Com­ment se vit la cinéphilie de l’autre côté de l’Atlantique ? Chaque mois, « Por­traits d’Amérique » part à la ren­con­tre d’un pro­gram­ma­teur, cura­teur, cinéaste, etc., qui nous par­le de sa pra­tique. Ce mois-ci : Jake Per­lin, l’un des créa­teurs du ciné­ma Met­ro­graph (New York), fon­da­teur de la mai­son de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion The Film Desk et col­lab­o­ra­teur aujourd’hui de L’Alliance New York.

Vous avez de nom­breuses cas­quettes et des activ­ités très divers­es, entre la pro­duc­tion, la pro­gram­ma­tion, la dis­tri­b­u­tion de films et l’édition de livres. Com­ment définiriez-vous avant tout votre activ­ité ?

Mon rôle le plus con­stant, depuis le début des années 2000, reste celui de pro­gram­ma­teur. Avant même de tra­vailler dans une insti­tu­tion, j’étais volon­taire dans des micro-ciné­mas [NLDR : des salles indépen­dantes et auto­gérées dédiées à une pro­gram­ma­tion alter­na­tive et expéri­men­tale, phénomène analysé ici] pour pro­gram­mer des films. Mais cela fait main­tenant quinze ans que je tra­vaille aus­si comme dis­trib­u­teur. Tout a com­mencé prin­ci­pale­ment avec des films français qui n’avaient pas encore été dis­tribués aux États-Unis. Là encore, c’était lié à la pro­gram­ma­tion : sou­vent, mes films préférés n’avaient tout sim­ple­ment pas de dis­trib­u­teur ! Si je n’avais pas voulu faire une rétro­spec­tive Pialat, je n’aurais sûre­ment jamais réal­isé que Nous ne vieil­lirons pas ensem­ble n’avait jamais été mon­tré aux États-Unis. Pareil pour Le Pont du Nord de Riv­ette. C’est le grand change­ment que j’ai con­staté en quinze ans : au moment où j’ai com­mencé, il n’y avait aucune dif­fu­sion de films de cinéastes comme Chan­tal Aker­man ou même François Truf­faut.

C’est ce qui vous a motivé à ouvrir un ciné­ma ?

J’ai cette envie depuis que je suis petit. Le ciné­ma a tou­jours été mon lieu préféré, peu importe avec qui j’y allais. C’est là que je me sen­tais le plus heureux. Mon père m’emmenait tout voir. À l’adolescence, j’ai com­mencé à y aller seul et j’ai eu la chance d’avoir accès à des films de réper­toire. Grandir à Man­hat­tan m’a beau­coup aidé : il y avait beau­coup de ciné­mas. Paris a aus­si eu une influ­ence énorme sur mon désir de pro­gram­ma­tion. J’y suis allé pour la pre­mière fois à vingt ans, à l’été 1996, et je n’en croy­ais pas mes yeux. J’y ai décou­vert des films améri­cains qui n’étaient jamais pro­jetés chez moi : il était par exem­ple pos­si­ble de voir chaque jour un film de ou avec Clint East­wood, et il exis­tait un véri­ta­ble désir d’explorer la car­rière entière d’un cinéaste, pas seule­ment son film le plus con­nu. Ça m’a énor­mé­ment inspiré : en tant que pro­gram­ma­teur, si un cinéaste m’intéresse, je veux explor­er toute son œuvre.

Agnès Var­da est un bon exem­ple : Cléo de 5 à 7 était disponible aux États-Unis, mais aucun ciné­ma ne mon­trait Lions Love, alors que c’est un chef‑d’œuvre. Ce qui est pas­sion­nant, c’est de voir, selon les épo­ques, quel film est juste­ment con­sid­éré comme le « chef‑d’œuvre » d’un cinéaste. Tout le monde admire par exem­ple Jeanne Diel­man de Chan­tal Aker­man, mais beau­coup de ses autres films restent mécon­nus. Quand j’ai com­mencé à pro­gram­mer, il y avait encore beau­coup de lim­ites à ce qu’on pou­vait mon­tr­er : de Rohmer, on pou­vait voir Ma nuit chez Maud, mais pas Le Ray­on vert. Aujourd’hui, ce qui a changé, c’est la vis­i­bil­ité don­née aux fil­mo­gra­phies entières et le raje­u­nisse­ment du pub­lic, qui décide quels films lui par­lent le plus.

Com­ment avez-vous imag­iné le Met­ro­graph, le ciné­ma que vous avez fondé en 2016 ?

Des endroits comme la Ciné­math­èque française ou la ciné­math­èque de Lis­bonne m’ont beau­coup inspiré, car ce sont des lieux où l’on aime pass­er du temps en plus de venir voir un film. Et en même temps, je voulais que l’expérience soit entière­ment dédiée au film. On a ouvert avec une série inti­t­ulée Sur­ren­der to the screen, inspirée par des essais de Susan Son­tag sur la fréquen­ta­tion des ciné­mas. C’était une série de films qui mon­trent des gens en train d’aller au ciné­ma ou de regarder un film. Je trou­vais génial que l’une des pre­mières images que nous mon­tri­ons soit celle d’Anna Kari­na dans Vivre sa vie, en train de regarder La Pas­sion de Jeanne d’Arc.

Y a‑t-il un film que vous aimez pas­sion­né­ment mais que vous n’avez jamais pu ou osé pro­gram­mer ?

En matière de pro­gram­ma­tion, le plus impor­tant est de suiv­re son ent­hou­si­asme. Quand j’ai vu Trou­ble Every Day de Claire Denis et que j’ai con­staté que per­son­ne ne l’avait vu aux États-Unis, j’ai eu envie de le partager. Pareil pour Vie privée, peut-être le film le moins con­nu de Louis Malle ici, mais sûre­ment un des plus intéres­sants. Il ne s’agit pas pour moi de rem­plir des cas­es et de mon­tr­er les films qu’il « faudrait » mon­tr­er, mais de mon­tr­er ceux qui me plaisent le plus. Ce qui m’inquiète toute­fois, ce sont les con­traintes qui pèsent sur cer­tains films de réper­toire. Cer­taines com­pag­nies dictent les con­di­tions de dif­fu­sion, et l’on doit par­fois atten­dre des années. C’est très frus­trant, surtout quand on veut – et qu’on peut – soutenir les cinéastes.

Vous sen­tez-vous investi d’une mis­sion, avec une forme de respon­s­abil­ité, envers ces cinéastes et le pub­lic ?

Je par­lerais plutôt d’enthousiasme que de mis­sion. On a une respon­s­abil­ité sur ce qui est mon­tré et notam­ment sur les films et les cinéastes sous-représen­tés. Rien ne devrait être pro­gram­mé mécanique­ment, mais tou­jours avec réflex­ion. Il ne faut pas adopter une posi­tion de sauveur ou de mis­sion­naire : il faut réfléchir à ses choix et les pren­dre au sérieux, même lorsqu’il s’agit de films con­sid­érés comme légers. Ma pro­gram­ma­tion a sou­vent été pen­sée en réac­tion à ce qui était mon­tré ailleurs : je voulais pro­pos­er des films impos­si­bles à voir. Cela paraît éton­nant aujourd’hui, mais quand j’ai com­mencé, cer­tains films de Godard étaient introu­vables ! Pro­gram­mer, ce n’est pas seule­ment mon­tr­er des chefs‑d’œuvre, mais aus­si des films qui pren­nent sens au sein de la car­rière d’un cinéaste.

Vous par­lez beau­coup d’enthousiasme : est-il tou­jours intact aujourd’hui ?

Oui ! Il y a tant de films et de cinéastes qui m’intéressent et dont j’ai envie d’explorer l’œuvre. Le prob­lème, c’est que les salles com­mer­ciales ren­dent l’expérience de plus en plus dif­fi­cile et désagréable. Récem­ment, je voulais voir The Insid­er de Steven Soder­bergh. J’y suis allé un same­di à 11h : le bil­let coû­tait une for­tune, il y avait une infinité de ban­des-annonces, tout était automa­tisé, aucun employé ne se trou­vait à l’entrée ou en salle. C’est trop d’obstacles pour voir un film.

C’est aus­si pour cela que les ciné­mas de réper­toire marchent si bien : il y a un vrai con­tact humain et un sens de la com­mu­nauté. C’est d’ailleurs intéres­sant de voir les salles com­mer­ciales ressor­tir des films anciens : il y a une véri­ta­ble curiosité pour le pat­ri­moine et une envie de revivre des expéri­ences de spec­ta­teur, pas seule­ment par nos­tal­gie ou con­fort, mais par plaisir du partage et du col­lec­tif.

Pour finir, le film qu’il faudrait regarder, là, tout de suite, main­tenant ?

Au-delà de tout débat cinéphile, je dirais : un film qui vous rend heureux, qui vous fait un peu réfléchir, mais surtout qui vous pro­cure de la joie. Un an après l’ouverture du Met­ro­graph, en 2017, au moment de la pre­mière investi­ture de Trump, nous avions pro­gram­mé Kedi, un doc­u­men­taire sur les chats des rues à Istan­bul, en même temps qu’une semaine d’avant-premières de I Am Not Your Negro de Raoul Peck. Les deux films ont affiché com­plet. Je me sou­viens m’être dit : nous avons besoin de ces deux pen­dants, à la fois se déten­dre en regar­dant des chats et enten­dre une voix poli­tisée qui nous offre un regard sin­guli­er.