Une fois par mois, Boys in the Band revis­ite une œuvre mar­quante de l’histoire du ciné­ma gay, les­bi­en ou queer en inter­ro­geant le car­ac­tère situé de ma posi­tion de spec­ta­teur et la part intime de mon rap­port aux images. Ce mois-ci : Mys­te­ri­ous Skin et la mise en scène des trau­ma­tismes sex­uels.

Dans ma chronique précé­dente, je n’ai sans doute pas tout dit sur ma mère, mais j’en ai cer­taine­ment dit trop peu sur Mys­te­ri­ous Skin de Gregg Ara­ki, un film pas­sion­nant à de nom­breux égards. Avant de rédi­ger ce texte, j’envisageais de m’intéresser à une autre thé­ma­tique : celle de la mise en scène explicite des vio­lences sex­uelles dans le ciné­ma queer, une ques­tion autour de laque­lle je tourne depuis un cer­tain temps dans l’exercice de mon méti­er d’enseignant. L’idée m’en est venue, il me sem­ble, à une pro­jec­tion de La Piel que habito de Pedro Almod­ó­var que j’organisais à Poitiers. Une fois la lumière ral­lumée dans la salle, j’ai lu avec désar­roi l’expression de choc sur les vis­ages de mes étudiant·es venu·es assis­ter à la séance. Ces dernières années, la sen­si­bil­ité très vive des jeunes cinéphiles à la représen­ta­tion ciné­matographique des vio­lences sex­istes et sex­uelles m’a fait réalis­er que, sans que j’en aie con­science, cet enjeu reve­nait très régulière­ment dans les exem­ples que j’utilisais dans le cadre de mes cours ou dans les films que je pro­gram­mais dans mon ciné-club. Chaque fois, c’était le silence embar­rassé de la salle, les yeux bais­sés, les ric­tus crispés qui me fai­saient réalis­er, après-coup, ce que les œuvres que j’avais choisies de mon­tr­er pou­vaient avoir de dérangeant. De nom­breux films queer que j’ai souhaité leur faire décou­vrir, tels que Female Trou­ble de John Waters, Nowhere de Gregg Ara­ki ou Poi­son de Todd Haynes ont en com­mun de met­tre en scène des vio­ls et des agres­sions cor­porelles de manière explicite (et par­fois sur un mode ironique) – ce sont des images dif­fi­ciles à digér­er pour une généra­tion biberon­née à Heart­stop­per[1], pour qui le terme queer rime avec bien­veil­lance et inclu­siv­ité. Dans nos échanges, je les ai sou­vent senti·es mal à l’aise dès lors que des com­porte­ments prob­lé­ma­tiques étaient représen­tés à l’écran ; en par­ti­c­uli­er lorsqu’ils l’étaient d’une manière qui leur sem­blait trop explicite ou ambigüe. Le soir de cette pro­jec­tion, la dis­cus­sion pas­sion­nante qui a suivi le vision­nage m’a cepen­dant amené à for­muler l’hypothèse que la mon­stra­tion explicite du viol dans La Piel que habito me sem­blait en réal­ité moins prob­lé­ma­tique et hyp­ocrite que son escamo­tage dans Par­le avec elle, que j’avais revu quelques mois plus tôt avec une cer­taine gêne. Sous cou­vert de neu­tral­ité, l’ellipse du viol procé­dait en l’occurrence d’une édul­co­ra­tion davan­tage com­plaisante que la vio­lence glaçante de La Piel que habito qui, à sa manière, me parais­sait plus morale dans sa façon de posi­tion­ner le spec­ta­teur par rap­port aux événe­ments représen­tés.

Ni Par­le avec elle, ni La Piel que habito ne pou­vant tout à fait être con­sid­érés comme des films gais ou queer, j’en reviens à Mys­te­ri­ous Skin qui con­stitue à mes yeux un mod­èle de prise en charge ciné­matographique du motif des vio­lences sex­uelles, dans sa façon de tress­er l’implicite et l’explicite d’une manière qui ne nie pas les aspects ambiva­lents des expéri­ences trau­ma­tiques. Le film me touche par­ti­c­ulière­ment par la manière très fine et com­plexe dont il parvient à se plac­er par rap­port au défi qua­si­ment insur­montable posé par sa thé­ma­tique. La qual­ité irreprésentable de la vio­lence pédophile soulève en effet de nom­breuses dif­fi­cultés : l’évidente impos­si­bil­ité de recon­stituer l’acte devant la caméra, le risque de bas­culer dans le voyeurisme ou le sen­sa­tion­nal­isme en cédant au spec­tac­u­laire, et le dan­ger équiv­a­lent d’une euphémi­sa­tion qui pour­rait en édul­cor­er la vio­lence pour les spectateur·rices. Mys­te­ri­ous Skin atteint une forme d’équilibre idéal au sens où 1) il laisse le spec­ta­teur libre en lui don­nant à voir et à enten­dre des points de vue con­tra­dic­toires sur les mêmes événe­ments ; 2) en même temps, il se posi­tionne réelle­ment par rap­port à son sujet, c’est-à-dire que, con­traire­ment à Par­le avec elle, il ne feint pas l’objectivité et la dis­tance pour met­tre les prob­lèmes sous le tapis. En témoigne la pre­mière scène d’agression de Neil enfant (Chase Elli­son) par son coach Hei­der (Bill Sage), que Neil adulte (Joseph Gor­don Levitt) racon­te une quin­zaine de min­utes après le début du film. L’ensemble des choix formels opérés par­ticipe d’une com­plex­ité de la représen­ta­tion : l’agression, sans être explicite­ment mon­trée, est sug­gérée sans ambiguïté de manière à sus­citer le malaise chez celui ou celle qui regarde ; le spec­ta­teur se retrou­ve à la fois à la place de la vic­time et con­fron­té à la com­plex­ité de ses affects face à l’événement.

La séquence, découpée en trois temps, procède d’une logique de glisse­ment, qui témoigne de façon très juste du mécan­isme de pré­da­tion pédophile. Au départ, les rap­ports entre Neil et son entraîneur sont placés sous le signe de l’innocence et du jeu – même si le spec­ta­teur, con­traire­ment au petit garçon, n’est pas dupe des inten­tions de l’homme. Neil et Hei­der s’engouffrent dans la mai­son de ce dernier, plongée dans une pénom­bre bleutée à la lisière du sur­na­turel[2], tan­dis que le coach félicite Neil pour sa per­for­mance au match du soir. Il allume l’é­clairage du salon, baig­nant l’espace dans une lumière chaude et accueil­lante. Neil, filmé en plan rap­proché, s’installe dans un pouf où il est rejoint par son coach : ce dernier se place au même niveau que l’enfant, se com­por­tant comme s’ils étaient égaux. Il est excité de lui mon­tr­er les polaroïds qu’ils ont pris lors de la précé­dente vis­ite du garçon. Une pre­mière rup­ture est mar­quée lorsque, dans une série d’inserts sur l’album rem­pli de pho­togra­phies de Neil, reten­tis­sent quelques notes de syn­thé qui vien­nent trou­bler l’espace sonore. Une deux­ième survient dans un insert encore plus rap­proché sur l’index du coach qui désigne une pho­togra­phie de l’album : celle sur laque­lle, pré­cisé­ment, il a enfon­cé son doigt dans la bouche de Neil, une image dont le spec­ta­teur perçoit immé­di­ate­ment l’aspect obscène. Le coach con­tred­it Neil, qui se trou­ve « l’air stu­pide » : son doigt caresse la pho­togra­phie tan­dis qu’il ajoute : « Tu as l’air par­fait… Ton expres­sion… Comme si tu fai­sais un rêve mer­veilleux… ». De retour au plan d’ensemble, le coach caresse la cuisse de l’enfant, en lui susurrant qu’il a pen­sé à lui toute la semaine, mais Neil, gêné, l’interrompt en pré­tex­tant qu’il a faim.

La séquence se pour­suit dans la cui­sine où l’homme ouvre un plac­ard rem­pli de frian­dis­es : Neil choisit une mar­que de céréales que sa mère n’a pas les moyens de lui offrir. À nou­veau, ce pas­sage est mar­qué par plusieurs rup­tures de ton. Lorsque Neil répand par mégarde le con­tenu d’un paquet de céréales et lâche un juron (« Shit »), il guette la rép­ri­mande d’un air inqui­et, mais le coach se con­tente de dépos­er son index (encore !) sur les lèvres de l’enfant gêné. L’homme se déride aus­sitôt, com­mençant à son tour à éven­tr­er les paque­ts de céréales et à en répan­dre le con­tenu dans les airs en riant aux éclats, bien­tôt accom­pa­g­né par le petit garçon. Une nou­velle cas­sure inter­vient lorsque le sourire de l’homme s’efface brusque­ment de son vis­age : Neil, en con­trechamp, baisse les yeux d’un air gêné vers la nour­ri­t­ure ren­ver­sée au sol, tan­dis que la musique d’Harold Budd qui accom­pa­g­nait le jeu sur un mode onirique s’interrompt soudain, sur une note légère­ment dis­so­nante. Neil lève à nou­veau les yeux : va-t-il être puni ? C’est sur la flat­terie (les com­pli­ments sur le match), la com­plic­ité (la con­sul­ta­tion de l’album, le jeu), la récom­pense (les céréales), la honte et la cul­pa­bil­ité (la « bêtise » com­mise dans la cui­sine) que s’est con­stru­ite la pos­si­bil­ité de l’agression.

À par­tir de ce moment-là, le découpage sépare sys­té­ma­tique­ment les corps des deux pro­tag­o­nistes. C’est évidem­ment une néces­sité : la scène serait infilmable autrement, en tout cas sans trau­ma­tis­er le jeune comé­di­en. Ara­ki alterne d’abord entre un plan rap­proché poitrine sur le petit Neil, vis­i­ble­ment mal à l’aise, filmé à hau­teur de l’enfant et d’un point de vue neu­tre (la caméra est instal­lée à côté du coach et non à sa place) et le gros plan sur le vis­age du pré­da­teur, pour le coup filmé du point de vue sub­jec­tif de Neil (en témoigne l’usage de la con­tre­p­longée et le regard caméra de Bill Sage). Une série de rac­cords mou­ve­ment vient ensuite fig­ur­er le rap­proche­ment (he makes a move, lit­térale­ment) du pédophile : 1) Il se penche en avant, son vis­age emplis­sant le cadre au moment où il déclare : « Tu me plais, Neil ; tu me plais telle­ment… » / Sa main couche l’enfant sur le sol jonché de céréales 2) Il s’avance à nou­veau en dis­ant « Quand j’aime vrai­ment quelqu’un… » / Il pose sa tête sur le torse de l’enfant (vraisem­blable­ment un man­nequin ou une dou­blure) (« J’ai une manière de leur mon­ter ce que je ressens. »). L’index du coach refait son appari­tion, cette fois posé sur ses pro­pres lèvres : il scelle la prison du secret (« Il n’y a rien de mal à embrass­er quelqu’un de cette manière, ne laisse per­son­ne te dire que c’est mal »), débouchant sur un dernier mou­ve­ment en avant, son vis­age occul­tant pro­gres­sive­ment l’ensemble du champ, un plan suivi de quelques sec­on­des de noir. Tout le long du film, le mon­tage ménagera de telles béances : ces écrans noirs sont autant un voile pudique sur le viol qui ne peut être mis en scène que la fig­u­ra­tion lit­térale du trau­ma, qu’il s’agisse de l’amnésie de Bri­an ou du déni de Neil.

Le gros plan sur le vis­age du coach est par­ti­c­ulière­ment ambiva­lent, parce qu’il le met en valeur. Plus tôt dans le film, Neil adulte décrit leur ren­con­tre en ces ter­mes : « Le désir s’est abat­tu sur moi comme un coup de mas­sue. Il ressem­blait aux garde-côtes, aux cow­boys et aux pom­piers que je voy­ais dans les mag­a­zines Play­girl que ma mère cachait sous son lit. » Et la mise en scène, au dia­pa­son, joue de toute la gram­maire de la fas­ci­na­tion visuelle : plan iconique de Hei­der qui se retourne et ôte ses lunettes de soleil, suc­ces­sion d’inserts de pho­togra­phies de beef­cakes[3] mous­tachus de mag­a­zines éro­tiques, course au ralen­ti du coach, con­trechamps sur le vis­age éber­lué du petit Neil avec une vari­a­tion de focale traduisant son ver­tige… Que cet enfant de huit ans puisse être fasciné, voire authen­tique­ment trou­blé par son coach, met néces­saire­ment mal à l’aise le spec­ta­teur. Il n’y a pour­tant rien de choquant là-dedans : les pre­miers émois advi­en­nent effec­tive­ment à ce moment-là. Mais le désir nais­sant d’un enfant pour un adulte n’est jamais un désir de pass­er à l’acte et un enfant est évidem­ment inca­pable de con­sen­tir à quoi que ce soit auprès d’un adulte. C’est pré­cisé­ment le mélange d’affection et de désir que Neil éprou­ve pour Hei­der qui con­stituera ensuite les bar­reaux de sa prison de déni. Et le film, con­traire­ment au per­son­nage, n’en est pas dupe. Formelle­ment, l’iconisation du coach est con­stam­ment con­tred­ite par d’autres aspects de la mise en scène d’Araki : non seule­ment par l’utilisation inquié­tante de la musique, comme je l’ai déjà noté, mais surtout par l’insertion, au milieu des images que j’ai décrites plus haut, d’une série de plans en plongée de Neil trem­blant de ter­reur, les yeux tan­tôt fer­més, tan­tôt écar­quil­lés d’horreur, la bouche tor­due par le malaise, lais­sant échap­per des gémisse­ments déchi­rants. Après le viol, tan­dis que le coach tente d’imposer par la parole sa ver­sion des événe­ments (« Tu as aimé, c’est OK que tu aies aimé, tout ira bien »), la pros­tra­tion ini­tiale de Chase Elli­son, puis son regard caméra, con­tre­dis­ent les pro­pos de ce dernier : son expres­sion impa­vide témoigne sans un mot d’une sidéra­tion dévastée. « On aurait dit que ton vis­age avait été effacé » dira Neil avec lucid­ité à Bri­an (Brady Cor­bet) à la fin du film en lui faisant le réc­it de son agres­sion. La ver­sion des événe­ments qui nous est livrée par Neil adulte est ain­si désignée comme celle de l’agresseur, qui recou­vre en par­tie le trau­ma­tisme de l’enfant pour­tant attesté par les images. La clarté de la posi­tion d’Araki est per­cep­ti­ble dans la suite du film, l’idéalisation par Neil de son « his­toire » avec Hei­der trou­vant sans cesse des con­tre­points, notam­ment dans les plans de réac­tion effarés de ses amis Eric (Jeff Licon) et Wendy (Michelle Tra­cht­en­berg) et dans la remar­que défini­tive de cette dernière lorsqu’il exprime une énième fois sa nos­tal­gie pour l’homme qu’il n’a jamais oublié : « Neil… tu avais huit ans. »

Ce que Bri­an (qui croit qu’il a été enlevé par des extrater­restres) et Neil (qui pense avoir vécu une his­toire d’amour con­sen­tante avec Hei­der) ont refoulé, et que le film a pudique­ment éclip­sé, finit cepen­dant par refaire sur­face avec une vio­lence inouïe au fil des scènes dans lesquelles Neil se pros­titue, en par­ti­c­uli­er dans la dernière d’entre elles où un client sadique (mous­tachu, comme le coach) bru­talise et vio­le le jeune homme. C’est une séquence qui vise osten­si­ble­ment à cho­quer : le mon­tage sac­cadé pro­longe les « Slut ! » éruc­tés avec véhé­mence par le client, ses mou­ve­ments de bassin et ses coups répétés sur la tête de Neil, qui com­mence à saign­er et perd con­nais­sance. Après un nou­veau fon­du au noir, nous retrou­vons Neil en très gros plan, le vis­age baigné de sang, appelant sa mère à l’aide. À ce moment-là du film, cette vio­lence explicite est une néces­sité nar­ra­tive : c’est un wake-up call pour Neil après trois pre­miers rap­pels[4] que sa pul­sion d’autodestruction risque de lui coûter la vie. Mais elle a par ailleurs une autre visée : elle vient, tar­di­ve­ment, met­tre en images ce qui n’était pas représentable. Le film a besoin de cette scène pour appel­er un chat un chat, pour con­fron­ter le spec­ta­teur à la vio­lence réelle de l’abus et dessiller le pro­tag­o­niste, pour lui per­me­t­tre à son tour d’éclairer son ancien cama­rade. Non seule­ment ce viol est la con­séquence de l’agression inau­gu­rale, mais il est en même temps sa répéti­tion, et ce qui la dévoile comme telle aux yeux du pro­tag­o­niste. Le mono­logue final de Neil achèvera de ren­dre vis­i­bles, par la cru­dité glaçante de ses mots, ces images man­quantes, dont cer­tains frag­ments émer­gent soudain en guise de con­trechamp aux images idéal­isées du début du film (le coach de dos, en sueur, hale­tant comme un goret, tan­dis que Neil racon­te en off com­ment il lui impo­sait des défis sex­uels con­tre de l’argent). L’ellipse était indis­pens­able : tout ne pou­vait être mon­tré. Mais il fal­lait aus­si que le film sorte à un moment de sa gangue coton­neuse pour met­tre à nu la vio­lence de ce qui avait jusqu’alors été lais­sé hors-champ.

J’imagine que l’on pour­rait reprocher à Ara­ki de pro­longer des amal­games entre pédophilie et homo­sex­u­al­ité, ou entre trau­ma et tra­vail du sexe ; qu’on pour­rait lui en vouloir de don­ner une « mau­vaise image » de la com­mu­nauté gay. On pour­rait aus­si dire que Neil est une « mau­vaise vic­time » : il se présente comme un demi-sociopathe dénué d’empathie, qui exprime son désir et son amour intacts pour celui ayant abusé de lui et cherche dés­espéré­ment son image chez les hommes qu’il fréquente à l’âge adulte. Le film, par con­séquent, pro­poserait un mau­vais « mod­èle », voire, en relayant sa per­spec­tive, glam­ouris­erait la pédophilie. Pour les raisons que je viens d’exposer, il me sem­ble que la mise en scène d’Araki des­sine au con­traire une fron­tière nette entre le point de vue exprimé par Neil et le point de vue du film lui-même.

On a tou­jours envie de trou­ver des solu­tions sim­ples à des prob­lèmes com­plex­es ; on a tou­jours envie de représen­ta­tions aux­quelles s’identifier, qui nous ras­surent et nous con­for­tent dans l’idée que nous avons de ce qui est juste, de ce qui est bon. B. Ruby Rich rap­pelle dans sa col­lec­tion d’essais New Queer Cin­e­ma : The Director’s Cut, que les festivalier·es LGBT+ des années 1990 ont sou­vent été rebutés par les représen­ta­tions néga­tives que le New Queer Cin­e­ma pro­po­sait des gays et des les­bi­ennes dans un désir assumé de trans­gres­sion, dans un con­texte de crise du SIDA où ces pop­u­la­tions étaient par­ti­c­ulière­ment stig­ma­tisées. Ses fig­ures de criminel·les, de hors-la-loi, de vio­leurs étaient un cri de rage con­tre le statu quo, mais elles don­naient une mau­vaise image de la com­mu­nauté – ou en tout cas, elles ne fonc­tion­naient guère comme sup­ports d’identification. Ces publics leur préféraient les représen­ta­tions inof­fen­sives de comédies roman­tiques con­sen­suelles qui leur promet­taient des hap­py ends hol­ly­woo­d­i­ens. Par ailleurs, comme le for­mule David Halperin dans L’Art d’être gay, les poli­tiques d’identité – aus­si néces­saires soient-elles – se font par­fois au prix de l’expression de la sub­jec­tiv­ité des indi­vidus. Il fal­lait faire front, mon­tr­er que les pédés étaient en fait des hétéros comme les autres et mon­tr­er par là qu’on méri­tait les mêmes droits ; et le ciné­ma gay de l’après-Stonewall a joué son rôle dans cette entre­prise de légiti­ma­tion. Mais cette volon­té de nor­mal­i­sa­tion néces­site d’escamoter ce qui sin­gu­larise, ce qui gêne, ce qui offense – quand bien même il existe. On peut aisé­ment pro­longer cette réflex­ion à l’enjeu des vio­lences sex­istes et sex­uelles : sur ces sujets, il y a des expéri­ences que l’on n’a pas envie de voir représen­tées parce qu’elles débor­dent le cadre de ce que l’on con­sid­ère comme la manière cor­recte d’agir, de réa­gir ou de par­ler. Pour­tant ces expéri­ences ont bien été vécues. Je ne suis pas cer­tain que les représen­ta­tions édi­fi­antes et exem­plaires aident à vivre ; en ce qui me con­cerne, en tout cas, elles m’ont rarement aidé, peut-être parce que je n’ai jamais pen­sé que le ciné­ma avait voca­tion à nous présen­ter des mod­èles de com­porte­ment adéquats. J’attends plutôt de lui qu’il m’aide à faire sens de mon exis­tence et de celle des autres. Mys­te­ri­ous Skin tend sans doute un miroir dérangeant ou déplaisant aux vic­times d’abus, mais elles peu­vent peut-être y dis­tinguer un reflet plus proche de ce qu’elles ont effec­tive­ment vécu.

J’en reviens à la ques­tion esquis­sée dans l’ouverture de ce texte, qui excède l’analyse du film lui-même : peut-on mon­tr­er un film aus­si choquant et poten­tielle­ment « trig­ger­ing » pour cer­tains publics ? En classe, où les étudiant·es n’ont au fond pas le choix de vision­ner ou non ce que je leur donne à voir, j’ai doré­na­vant ten­dance à les prévenir en amont qu’une œuvre au pro­gramme risque de les cho­quer et à leur pré­cis­er pour quelles raisons ; libre à elles et eux de ne pas vision­ner l’œuvre ou de s’absenter le jour J – l’évaluation ne portera pas dessus. En ce qui con­cerne les films que je pro­gramme en salles, je n’ai en revanche aucun scrupule à mon­tr­er ce que bon me sem­ble. À par­tir du moment où j’entre dans une salle de ciné­ma – d’autant plus si le film est classé inter­dit aux moins de 12 ou 16 ans –, je signe une forme de con­trat implicite : j’accepte qu’une œuvre puisse me cho­quer, me boule­vers­er, m’indigner, bref, qu’elle puisse me trans­former. Je ne crois pas que l’on puisse tenir un film que l’on a choisi de voir respon­s­able de l’effet qu’il nous fait ; comme le for­mule avec humour l’une de mes col­lègues préférées : « si tu es trau­ma­tisé par une œuvre, c’est à toi, pas à elle, de suiv­re une psy­ch­analyse ». Je com­prends que la con­fronta­tion aux images puisse être douloureuse pour certain·es ; libre à elles et eux d’éviter les salles obscures et les œuvres qui les ramè­nent à leurs démons. En ce qui me con­cerne, elle a été plutôt salu­taire. Si je reviens con­stam­ment aux œuvres se sai­sis­sant de la prob­lé­ma­tique des vio­lences physiques et sex­uelles, c’est que j’ai besoin d’y revenir, que j’ai besoin d’y penser. Y com­pris quand elles appréhen­dent ces prob­lé­ma­tiques d’une manière qui peut sem­bler incon­venante et déplacée : j’ai envie de com­pren­dre en quoi, pourquoi. Bien sûr qu’un film comme celui d’Araki ravive, y com­pris pour moi, cer­taines expéri­ences très douloureuses, mais dans la sécu­rité d’une salle de ciné­ma ou d’un apparte­ment, la fic­tion autorise vis-à-vis des événe­ments une dis­tance inédite, que nous n’avons jamais dans notre pro­pre vie. De plus, le film, con­traire­ment à mes sou­venirs, a une matéri­al­ité : non seule­ment a‑t-il une fin, mais je peux, comme je viens de le faire, le soumet­tre à mon regard cri­tique et ana­ly­tique, pour mieux com­pren­dre com­ment il procède et ce qu’il m’apprend de ce que j’ai vécu mais que je n’avais pas les moyens d’appréhender seul.

Notes

Notes
↑1 Une série Net­flix adap­tée d’une BD elle-même très pop­u­laire.
↑2 C’est d’ailleurs cette lumière bleue qui fera envis­ager à Bri­an, le cama­rade de Neil, qu’il a été kid­nap­pé par des extrater­restres.
↑3 Le terme désigne l’équivalent mas­culin des pin-ups : ces mod­èles mas­culins posant torse nu, dont les pho­togra­phies sont dev­enues pop­u­laires à par­tir des années 1950.
↑4 Le pre­mier client de Neil lui annonce après la passe qu’il n’a pas mis de préser­vatif, le sec­ond l’oblige à en met­tre un, le dernier est malade du Sida et lui demande sim­ple­ment de le caress­er le dos pen­dant qu’il gémit de plaisir d’être touché.