, mais il inter­roge aus­si plus large­ment le rap­port des États-Unis à leur his­toire mil­i­taire et à leur mise en scène de cette his­toire.

Exacte­ment. Je voulais que ce soit un film sur les guer­res sans fin. La pièce change, l’ennemi change, les acteurs changent – mais la struc­ture reste la même. Aujourd’hui, ce ne sont plus des répliques de vil­lages irakiens qui se con­stru­isent, mais de vil­lages russ­es.

En gran­dis­sant dans les années 1990 et au début des années 2000, quel était votre rap­port au ciné­ma ? Le fait de réalis­er a‑t-il changé votre manière de regarder les films ?

J’ai tou­jours trou­vé que Los Ange­les, où j’ai gran­di, était un endroit grotesque. C’est une ville où les gens vien­nent voir leurs rêves se bris­er, où il y a quelque chose de vrai­ment ter­ri­ble. Petite, j’étais une sorte de geek fran­cophile : j’étais obsédée par Godard, Var­da, Truf­faut… l’enfant la plus insup­port­able du monde (rires) ! Quand le 11 sep­tem­bre est arrivé, j’avais 11 ans et j’ai ressen­ti une étrange humil­i­a­tion : je dor­mais lorsque c’est arrivé, pen­dant que l’histoire se fai­sait. Je me sen­tais décon­nec­tée du monde. L.A. me don­nait l’impression de vivre dans une ban­lieue, même si les salles de ciné­ma de réper­toire ont été très impor­tantes pour moi. Pour ce qui est de ma cinéphilie actuelle, c’est dif­fi­cile, quand on essaie de faire un film, d’en regarder d’autres. Ça rend malade – on est con­stam­ment ramené au fait que son pro­jet pour­rait ne jamais exis­ter. Cela ne fait que ren­forcer mon estime pour les cinéastes : j’ai un respect immense pour toutes celles et ceux qui ont réus­si à faire un film.