Le Nou­veau Monde est une fenêtre ouverte pour abor­der la sin­gu­lar­ité et l’ho­mogénéité des thèmes et des formes de l’u­nivers de Ter­rence Mal­ick dont l’in­spi­ra­tion écla­tante sil­lonne à la fois la philoso­phie tran­scen­den­tal­iste améri­caine, le mythe et l’his­toire d’un con­ti­nent et d’une civil­i­sa­tion ain­si que la foi dans l’héritage ciné­matographique hol­ly­woo­d­i­en.

L’art du Nouveau Monde

Le ciné­ma de Ter­rence Mal­ick est un pari con­stant dans la tra­duc­tion de l’indi­ci­ble au moyen des pos­si­bil­ités qu’of­fre la matière ciné­matographique pour faire sens. Tra­ver­sant les épo­ques et les vastes paysages de la géo­gra­phie et de l’his­toire états-uni­ennes, Ter­rence Mal­ick remonte plus avant que le début de ce siè­cle (Les Moissons du ciel), ses années 1950 (Bad­lands) et sa guerre du Paci­fique (La Ligne rouge). Il pro­longe sa vaste anti-épopée nationale qui a croisé le mythe de la lib­erté absolue, l’ex­ode rur­al et la croisade idéologique en terre étrangère. Le Nou­veau Monde n’est pas le dernier film sur la décou­verte de l’Amérique, mais un film sur l’in­stal­la­tion d’une civil­i­sa­tion qui a présidé à la destruc­tion d’une autre. Le pro­logue écrit en pré­cise la date fatidique : 1607, date de la créa­tion de Jamestown. Ce sont les con­séquences de cette date qui ont per­mis au per­son­nage de Sean Penn dans La Ligne rouge, à trois siè­cles de dis­tance, aveu­gle à d’autres mon­des, d’af­firmer qu’il n’a pas d’autre monde.

Fort d’une minu­tieuse recon­sti­tu­tion inspirée de cro­quis européens d’époque, Ter­rence Mal­ick pour­suit la con­sti­tu­tion de son univers soli­taire avec un art con­som­mé du mon­tage flu­ide (valeurs de plans logiques et sig­nifi­antes, très nom­breux rac­cords de mou­ve­ment et de regard, fon­dus et panoramiques suc­ces­sifs), guidé par un point de vue omni­scient et selon un découpage sys­té­ma­tique­ment étranger au plan-séquence « mod­erne ». Héri­ti­er d’une “gram­maire ciné­matographique” de la trans­parence hol­ly­woo­d­i­enne (dont il se sert pour dévelop­per ses célèbres fon­dus enchaînés sur des plans de vols d’oiseaux, d’an­i­maux domes­tiques et sauvages, de champs de blé, d’eau et de forêt vierge…), Ter­rence Mal­ick met en scène une réflex­ion com­plexe sur la nature humaine nichée au creux de la Créa­tion.

Décadrage du genre

Le mythe de la con­struc­tion de l’Amérique a inspiré quelques cinéastes, avec des réus­sites divers­es. Ter­rence Mal­ick, icon­o­claste du mythe, icon­o­claste du ciné­ma, ren­voie au fonde­ment même de ce qui a con­sti­tué et con­stitue encore l’Amérique. Comme Stan­ley Kubrick, Ter­rence Mal­ick respecte la dra­maturgie inhérente au genre, mais procède d’un décalage qui excen­tre l’ac­tion. Il procède par épu­ra­tion des com­posants du film d’aven­ture clas­sique : John Smith est une pâle fig­ure du con­quérant sur les traces d’un Christophe Colomb, d’un Cortés ou d’un Pizarro. Les scènes de com­bats, comme dans La Ligne rouge, ne sont jamais filmées dans leur aboutisse­ment, sans bravoure indi­vidu­elle.

L’esthé­tique des films d’aven­ture clas­siques entre elle-même dans la caté­gorie plus large du film d’ac­tion où la vitesse joue un rôle cen­tral : les péripéties de l’in­trigue, les retourne­ments bru­taux de sit­u­a­tion. Tout se joue dans la rela­tion entre la vitesse et la lenteur, l’étire­ment du temps et sa brusque accéléra­tion. Dans ce ciné­ma synec­do­tique et ellip­tique, l’his­toire est cen­sée s’é­ten­dre sur un cer­tain nom­bre d’an­nées mais il n’y a pas de change­ment physique pour les per­son­nages. C’est une fois de plus à tra­vers la nature qui les entoure et qui se mod­i­fie au gré des années (l’ex­ploita­tion de la terre des Indi­ens perd de ses couleurs et de sa fraîcheur) que le cinéaste s’ex­prime.

Chez Ter­rence Mal­ick, la musique, les voix, les sons naturels et la pic­tural­ité de ses images par­ticipent pleine­ment à l’élab­o­ra­tion ryth­mique du réc­it. Une main cares­sant les hautes herbes pos­sède en soi autant de force que l’ac­tion telle qu’elle nous est imposée aujour­d’hui. L’e­space et le temps pren­nent leur plein sens dans la rhé­torique ciné­matographique. La lenteur des gestes, la con­tem­pla­tion qu’il impose, sont autant de signes de la réten­tion du temps et de sa dilata­tion dans l’ex­péri­ence intime des per­son­nages.

La légende et l’Histoire

Par­tant de la trame d’un film d’aven­ture, il réus­sit à inscrire la vérité de Poc­a­hon­tas dans un con­texte com­posé à la fois d’un sen­ti­ment pan­théiste embras­sant la total­ité du monde et d’une sub­jec­tiv­ité affir­mée.

Qui dit légende, dit vraisem­blance et réc­it d’événe­ments qui auraient pu avoir lieu. La légende est racon­tée dans un style qui lui con­fère un car­ac­tère véridique : l’his­toire est arrivée à une con­nais­sance, elle s’est déroulée dans un lieu déter­miné… De ce pos­tu­lat, Mal­ick s’empare de la légende de Poc­a­hon­tas, jeune fille du chef Powhatan, et de sa ren­con­tre avec John Smith. Ter­rence Mal­ick et son scé­nar­iste se sont beau­coup inspirés des écrits du jeune offici­er. Ce témoignage a pos­te­ri­ori porte en lui la part d’ir­ré­ductible sub­jec­tiv­ité, sub­jec­tiv­ité elle-même redou­blée par l’adap­ta­tion sonore et visuelle de Mal­ick. Mécanique du truche­ment d’his­toires récoltées ça et là, la con­duite du réc­it suit les mou­ve­ments nés de la con­fronta­tion de l’homme avec la nature, orchestré par le croise­ment des mou­ve­ments intérieurs des deux pro­tag­o­nistes de cette légende romanesque.

Der­rière toute his­toire pop­u­laire se dis­simule un enjeu pre­mier, qui échappe sou­vent à l’emprise de la tra­di­tion. La légende prend les formes de la parabole, détourne le réc­it pro­pre au besoin de la morale. Ce type de détourne­ment est pré­cisé­ment ce qu’en­tre­prend Ter­rence Mal­ick depuis Bad­lands avec le ciné­ma clas­sique. Non pas pour en bris­er l’ortho­dox­ie des gen­res, mais plutôt en opérant par décadrage pour mieux se focalis­er sur des inter­ro­ga­tions ontologiques sim­ples. Son ciné­ma mêle l’in­time présence de l’in­di­vidu, ses réac­tions, ses peurs, son émer­veille­ment à la dimen­sion d’un monde dont l’or­gan­i­sa­tion et l’équili­bre sont sans cesse inter­rogés.

Quelles sont les réso­nances de la légende de Poc­a­hon­tas aujour­d’hui ? Si ce n’est de rap­pel­er que l’in­stal­la­tion des colonies anglais­es, au nom de l’ex­pan­sion pré­ten­du­ment bien­veil­lante d’une nation nou­velle, n’est que le par­a­digme du géno­cide. Cette con­quête sig­nifia en réal­ité l’ex­pul­sion vio­lente des Indi­ens de la total­ité du con­ti­nent, jalon­née d’a­troc­ités indi­ci­bles à l’is­sue desquelles on a par­qué les sur­vivants dans des réserves. Ter­rence Mal­ick souligne dans le film l’ir­ra­tional­ité cupi­de et trag­ique de ces ersatz d’H­ernán Cortés qui n’eurent qu’une seule idée en tête, trou­ver de l’or, ce que Marx définis­sait comme « l’ac­cu­mu­la­tion prim­i­tive du cap­i­tal ».

Les sonorités de la pensée

Depuis Bad­lands, Mal­ick a instau­ré un dis­posi­tif récur­rent, qui con­siste à met­tre en per­spec­tive des per­son­nages qu’il nous fait con­naître intérieure­ment plus qu’il ne les donne à voir en action. Les sub­jec­tiv­ités des voix over s’ad­di­tion­nent au lieu de s’ac­cu­muler, pour faire sens, non pas dans l’ac­tion mais dans les mou­ve­ments de l’âme à s’ac­com­plir. Cha­cune d’elles pos­sède ses pro­pres inter­ro­ga­tions, ses obses­sions, ses états d’âme. Mais la con­struc­tion est telle qu’il ne s’ag­it pas pour le spec­ta­teur d’en coller les morceaux comme les pièces d’un puz­zle. La voix intérieure fonc­tionne ici comme témoignage des ambiva­lences de l’être, vécues comme une cas­sure : il y a l’homme qui agit et l’homme qui se voir agir. L’homme aux pris­es avec le respect des règles de la com­mu­nauté et de l’or­gan­i­sa­tion sociale et l’homme qui désire s’en extraire, pour ten­ter de vivre une exis­tence qu’il aurait choisie. Qu’est-ce qui empêche Smith de pro­longer son fan­tasme au lieu de le rabaiss­er à un but inat­teignable ?

Les mono­logues intérieurs des per­son­nages peu­vent être niés par l’im­age visuelle ou la con­tredire. Ils par­ticipent au tra­vail de réin­ter­pré­ta­tion du spec­ta­teur qui per­met de con­stru­ire le sys­tème d’idées et de valeurs sous-jacentes à l’im­age sonore. Le car­ac­tère monot­o­ne de ces états d’âme prend la forme de l’atarax­ie, où la tran­quil­lité de l’âme entre en con­tra­dic­tion avec la vio­lence des rap­ports humains. Com­ment con­cili­er l’in­time et le col­lec­tif ? Com­ment réu­nir deux mon­des que tout sépare ?

Histoires de rencontres

Les deux pre­miers films de Ter­rence Mal­ick con­taient la ren­con­tre d’un homme et d’une femme. Le Nou­veau Monde forme avec La Ligne rouge le dip­tyque d’une ren­con­tre de civil­i­sa­tions. Ces deux films con­som­ment dans une con­fronta­tion iné­gale la souil­lure et la perte de l’E­den miné par les regards et les armes des intrus.

Con­traire­ment à la méfi­ance des enfants de La Ligne rouge con­fron­tés aux sol­dats des deux nations bel­ligérantes, les indi­ens du Nou­veau Monde vont à la ren­con­tre des autres hommes. Face à une poignée d’hommes blancs figés par la peur, la lour­deur des armures, la méfi­ance et la faim, les indi­ens sont beau­coup plus libres de leurs mou­ve­ments. Tac­tiles et olfac­t­ifs, ils n’ont pas peur d’u­tilis­er leurs sens. Dès leur arrivée, les Anglais por­tent le masque de la las­si­tude, l’œil hagard, le vête­ment sale, les cheveux gras. Point de tri­om­phal­isme dans ce débar­que­ment, davan­tage masque de la souf­france et de l’épuise­ment !

C’est le men­songe (pré­ten­dre que d’autres bateaux ne vien­dront pas) et le nom­bre (embar­qué pour l’An­gleterre, un indi­en est chargé de compter les Blancs, en appli­quant sur un bout de bois une encoche pour cha­cun) qui achèvent de déséquili­br­er les deux civil­i­sa­tions en présence. Et bien que les Indi­ens arrachent le pré­ten­tieux cru­ci­fix de bois des puri­tains qui défig­ure leur terre, le des­tin du ter­ri­toire est scel­lé dès le générique du film. Der­rière les noms des acteurs, la carte vierge du con­ti­nent s’in­nerve sous nos yeux comme une sorte de gigan­tesque racine à la sève destruc­trice qui creuse des voies et des tracés en Vir­ginie.

Ter­rence Mal­ick évite les plans sur­plom­bants ou intrusifs à l’in­térieur de la com­mu­nauté indi­enne comme pour nous refuser cette con­struc­tion topographique eth­no­cen­trique idéale. Privé de véri­ta­bles repères géo­graphiques, mené les yeux fer­més comme Smith auprès d’eux, le spec­ta­teur est prié de renier l’at­ti­tude et la démarche de ces con­quérants européens, qui selon le des­sein de leur dieu et de leurs egos, pen­saient ce monde nou­veau. Avant même la ren­con­tre effec­tive, le spec­ta­teur vit l’in­tru­sion des colons du point de vue des indi­ens. Leurs déplace­ments sur les bor­ds du fleuve accom­pa­g­nent l’ap­pari­tion des car­avelles. Ces mou­ve­ments fur­tifs ne font pas d’eux de « bons sauvages » inno­cents et inof­fen­sifs. Plus avant dans le film, la com­po­si­tion de la com­mu­nauté indi­enne est net­te­ment con­sti­tuée d’un chef, d’une cohé­sion sociale, de tabous et de règles qui per­me­t­tront au père de ban­nir sa fille, dont l’amour pour Smith représente une men­ace pour toute la com­mu­nauté.

Transcendentalisme et panthéisme

Depuis son pre­mier film, Bad­lands, les plantes, les bêtes et l’eau sont des fig­ures emblé­ma­tiques de son ciné­ma. Les plans rap­prochés d’an­i­maux (l’emblématique croc­o­dile qui ouvre La Ligne rouge) créent une échelle de plan, réu­nis­sant les ani­maux et les hommes, capa­ble de sug­gér­er plus qu’une nature indif­férente, une nature indé­pass­able. Décor agit et agis­sant, la nature peut offrir et abrit­er l’é­cart d’une quié­tude priv­ilégiée, le temps du bon­heur : l’île de la déser­tion de La Ligne rouge, la cabane dans les bois de Bad­lands, les champs fer­tiles des Moissons du ciel. À l’op­posé, sèche et déser­tique, stérile naturelle­ment (le désert final de Bad­lands) ou du fait des hommes (la végé­ta­tion brûlée par la guerre, la végé­ta­tion rasée par les hommes), la nature est aus­si leur tombeau.

Le pan­théisme de Ter­rence Mal­ick n’est pas manichéen. Le but de son pro­pos n’est pas d’idéalis­er la nature, point de départ de la philoso­phie tran­scen­den­tal­iste améri­caine, mais d’im­bri­quer la total­ité des êtres vivants humains, ani­maux et végé­taux dans un grand Tout et de penser, en véri­ta­ble Hen­ry David Thore­au du ciné­ma con­tem­po­rain, l’hu­man­isme d’une vie à la lisière de la nature sauvage. Dès lors, les sens con­ver­gent : le pou­voir des hommes de défig­ur­er la nature, la volon­té atavique et sal­va­trice des hommes d’y vivre en har­monie, le pou­voir de la nature de refléter le bien et le mal mais aus­si l’ab­sence de symétrie entre la nature et l’homme civil­isé (sa célèbre indif­férence ?). L’at­ten­tion du cinéaste pour la scène oblig­ée de l’in­cendie, présente dans les qua­tre films, par­ticipe égale­ment de cette liturgie pan­théiste qui célèbre la fas­ci­na­tion humaine pour toutes les formes de nature.

Prof­i­tant de la con­comi­tance des verts flam­boy­ants avec l’im­age d’Épinal de l’E­den, la mise en scène et les voix over de La Ligne rouge inter­ro­geaient frontale­ment la pos­si­ble lec­ture manichéenne de l’op­po­si­tion entre la nature et l’homme. Après ce détour par une végé­ta­tion exo­tique par­ti­c­ulière­ment fasci­nante, Le Nou­veau Monde, entière­ment filmé en lumière naturelle, égrenant les saisons de l’amour et du monde, est une véri­ta­ble somme esthé­tique du réal­isa­teur autour de l’idée du pan­théisme et de la mul­ti­plic­ité des façons de regarder et de vivre notre nature. La sub­til­ité de Mal­ick est évi­dente dans sa manière de met­tre en scène l’har­monie des indi­ens avec la nature car ils sem­blent se dif­férenci­er sans s’en dis­tinguer. Les indi­ens pos­sè­dent une maîtrise intel­li­gente et ances­trale (le tabac, la cul­ture) et “durable” sur leurs ter­res.

Aux plans d’une intel­li­gence au creux de la forêt suc­cè­dent les plans de la civil­i­sa­tion mor­tifère qui a tout rasé pour s’in­staller. Le camp ironique­ment retranché dans sa pro­pre patholo­gie civil­isatrice devient très vite un lieu cauchemardesque. Les rôles s’in­versent : le sauvage, c’est le Blanc. Par­mi eux, on retrou­ve même le per­son­nage du dément de La Ligne rouge (inter­prété à nou­veau par John Sav­age) qui cristallise les peurs des hommes en psalmodi­ant leur vérité refoulée. Cette fig­ure, qui fait écho à la sor­cière de l’œu­vre de Shake­speare, est-elle une nou­velle incar­na­tion visuelle des recherch­es formelles du cinéaste autour des voies intérieures ?

Sans que le cinéaste ait besoin d’in­sis­ter sur l’op­po­si­tion de l’é­den de la forêt et du fort pes­tiféré, en mon­trant l’un vu depuis les yeux de l’autre, le spec­ta­teur est directe­ment plongé dans un marasme boueux et dans le gris et le blanc cadavériques d’un embry­on de civil­i­sa­tion à l’ag­o­nie. Sans que l’on sache d’où ils vien­nent, trois jeunes garçons, enfants per­dus des bas-fonds de Lon­dres égarés d’un roman de Charles Dick­ens, sym­bol­isent à eux seuls toute la mis­ère matérielle, domes­tique, intel­lectuelle et affec­tive à laque­lle le camp est livré. Reflets des iné­gal­ités de la terre patrie anglaise, le camp, livré au can­ni­bal­isme, cen­sé être l’a­panage des sauvages, ne con­naît plus le bleu du ciel, le vert des arbres et tous les ani­maux. Pris­on­nier des siens et de son orgueil, Smith refuse de désert­er. Son choix est à l’o­rig­ine de la survie du cauchemar civil­isa­teur.

La sexualité suggérée

Rien de plus décon­cer­tant que la pudeur de Ter­rence Mal­ick en ce qui con­cerne la représen­ta­tion de la sex­u­al­ité. Cinéaste améri­cain puri­tain, sourd à l’héritage féroce du bur­lesque, il ne souhaite pas mon­tr­er la chair des amours de ses per­son­nages. Les prudes sou­venirs de La Ligne rouge, sans doute motivés par la frus­tra­tion aiguë des sol­dats, res­teront les plus explicites. En la matière, les pro­pos de Mar­tin Sheen dans Bad­lands réson­nent comme une pro­fes­sion de foi du cinéaste sur la représen­ta­tion de la sex­u­al­ité au ciné­ma. Le héros répondait laconique­ment « Me demande pas à moi ! » à une Sis­sy Spacek dubi­ta­tive, refer­mant le dernier bou­ton de son chemisi­er à col haut, qui lui demandait : « Ça s’est passé comme cela devait se pass­er ? (…) Pourquoi on en fait toute une his­toire de cette chose-là ? » Cette pudeur, par­tie prenante de l’u­nivers ciné­matographique de Mal­ick, est enser­rée dans un jeu de sens. C’est un signe prég­nant qui peut déclencher en par­tie la fureur de l’époux trompé dans Les Moissons du ciel ou être le signe incer­tain d’un rêve dans Le Nou­veau Monde. L’el­lipse sex­uée est accen­tuée dans son dernier film par le décor d’une nature vierge des agres­sions de la civil­i­sa­tion, dont le sen­su­al­isme exo­tique a comme absorbé ce “trop-plein” des rela­tions humaines.

Le physique des héroïnes de Ter­rence Mal­ick n’est pas de l’or­dre de l’év­i­dence : le vis­age lai­teux et mouchardé de l’ado­les­cente Sis­sy Spacek dans Bad­lands, la mâchoire mas­cu­line de Brooke Adams dans Les Moissons du ciel. Poc­a­hon­tas, prénom­mée une seule fois ain­si, pos­sède une beauté plus canon­ique et un sourire lumineux, proche des évanes­cences de La Ligne rouge. Dans cette his­toire d’amour-là, il n’est pas ques­tion d’une femme qui finit par se détach­er (Bad­lands), ni d’une femme éprise de deux hommes (Les Moissons du ciel). Notre héroïne, aus­si forte et sportive qu’elle est pure et con­fi­ante, devra faire le deuil de la trahi­son de son pre­mier amour. Sa mythique vir­ginité n’est pas déflorée à l’écran. C’est un instant fugace, étranger à l’u­nion spir­ituelle des deux héros, que le spec­ta­teur doute même d’avoir con­tem­plé. Le cinéaste filme en gros plans les deux vis­ages puis le mou­ve­ment vif des corps libres comme un bal­let dans la forêt. Pas de place pour une fétichi­sa­tion de la Chair. Cette union reprend en écho la grâce de se mou­voir et les gestes rapi­des asso­ciés à l’ensem­ble de la com­mu­nauté indi­enne.

La pudeur définit aus­si l’un des traits de car­ac­tère du per­son­nage mas­culin de Bale qui demeure tout au long de la sec­onde par­tie du film en retrait vis-à-vis des sen­ti­ments de son épouse dont l’af­fec­tion, née avec la con­ju­gal­ité, s’op­pose au ravisse­ment orig­inel de l’amour pour Smith.

Le héros malickien

John Smith n’ar­rive pas sur cette île en posi­tion de puis­sance : lié par des cordes qui nouent ses poignets – et anni­hi­lent toute force physique – est une image plus juste de ces colons arrivant sur ces ter­res vierges. Très vite, son ambi­tion et son égoïsme pré­fig­urent son inca­pac­ité à faire corps avec les promess­es du Nou­veau Monde qui s’of­fre à lui. Sa veu­lerie ne déroge pas à l’ho­mogène per­son­nal­ité de la plu­part des héros de Ter­rence Mal­ick.

Les héros mas­culins de Ter­rence Mal­ick aiment avec pas­sion dans les deux pre­miers films. Ils sont capa­bles de pul­sions meur­trières aus­si vio­lentes que l’en­grenage guer­ri­er qui est imposé aux hommes de La Ligne rouge. Leur amour favorise l’aveu­gle­ment de l’héroïne mais ne leur épargne pas la folie. Bien que ses héros ne soient ni coupables ni jugés au miroir de leur héroïne, ce sont bien les hommes qui por­tent en eux la force du pas­sage à l’acte. Ter­ence Mal­ick ne juge pas les actions de ces hommes mais celles-ci sous-ten­dent une logique pes­simiste. Elle fige les per­son­nages mas­culins à l’o­rig­ine d’un enchaîne­ment trag­ique de cause à effet dont ils ne sont jamais les seuls respon­s­ables mais qui demeure tou­jours un puis­sant accéléra­teur.

Une fois n’est pas cou­tume, dans Le Nou­veau Monde l’héroïne prend en main son des­tin. Désavouant la sagesse et la pru­dence de son père et mal­gré la mise en garde de son amant (qui craint de la trahir), elle per­met alors à la civil­i­sa­tion anglaise de sur­vivre en sauvant le fort prim­i­tif orig­inel de la famine. Elle est la Lumière, celle qui guide les Hommes vers cet ailleurs pour­tant acces­si­ble, mais qu’ils refusent, par peur de l’in­con­nu, par peur d’être heureux. Dans La Ligne rouge, il existe un tel per­son­nage : Whit, philosophe du bon­heur prim­i­tif. Sa mort et celle de Poc­a­hon­tas prélu­dent à l’échec de la paix des civil­i­sa­tions.

L’enfantement et le Nouveau Monde

Ter­rence Mal­ick fait l’é­conomie de la tra­ver­sée des océans pour que le spec­ta­teur décou­vre en même temps que Poc­a­hon­tas les ter­res et la gri­saille monot­o­ne de l’An­gleterre, son Nou­veau Monde. Bap­tisée Rebec­ca sur ses pro­pres ter­res, corsetée, coif­fée et habil­lée au soin des occu­pants, elle porte un regard émer­veil­lé sur la cour du Roi, qu’on chercherait dés­espéré­ment sur les vis­ages des colons anglais. Sa générosité se con­fronte très vite aux espaces cloi­son­nés et à la nature domp­tée des archi­tec­tures civil­isées. La morale est sans appel : la légende de Poc­a­han­tas est moins une légende indi­enne qu’un réc­it mythique des Blancs, une dinde gavée d’une illu­soire inté­gra­tion !

Pour­tant, le film com­porte une sur­prenante lueur d’op­ti­misme. Bien que la gan­grène « civil­i­sa­tion­nelle » soit irrémé­di­a­ble et que l’héroïne ne puisse retourn­er sur le sol de la terre mère, l’en­fant métis­sé est signe de recréa­tion, de pro­longe­ment et c’est lui qui per­met à sa mère de con­naître dans le décor de la pelouse anglaise ver­doy­ante les derniers instants de bon­heur.