De très beaux films sont repar­tis sans aucun prix. C’est cru­el, par­fois dis­cutable, mais c’est surtout un indi­ca­teur probant de la qual­ité de la sélec­tion inter­na­tionale. Con­traire­ment à l’an passé, les longs-métrages présen­taient une plus grande tenue dans leur durée. Aus­si on note davan­tage d’homogénéité quant à la qual­ité des regards et des écri­t­ures ciné­matographiques. Si les espaces et les ter­ri­toires ont fait l’objet d’un ques­tion­nement sou­vent stim­u­lant ; les vis­ages, les corps et l’émergence de la parole étaient bien le cen­tre de grav­ité de la pro­gram­ma­tion. Indi­vidu­elle­ment ou col­lec­tive­ment, ces êtres se trou­vent bien sou­vent en sit­u­a­tion de lutte pour se main­tenir, tant bien que mal et au prix de con­tor­sions douloureuses, dans leur dig­nité et leur con­di­tion d’Homme.

Nous avions pointé cette don­née dans le texte de présen­ta­tion du fes­ti­val, les États-Unis étaient à l’honneur cette année ; films améri­cains ou sur l’Amérique, on comp­tait pas moins de cinq regards sur un pays qui sem­blent à la croisée d’un chemin incer­tain. C’est aus­si le cas dans le pal­marès avec la présence de Cal­i­for­nia Town Com­pa­ny de Lee Anne Schmitt (États-Unis) et de Below Sea Lev­el de Gian­fran­co Rosi (États-Unis, Ital­ie). Ces deux films se répon­dent forte­ment, ne serait-ce que géo­graphique­ment puisqu’ils se déroulent en Cal­i­fornie. On peut toute­fois déplor­er la tiédeur du jury inter­na­tion­al qui a attribué le Grand Prix du Ciné­ma du réel au sec­ond (s’ajoute le Prix des jeunes – Ciné­ma du réel), alors que le pre­mier ne récolte “que” la Bourse Pierre et Yolande Per­rault et une men­tion spé­ciale du jury des bib­lio­thèques et du pat­ri­moine. Un choix de rai­son sans doute tant Cal­i­for­nia Town Com­pa­ny, par son ton et son exi­gence, a divisé et désarçon­né, alors que Below Sea Lev­el, sans nier sa valeur, s’avère plus con­sen­suel.

Cal­i­for­nia Town Com­pa­ny est bien le film de ce fes­ti­val, notam­ment parce qu’il se dis­tingue très net­te­ment par son geste emprunt de rad­i­cal­ité et un pro­pos qui dépasse le con­stat pour pro­pos­er une médi­ta­tion sur le rêve améri­cain. Il s’agit d’une vis­ite stupé­fi­ante de cet État qui per­son­ni­fie l’étape ultime de la con­quête du ter­ri­toire et de l’« Amer­i­can dream ». De villes déchues en con­trées vidées de toute présence humaine, Lee Anne Schmitt expose les affres du libéral­isme et de la pri­vati­sa­tion des lieux : villes fan­tômes, nature pil­lée et con­t­a­m­inée, frich­es indus­trielles, com­plex­es mil­i­taro-indus­triels de la guerre froide aujourd’hui désaf­fec­tés. Autant d’espaces qui ne durent que le temps du prof­it et qui sem­blent avoir été vam­pirisés et dévi­tal­isés, atteints par un invis­i­ble et ter­ri­fi­ant virus tox­ique. Le pro­pos est osé, l’esthétique n’est pas en reste. Une voix-off dirige l’itinéraire, elle présente froide­ment le pedi­gree de sites bâtis par des com­pag­nies privées qui allaient jusqu’à détenir le seul syn­di­cat autorisé. Seuls quelques trav­el­lings vien­nent rompre la fix­ité des images en 16mm ; les lieux sont remar­quable­ment sai­sis, grâce à un sens aigu du cadre (Lee Anne Schmitt est aus­si pho­tographe) et de la durée. La démarche, tout à fait assumée, ren­voie claire­ment aux films poli­tiques et con­tes­tataires des années 1960 et 1970. En faisant appel aux archives visuelles ou/et sonores des pro­pa­gan­des com­mer­ciales des années 1940 et 1950 (un film van­tant le traite­ment humain réservé aux japon­ais détenu dans des camps pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale ou un film pro­mo­tion­nel nar­ré par Ronald Rea­gan et financé par une com­pag­nie pétrolière), un jeu de miroir et de con­tre­point icono­graphique s’organise. La matière sonore bruitiste et entê­tante, ponc­tuée de dis­cours édi­fi­ants con­tred­its par l’image, accentue l’idée de cauchemar. La déam­bu­la­tion aboutit dans la Sil­i­con Val­ley, lieu pro­pret et prospère de l’utopie des hautes tech­nolo­gies faisant suite à celle de l’industrie. Et il faudrait être bien naïf pour y voir la promesse d’un avenir radieux.

C’est pré­cisé­ment dans un des lieux vidés de toute présence humaine filmés par Lee Anne Schmitt que se déroule Below Sea Lev­el. Le film de Gian­fran­co Rosi donne ain­si un corps et une parole aux êtres invis­i­bles de Cal­i­for­nia Town Com­pa­ny, hors champ trag­ique et obsé­dant de ce dernier. Dans un ancien camp mil­i­taire en plein désert se sont regroupés des êtres qui vivent sans eau ni élec­tric­ité, sans police ni autorité, dans un dédale de car­a­vanes, abris pré­caires, bus. L’un d’eux a con­nu une longue errance, sans cesse rejeté pour « occu­pa­tion abu­sive de l’espace pub­lic. » On se trou­ve ici à la marge de la marge. « J’ai passé ma vie à éviter la Cal­i­fornie, mais ce n’est pas la Cal­i­fornie ici, c’est l’étranger » con­fie l’un des mem­bres de la com­mu­nauté. La galerie de per­son­nages est sai­sis­sante ; Cindy, touchante (et piètre) coif­feuse et esthéti­ci­enne, n’est autre qu’un vétéran du Viêt-Nam, Bul­let­proof tire son nom du fait qu’elle est étanche aux balles des armes à feu, Water Guy fait le com­merce d’une eau pré­cieuse, The Doc­tor avait une belle mai­son. Il s’agit d’une agré­ga­tion de soli­tudes qui a été menée ici par une cat­a­stro­phe ; elle peut très bien être sen­ti­men­tale, naturelle, sociale. En prof­i­tant du fait qu’ils sont por­teurs de fic­tions, Gian­fran­co Rosi a la pos­si­bil­ité de con­stru­ire de véri­ta­bles per­son­nages et ne s’en prive pas. La présence de la caméra sem­ble être aus­si un élé­ment cathar­tique dans la mesure où l’appareil sem­ble tiss­er des liens entre les per­son­nages et entraîne des con­fes­sions intimes. Tourné sans équipe, le résul­tat est à saluer ; la pho­togra­phie est sou­vent mag­nifique et la bande-son ne souf­fre absol­u­ment pas de ces con­di­tions apparem­ment rudi­men­taires. Seule­ment la con­struc­tion s’avère sans sur­prise, si ce n’est la prox­im­ité qu’il parvient à obtenir avec les habi­tants du lieu. On se situe dans un dis­posi­tif assez clas­sique où alter­nent phas­es d’observation, scènes de la vie du camp et témoignages en aparté. Si bien que l’ensemble (1h55) se révèle un peu longuet et n’y gagne pas for­cé­ment en inten­sité et effi­cac­ité. Un plan splen­dide en dit bien plus en deux min­utes ; The Doc­tor et Insane Wayne y sont à l’arrêt à un pas­sage à niveau. Par le pare-brise-écran du véhicule, on voit pass­er un long con­voi de con­teneurs dis­posés sur deux étages. Pesante fix­ité con­tre défile­ment et mou­ve­ment, fig­ure ici le drame d’existences con­trar­iées pour lesquelles leur présence ici n’a rien d’une lib­erté, mais s’avère l’expression d’un échouage cinglant et d’une impi­toy­able vio­lence sociale.