Com­ment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Por­traits d’Amérique » part à la ren­con­tre d’un·e programmateur·rice, curateur·rice, cinéaste, etc., qui nous par­le de sa pra­tique. Ce mois-ci : les cinéastes Ari­ane Falardeau St-Amour et Paul Cho­tel (qui est d’origine française). Leur pre­mier film, Desvío de noche, a été présen­té dans plusieurs fes­ti­vals, dont le FID­Mar­seille, le Fes­ti­val Inter­na­tion­al de Jeon­ju en Corée, ou le Fes­ti­val du Nou­veau Ciné­ma au Québéc. Leur nou­veau court métrage, Douce Pris­on­nière, a con­nu sa pre­mière en jan­vi­er 2026 à la deux­ième édi­tion de la Semaine de la Cri­tique de Mon­tréal.

Com­ment êtes-vous devenu·es cinéastes ?

Ari­ane Falardeau St-Amour : En y repen­sant, je me rends compte que Paul et moi avons eu des débuts assez sem­blables : nous avons tous les deux fait beau­coup de films ama­teurs. Chez moi, mes par­ents organ­i­saient avec des amis une sorte de fes­ti­val de ciné­ma mai­son, où cha­cun appor­tait son court-métrage. Les enfants ont fini par vouloir par­ticiper. On tour­nait des his­toires de crimes, de mys­tères, de petites fic­tions bricolées. Il y avait quelque chose de très ludique, très joyeux, et surtout un amour du geste de faire des films. Ma décou­verte du ciné­ma est donc liée à la pra­tique. J’ai longtemps fait du théâtre ; j’étais attirée par le jeu, j’ai même tra­vail­lé avec une agence de cast­ing. J’ai ensuite suivi un cur­sus assez hybride, mêlant his­toire de l’art, jour­nal­isme et ciné­ma. Pro­gres­sive­ment, le rap­port à l’image et mon amour des arts visuels ont pris le dessus. Ce qui m’importait surtout, c’était de faire par­tie d’un col­lec­tif, de con­stru­ire quelque chose à plusieurs.

Paul Cho­tel : J’ai gran­di en région parisi­enne, où je regar­dais énor­mé­ment de films. On allait à la médiathèque, mes par­ents me rap­por­taient des DVDs, puis j’ai com­mencé à explor­er moi-même. Lorsque j’ai décidé de par­tir à Mon­tréal pour mes études, j’avais surtout envie de quit­ter la France. Le ciné­ma m’a per­mis cela, avant même de par­tir : c’était un moyen d’aller ailleurs. Mon­tréal s’est imposé pour des raisons très con­crètes ; on y par­lait français, les études étaient moins chères, etc.

En tant que Québé­coise et Français vivant en Amérique du Nord, quelle place a occupé le ciné­ma états-unien dans votre for­ma­tion et votre imag­i­naire ?

Ari­ane Falardeau St-Amour : J’ai l’impression que le ciné­ma améri­cain a été plus écras­ant pour moi que pour Paul, sans doute parce que lui, il avait une forme de dis­tance. Il aimait beau­coup ce ciné­ma et il y avait chez lui une atti­rance pour le con­ti­nent améri­cain qui l’a amené ici. De mon côté, j’ai gran­di sous cette influ­ence. J’en ai beau­coup con­som­mé, mais avec moins de dis­tance cri­tique, et par­fois moins d’amour. Ma mère a joué à cet égard un rôle impor­tant : elle a gran­di à Toron­to, elle est plus anglo­phone. Avec le temps, je me rends compte que je redé­cou­vre cer­tains films main­stream à tra­vers le regard de Paul, qui a un rap­port plus ludique à ce ciné­ma.

PC : Mon rap­port aux États-Unis est ambiva­lent. C’est à la fois proche et loin­tain, fasci­nant et irréel, presque comme une autre planète. Récem­ment, je suis allé à Los Ange­les pour la pre­mière fois et c’était très étrange de voir exis­ter physique­ment des lieux que je con­nais­sais unique­ment par le ciné­ma. En même temps, cela reste une sorte de bulle men­tale, un monde qui n’appartient pas vrai­ment à mon quo­ti­di­en.

Est-ce que vous percevez des dif­férences entre la cinéphilie française et québé­coise ?

P.C. : Oui, claire­ment. Il y a quelque chose de plus terre-à-terre ici ; on théorise et on sur­analyse moins. À Con­cor­dia, on fai­sait des films sans tou­jours com­pren­dre exacte­ment ce qu’on fai­sait et c’était très libéra­teur.

A.F.St‑A. : Je suis assez d’accord. Ici, tout sem­ble pos­si­ble. Il y a une place pour essay­er, pour rater, pour bricol­er. Quand on voy­age avec les films, notam­ment en Europe, on se rend compte que la manière de par­ler du ciné­ma peut être plus intim­i­dante, voire être source de com­plex­es. Le lan­gage, les références, la pos­ture cri­tique ne sont pas les mêmes. Ce n’est pas négatif, mais ce n’est pas tou­jours notre manière à nous.

Vous exercez tous les deux plusieurs fonc­tions : réal­i­sa­tion, mon­tage, pro­duc­tion, direc­tion pho­to… Com­ment cela nour­rit-il votre tra­vail de cinéastes ?

A.F.St‑A. : J’ai tou­jours eu ce rap­port très con­cret au tra­vail. À l’université, je voulais sim­ple­ment faire des films. Je me suis beau­coup retrou­vée assis­tante réal­isatrice, un rôle trans­ver­sal, presque de cheffe d’orchestre. J’aimais com­pren­dre ce dont un film a besoin pour exis­ter. Mais j’ai fini par me lass­er et la pro­duc­tion s’est finale­ment imposée assez naturelle­ment, dans la con­ti­nu­ité de cette pre­mière expéri­ence. Puis j’ai com­mencé à faire de la direc­tion pho­to pour d’autres cinéastes, ce que j’aime énor­mé­ment : se met­tre au ser­vice de la vision de quelqu’un d’autre, tra­vailler de manière sen­sorielle, moins cérébrale. Aujourd’hui, j’ai trou­vé un équili­bre frag­ile mais heureux entre ces dif­férentes pra­tiques.

P.C. : De mon côté, je fais beau­coup de mon­tage. Au départ, on mon­tait nos pro­pres films par manque de moyens. Puis, à force de tra­vailler avec des amis, c’est devenu un vrai méti­er. C’est un peu la même logique pour la pro­duc­tion : quand per­son­ne n’accepte de pro­duire ton film, tu finis par le faire toi-même.

Vos films sont hybrides, à la croisée du doc­u­men­taire. Ils sont aus­si tra­ver­sés par des digres­sions, des réc­its qui bifurquent.

A.F.St‑A. : Je pense que cela reflète directe­ment notre manière de tra­vailler. Nous ne nous limi­tons ni à une seule forme, ni à un seul rôle. Nous aimons que les fron­tières restent poreuses, entre les gen­res, entre les postes, entre les fonc­tions. Le fait de pou­voir faire un film de A à Z offre une grande lib­erté. Nous coréal­isons, nous écrivons ensem­ble, nous brouil­lons volon­taire­ment cer­taines lignes. Pour Douce Pris­on­nière, par exem­ple, nous n’avions pas vrai­ment l’intention de faire un film. Nous avions un peu de pel­licule, nous dévelop­pi­ons un long-métrage en par­al­lèle, et nous avions envie d’essayer des choses. Le film est né ain­si, dans une semaine passée à expéri­menter.

Vous lais­sez donc une place impor­tante au hasard ?

A.F.St‑A. : Oui, totale­ment, même si per­son­nelle­ment j’ai besoin d’élé­ments matériels pour créer. C’est un équili­bre : il est dif­fi­cile pour moi de tra­vailler à par­tir de quelque chose de pure­ment abstrait. En ce moment, on écrit un scé­nario plus nar­ratif, plus clas­sique, et c’est nou­veau pour moi. J’ai par­fois besoin de recon­necter avec le réel, sinon je perds le sens de ce que je fais. Quand on est face à quelque chose de tan­gi­ble – un lieu, une matière, une sit­u­a­tion – la digres­sion devient naturelle. Devant son logi­ciel de traite­ment de texte, ce n’est pas la même chose. Il faut une struc­ture pour écrire, mais sur le ter­rain, on accepte davan­tage de ne pas savoir ce qui va arriv­er.

Vos films sont aus­si très mar­qués par la dis­pari­tion, les fan­tômes, l’invisible. Est-ce une fas­ci­na­tion com­mune ?

P.C. : Je suis arrivé au ciné­ma par le ciné­ma de genre. C’est resté très présent pour moi. J’aime ce que ce champ per­met : pos­er des ques­tions formelles con­crètes. Com­ment représen­ter un fan­tôme ? Une dis­pari­tion ? Com­ment tra­vailler le son, l’image, l’absence ? On prend beau­coup de plaisir à chercher des répons­es à ces ques­tions.

A.F.St‑A. : C’est claire­ment une influ­ence de Paul sur moi. De mon côté, je suis pro­fondé­ment nos­tal­gique. Les choses qui dis­parais­sent me touchent énor­mé­ment. Filmer le vide, l’absence, c’est quelque chose de très fort pour moi émo­tion­nelle­ment. Je pense que le ton de nos films vient de là : le mélange entre l’amour du genre chez Paul et mon rap­port intime à la dis­pari­tion. Et formelle­ment, la fig­ure du fan­tôme est pas­sion­nante : tex­tures, opac­ité, flou… C’est un ter­rain de jeu riche.

Douce Pris­on­nière filme une région par­ti­c­ulière du Québec, La Beauce. Quel rap­port avez-vous à ce ter­ri­toire ?

A.F.St‑A. : La Beauce est une région stéréo­typée au Québec. On en par­le sou­vent de manière péjo­ra­tive, comme d’un ter­ri­toire pop­uliste, con­ser­va­teur, mas­culin, gris. Ce sont des images très présentes dans le ciné­ma et l’imaginaire québé­cois. Or la réal­ité est beau­coup plus com­plexe. Il y a une grande diver­sité de com­mu­nautés, notam­ment his­panophones, une richesse humaine et cul­turelle que l’on voit rarement à l’écran. Ce qui nous intéresse, c’est de pro­pos­er un autre regard, plus nuancé, sur ce ter­ri­toire et sur son avenir.

P.C. : On présente sou­vent le pro­jet comme une forme de sci­ence-fic­tion min­i­mal­iste, presque en oppo­si­tion à la sci­ence-fic­tion hol­ly­woo­d­i­enne. Il n’y a pas de grands enjeux spec­tac­u­laires, pas de planète à sauver. Juste un ter­ri­toire, des gens, un futur pos­si­ble.

A.F.St‑A. : Tra­vailler ensem­ble, avec nos regards dif­férents, québé­cois et français, enri­chit énor­mé­ment notre pra­tique. Ça per­met de remet­tre en ques­tion ce qu’on prend pour acquis, de regarder le ter­ri­toire autrement.

Regarder des films nour­rit-il votre tra­vail, ou peut-il par­fois l’entraver ?

A.F.St‑A. : Pour moi, ça nour­rit énor­mé­ment. On regarde beau­coup de films ensem­ble, ça sus­cite des dis­cus­sions, des idées. Évidem­ment, quand on développe un pro­jet, cer­tains films peu­vent être mis de côté pour ne pas par­a­siter le tra­vail. Mais glob­ale­ment, le ciné­ma appelle le ciné­ma. On vient de pass­er plusieurs jours à voir beau­coup de films pen­dant la Semaine de la Cri­tique, et c’était génial ! J’ai plein d’images et d’idées en tête… Ça peut créer une fatigue d’être autant devant un écran, mais ça insuf­fle avant tout un véri­ta­ble élan.

PC : Oui, c’est aus­si une ques­tion de temps et d’énergie. Mais j’adore décou­vrir ce que font les autres, voir des films, ren­con­tr­er des cinéastes en fes­ti­val.

Et lorsqu’il s’agit de mon­tr­er vos pro­pres films, que représen­tent les fes­ti­vals pour vous ?

P.C. : Nos films sont très sen­soriels, donc la salle est impor­tante. Pour moi, les fes­ti­vals sont surtout l’occasion de ren­con­tr­er d’autres cinéastes. C’est un méti­er dif­fi­cile, et ces moments sont à la fois ras­sur­ants et inspi­rants. On se rend compte qu’il existe mille manières de faire du ciné­ma, notam­ment en dehors des codes de l’industrie améri­caine.

A.F.St‑A. : Oui, c’est vrai­ment ras­sur­ant de ren­con­tr­er des cinéastes venus du monde entier qui finis­sent par faire la même chose que toi, qui ont les mêmes prob­lèmes, qui se posent les mêmes ques­tions.

Pen­dant la Semaine de la cri­tique, y a‑t-il un film qui vous a par­ti­c­ulière­ment mar­qué ?

A.F.St‑A. : Sans hési­ta­tion, Last Night I Con­quered the City of Thebes de Gabriel Azorin. C’est un geste très fort, risqué, mais jamais dans la provo­ca­tion. Il y a une grande con­fi­ance dans le dis­posi­tif, dans le temps, dans le rêve. Ce que j’aime beau­coup, et que je recon­nais chez Paul et moi, c’est une atti­rance pour des ciné­mas nuancés, autant dans la forme que dans le fond. Des films qui pren­nent des risques sans chercher à prou­ver quoi que ce soit. Pour moi c’est essen­tiel, au ciné­ma comme dans la vie.