Com­ment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Por­traits d’Amérique » part à la ren­con­tre d’un·e programmateur·rice, curateur·rice, cinéaste, etc., qui nous par­le de sa pra­tique. Ce mois-ci : Sam Abbas, jeune cinéaste égyp­to-améri­cain dont le dernier film, Europe’s New Faces, a été pro­jeté au Fes­ti­val Doc­Fort­night du MoMA en 2025. Il a égale­ment créé, lors du 68ᵉ Fes­ti­val inter­na­tion­al du film de Berlin en 2018, ArabQ, la pre­mière société de pro­duc­tion arabe dédiée aux films LGBTQ.

Com­ment êtes-vous devenu cinéaste ?

Je n’ai pas eu de réelle for­ma­tion en ciné­ma, mais j’ai gran­di entouré de films. Mes par­ents avaient plein de cas­settes VHS. Ils ont démé­nagé du Caire dans le New Jer­sey quand j’avais trois ans. Chaque été en Égypte, on louait un film par semaine au vidéo­club du coin de la rue. C’était le par­adis ! C’était l’époque de Pret­ty Woman, mais aus­si des films avec Kevin Cost­ner – que mes par­ents ado­raient –, Richard Gere ou Tom Cruise. Je regar­dais beau­coup Mis­sion : Impos­si­ble, mais aus­si des films d’horreur… J’ai vrai­ment dévelop­pé un amour pour les films à ce moment-là. Mon rap­port au ciné­ma est pro­fondé­ment lié à ces sou­venirs d’enfance et d’adolescence. C’était aus­si un rap­port dif­férent au ciné­ma qu’aux États-Unis, car mes par­ents ne nous inter­di­s­aient en Égypte aucun film : la cen­sure coupait toutes les scènes con­sid­érées comme « prob­lé­ma­tiques » et on pou­vait dès lors tout voir, y com­pris des films que je n’aurais pas eu le droit de regarder à la mai­son ! Je me sou­viens par exem­ple avoir voulu voir Matrix parce que tout le monde en par­lait, mais mes par­ents n’étaient pas d’accord. J’ai essayé d’expliquer que le film était classé R pour vio­lence, pas pour son car­ac­tère sex­uel, mais mon père ne voulait rien enten­dre.

Plus tard, j’ai suivi des cours pour devenir acteur à l’école William Esper Stu­dio à New York. Je regar­dais con­stam­ment des films à cette époque-là, mais j’ai lais­sé tomber la for­ma­tion. Quelqu’un m’avait dit que j’étais trop con­cen­tré sur le fait de devenir comé­di­en, que j’avais besoin d’un passe-temps… alors j’ai pen­sé que faire un film serait peut-être facile (rires).

En 2018, vous avez réal­isé votre pre­mier long-métrage The Wed­ding, qui met en scène un jeune homme tirail­lé entre sa fiancée et son homo­sex­u­al­ité cachée. Vous avez aus­si fondé, la même année, ArabQ, la pre­mière société de pro­duc­tion arabe dédiée aux his­toires queer musul­manes et du Moyen-Ori­ent. Com­ment ces choix ont-ils façon­né votre par­cours ? Qu’est-ce qui a changé depuis sept ans ?

ArabQ était une expéri­ence incroy­able, mais pas viable sur le long terme. Quand on est jeune, on se sent invin­ci­ble. J’avais créé cette plate­forme basée au Caire, mais je ne pou­vais plus me ren­dre dans le pays. On a organ­isé des pro­jec­tions, mais les per­son­nes qui aidaient à coor­don­ner les pro­jets là-bas ne pou­vaient pas en par­ler publique­ment et devaient vivre dans le secret. En gran­dis­sant, j’ai com­pris que je ne rever­rai sûre­ment jamais ma grand-mère, ni mes cousins. Mon­tr­er The Wed­ding était exal­tant sur le moment, mais j’ai réal­isé après-coup les con­séquences de cette ini­tia­tive. Je n’ai pas de regrets, mais j’essaie désor­mais de com­pren­dre davan­tage le poids de mes actions et leurs réper­cus­sions pos­si­bles pour autrui. La per­sé­cu­tion des per­son­nes queer en Égypte est intense et quo­ti­di­enne. La police crée de faux pro­fils sur Grindr pour piéger les gens ; récem­ment, il y a eu une indig­na­tion car Net­flix a dif­fusé un film égyp­tien avec un per­son­nage gay… Le gou­verne­ment est homo­phobe, mais l’opinion publique aus­si. Réalis­er ces films et mon­ter ces pro­jets était très stres­sant.

Vos films évo­quent ces dou­bles vies, ces exis­tences cachées ou éloignées de la famille ou du regard social. Ces his­toires reflè­tent-elles votre expéri­ence entre une édu­ca­tion tra­di­tion­nelle et votre iden­tité queer ? Le ciné­ma est-il un moyen de repren­dre le con­trôle de votre vie, de con­fron­ter la honte ou la dis­so­ci­a­tion ?

J’ai avant tout fait des films sur ce que je con­nais­sais, sur ma vie, dont j’ai dû com­par­ti­menter énor­mé­ment d’aspects. C’était surtout lié au fait de grandir en tant qu’Arabe dans un pays qui dif­fuse une image stéréo­typée des gens qui me ressem­blent. Vivre une dou­ble vie est devenu le socle de mon exis­tence. Mon film Alia’s Birth est par exem­ple très mar­qué par mon rap­port à l’éducation sex­uelle, qui prove­nait surtout de la pornogra­phie, laque­lle, comme cha­cun sait, peut-être très dégradante pour l’image des femmes. Je voulais explor­er com­ment les gens com­pren­nent le con­sen­te­ment, l’intimité et la présence, qui sont devenus des thèmes du film.

Vos films sont mar­qués par des plans sta­tiques et sou­vent larges, mais dans le dernier, Europe’s New Faces, vous vous rap­prochez des corps et des vis­ages. Com­ment décririez-vous l’évolution de votre regard ?

Pour mon pre­mier film, j’ai util­isé un objec­tif de 18 mm. Je ne jurai ensuite que par ça ; je voulais tout en plan large. Avec le temps, j’ai exploré dif­férents styles visuels, influ­encé par des films comme Kék­sza­kál­lú de Gas­ton Sol­nic­ki. J’ai été pro­fondé­ment mar­qué par ce film, je n’arrêtais pas d’y repenser. C’est l’image qui compte avant tout pour moi. Si, après avoir filmé, les images ne me plaisent pas d’un point de vue esthé­tique, je les sup­prime, quelle que soit leur impor­tance. Je veux être le plus pré­cis pos­si­ble dans le choix et la con­struc­tion des images de mes films, et d’ailleurs l’histoire racon­tée est le plus sou­vent sec­ondaire. Dans Europe’s New Faces, l’immobilité et la com­po­si­tion sont inten­tion­nelles. J’ai été très influ­encé par l’esthétique mum­blecore, surtout pour mon pre­mier film, mais aujourd’hui j’essaie vrai­ment d’éviter le chaos style YouTube ou caméra embar­quée, car ce n’est plus ce que j’aime visuelle­ment.

Il y a des thèmes récur­rents dans votre tra­vail, comme celui des dou­bles vies, mais aus­si les nais­sances, avec plusieurs scènes très mar­quantes d’accouchement. Com­ment con­stru­isez-vous vos films ?

J’aborde le ciné­ma comme une pra­tique per­son­nelle. Je finance mes films, je pro­duis tout… C’est épuisant, entre la ges­tion du finance­ment, du tour­nage, de la post­pro­duc­tion, des fes­ti­vals, etc., mais avoir un con­trôle créatif total est pour moi indis­pens­able. Filmer des nais­sances me per­met de vivre des expéri­ences très per­son­nelles. Pour Alia’s Birth, je me suis coor­don­né avec des sages-femmes pour assis­ter au tra­vail sans inter­fér­er. Je voulais inclure l’expérience brute et intime de l’accouchement à domi­cile sans per­turber le proces­sus. J’essaie de tou­jours priv­ilégi­er mon intérêt par rap­port à une inten­tion prédéfinie : par exem­ple, je ne con­sid­ère pas néces­saire­ment mes films comme poli­tiques. Même Europe’s New Faces n’a pas été fait avec cette inten­tion en par­ti­c­uli­er. Je me con­cen­tre sur ce qui m’intéresse : le ciné­ma est aus­si un moyen de vivre des moments incroy­ables et de les mon­tr­er.

Pour­tant vos films sont très ancrés dans un con­texte poli­tique et social fort, qu’il soit his­torique ou famil­ial. Qu’est-ce que vivre et faire du ciné­ma au États-Unis aujourd’hui vous inspire ?

Ces derniers temps, je me sens bien sûr stim­ulé par ce qui se passe dans le monde, par la poli­tique et l’actualité. Mais c’est par­fois étouf­fant, surtout lorsqu’on est sans cesse exposé à ce flux sur les réseaux soci­aux ou dans les médias. J’ai l’impression de vivre dans une sorte de chaos per­ma­nent, que j’essaye avant tout de com­pren­dre et au sein duquel j’essaie de nav­iguer, tant bien que mal.

Et quel spec­ta­teur êtes-vous aujourd’hui ?

Je fonc­tionne par phas­es. Par­fois, je passe des mois sans met­tre les pieds dans une salle de ciné­ma, puis je vais voir deux ou trois films en une semaine. Récem­ment, j’ai décou­vert Orwell, 2 + 2 = 5 de Raoul Peck, dont j’adore le tra­vail. Pour moi, aller au ciné­ma est avant tout une affaire de sur­prise. Je me sou­viens d’un jour, au tout début de mes études de théâtre à New York, où je suis allé au ciné­ma sans aucune idée ce que j’allais y voir. Dans la salle, il y avait une femme avec une coupe de cheveux recon­naiss­able entre mille, à qui tout le monde voulait par­ler. Je me suis dit que ça devait être la réal­isatrice ou l’actrice… c’était Agnès Var­da. Son ciné­ma a été une révéla­tion pour moi. Idem pour les films de Kel­ly Reichardt, que j’ai décou­verts par hasard. C’est inspi­rant de voir une cinéaste comme elle con­tin­uer à tra­vailler à son rythme tout en béné­fi­ciant d’un véri­ta­ble sou­tien. C’est rare de voir ce genre de patience et d’attention dans le ciné­ma. Je pense aus­si à Fred­er­ick Wise­man, et sa façon de tra­vailler me paraît aujourd’hui presque impos­si­ble.

Sur quoi tra­vaillez-vous en ce moment ?

J’arrive au bout du proces­sus pour Europe’s New Faces et je suis épuisé. Nous allons le mon­tr­er bien­tôt aux États-Unis et en France, et pour l’instant je ne suis pas pressé de créer quoi que ce soit de nou­veau. Ce qui me donne de l’espoir, ce sont plutôt mes étudiant·es. Je donne deux cours à l’université Barnard Col­lege : Unseen Mas­ter­works of Arab Cin­e­ma et Unseen Mas­ter­works of War. Je con­state un réel désir et une immense curiosité pour les arts arabes, au-delà des stéréo­types occi­den­taux. Si vous deman­dez à Chat­G­PT quels sont les stéréo­types récur­rents dans le ciné­ma arabe tel qu’il est vu par l’Occident, vous allez néces­saire­ment avoir : la danse du ven­tre, la femme voilée, et un cheikh qui a fait for­tune grâce au pét­role. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que les gens sont curieux et veu­lent vrai­ment con­naître le ciné­ma arabe. Ils réalisent aus­si à quel point il a été précurseur. Les étudiant·es sont tou­jours frappé·es en décou­vrant des films comme Cairo Sta­tion de Youssef Chahine, qui met en scène une forme de pré-incel dans les années 1950. Ils remar­quent la représen­ta­tion com­plexe des per­son­nages, notam­ment féminins, et les con­trastes avec cer­taines car­i­ca­tures du ciné­ma occi­den­tal. C’est grat­i­fi­ant et vrai­ment ras­sur­ant de voir de jeunes gens s’intéresser à tout cela.