D’emblée, Pom­péi, Sot­to le Nuv­ole met au jour le geste réflexif de Gian­fran­co Rosi. À l’ouverture spec­tac­u­laire — la mer de nuages qui entoure le Vésuve s’étend pro­gres­sive­ment au-dessus de Naples – suc­cède une séquence dans un ciné­ma vide et décrépi où est pro­jeté un vieux doc­u­men­taire sur la destruc­tion de Pom­péi ; le motif atmo­sphérique, évidem­ment, est sim­i­laire. En plus d’annoncer assez osten­si­ble­ment la pein­ture d’une ville en proie à une men­ace éter­nelle, Rosi inter­roge la van­ité, voire la vacuité de son art. La caméra revien­dra d’ailleurs à la fin du film dans ce décor, dont le délabre­ment sera souligné par de nou­veaux axes de pris­es de vue : le ciné­ma ne filme, au fond, que des futures ruines. Une archéo­logue con­firme cette piste au détour d’une déc­la­ra­tion : le temps, en solid­i­fi­ant les traces des sec­on­des avant la cat­a­stro­phe – les cadavres cal­cinés de Pom­péi – « détru­it tout et con­serve tout » con­join­te­ment. Il en irait ain­si du ciné­ma de Rosi, qui cap­ture un instan­ta­né de Naples imprégné de (et presque enseveli sous) toutes les couch­es de son passé apoc­a­lyp­tique. Le film s’emploie de la sorte à dress­er un plan en coupe de la ville, en investis­sant ses hau­teurs vol­caniques et son sous-sol (le passé), et entre ces deux strates son présent, pris en étau. Rosi traque le même air trag­ique qui pèse sur les habi­tants : son regard se pose sur le quo­ti­di­en d’un vieux libraire enseignant l’Histoire à des goss­es d’un quarti­er pop­u­laire, doc­u­mente l’attente de marins syriens en escale, ou dépeint encore les nuits agitées d’un cen­tre d’appel de sec­ours. Le mon­tage fait coex­is­ter leur inquié­tude avec l’effroi des fig­ures mor­ti­fiées de l’Antiquité, de façon à ce que tout dans le spec­ta­cle des élé­ments naturels (pierre, feu et eau) annonce l’inévitable retour de la cat­a­stro­phe pom­péi­enne. En somme, Rosi cherche à filmer dans les Napoli­tains aujourd’hui les corps cal­cinés de demain.

Ce pro­gramme mor­tifère soulève par ailleurs un intéres­sant prob­lème de mise en scène : com­ment his­tori­cis­er cet enreg­istrement du réel ? Sur ce point, le film serait sans doute plus stim­u­lant si Rosi ne don­nait pas l’impression d’avoir fait rapi­de­ment le tour de ses idées. La quête du cinéaste appa­raît surtout pho­tographique et sur­facique, son choix du noir et blanc lui per­me­t­tant de jouer plus facile­ment des coïn­ci­dences formelles. Ain­si le mar­bre et la peau sem­blent sculpter une même human­ité pétri­fiée, les car­rés de fouilles et les sur­faces embuées masquent de la même manière les ves­tiges de Pom­péi et le paysage de la baie, tan­dis que les con­tours du vol­can se devi­nent dans ceux d’un tas de blé. Il y a bien quelques trou­vailles dans ces rac­cords, mais elles attes­tent dans le même temps d’un cer­tain volon­tarisme ; Rosi s’attache surtout à sym­bol­is­er visuelle­ment le mag­ma his­torique napoli­tain plutôt que de filmer la cité dans sa pleine matéri­al­ité. C’est dans la voca­tion plus prosaïque du film de doc­u­menter le présent que cette approche sur­plom­bante pèche par­ti­c­ulière­ment. Le mon­tage alterné qui voudrait organ­is­er la con­t­a­m­i­na­tion de dif­férentes scènes de vie quo­ti­di­enne par une même peur intem­porelle (les nuages du Vésuve) force la con­cor­dance des angoiss­es – les sec­ouss­es récur­rentes, le van­dal­isme des pilleurs de tombe ou la prox­im­ité de la guerre en Ukraine – et accouche d’un por­trait morcelé assem­blé assez arbi­traire­ment. L’idée d’une ville en état de vig­i­lance infuse bien à tra­vers le mirage plas­tique qu’orchestre le cinéaste (redou­blé par les notes stri­dentes de la bande orig­i­nale), mais les vis­ages pris au piège, eux, n’impriment pas : si Rosi retourne voir une ou deux fois chaque pro­tag­o­niste, le temps du film (assez ramassé) ne lui per­met jamais d’extraire de ces ren­con­tres autre chose que des vignettes joli­ment pho­tographiées. En témoignent par exem­ple les incur­sions dans le sous-sol archéologique opérées de manière, vis­i­ble­ment, à sig­ni­fi­er au for­ceps un mou­ve­ment de plongée vers le passé. Il aurait fal­lu davan­tage de durée pour que la vital­ité perce ces élé­gantes vit­rines d’un Naples muséi­fié.