En choi­sis­sant James Gunn (transfuge de Mar­vel et archi­tecte des trois volets des Gar­di­ens de la galax­ie) pour relancer ses fran­chis­es, DC Comics a moins fait appel à un cinéaste qu’à un chef de chantier ou à un bâtis­seur d’u­nivers – « DC Uni­verse » est d’ailleurs le nom du nou­v­el « univers partagé » que Super­man inau­gure en grande pompe. Le film est à l’avenant : dif­fi­cile d’en par­ler autrement que comme un objet indus­triel qui entend affich­er son iden­tité et pro­pos­er sa pro­pre relec­ture d’une mytholo­gie plas­tique. Car l’une des spé­ci­ficités des comics est pré­cisé­ment de pro­pos­er un canevas d’histoires et de per­son­nages, sujets à des vari­a­tions ou réc­its alter­nat­ifs. Ain­si le film de super-héros se prête-t-il aus­si bien à la frénésie sérielle qu’à la pra­tique du reboot afin de pro­pos­er plusieurs ver­sions d’une même fig­ure don­née. La chose se com­plique toute­fois un peu avec Super­man, per­son­nage assez vide qui n’est en vérité qu’une sil­hou­ette idéale, un super-corps sans réelles aspérités. Plus qu’à réin­ven­ter l’icône (la marge de manœu­vre est réduite), l’en­jeu con­siste ici à réamé­nag­er son habi­tat. Pro­jet d’architecte, donc : quel monde habite Super­man ? Il s’agit d’une Terre sur laque­lle vivent depuis longtemps des « métahu­mains » (soit des indi­vidus dotés de super-pou­voirs divers et var­iés), tan­dis que des « kai­jūs » venus des étoiles sacca­gent régulière­ment Metrop­o­lis sans que cela émeuve ses habi­tants, habitués à ces inva­sions de créa­tures cyclopéennes. Dans une séquence, une bataille digne de Pacif­ic Rim se déroule dans le flou de l’arrière-plan, tan­dis que Super­man sirote un bon petit choco­lat chaud : le gag, c’est que per­son­ne n’en a rien à faire, James Gunn com­pris. On est loin du sérieux sen­ten­cieux de Zack Sny­der ou du réal­isme froid des Bat­man de Christo­pher Nolan : ce Super­man penche plutôt du côté de la gau­dri­ole et du kitch en faisant la part belle à des per­son­nages décalés – une Super­girl aux allures d’adolescente fêtarde, un chien kryp­tonien sautil­lant dans tous les sens, un Green Lantern arbo­rant la coupe de cheveux de Mireille Math­ieu.

Autrement dit, Gunn est là pour don­ner à la future saga une couleur, et cette dernière est volon­taire­ment bar­i­olée. De là à par­ler de style, il n’y a qu’un pas qu’on ne franchi­ra pas : si les scènes d’action ne sont pas si éloignées du baro­quisme d’Aqua­man de James Wan (les plans-séquences y font par­fois penser), elles témoignent d’une laideur cer­taine, notam­ment au détour d’une scène située dans un « univers de poche » (un infra­monde façon­né par Lex Luthor) où l’über­men­sch au slip rouge se trou­ve à moitié noyé dans une riv­ière de pix­els alors qu’il essaie de garder en vie un abom­inable bébé mar­tien en images de syn­thèse. Pour con­tre­bal­ancer ce pro­gramme régres­sif, le scé­nario pro­pose pour­tant une forme d’allégorie de l’état du vrai monde, en artic­u­lant l’intrigue autour de l’invasion d’un pays fic­tif à mi-chemin par­fait entre l’Ukraine (un ter­ri­toire riche en ressources sur lequel lorgne un dic­ta­teur à l’accent de l’Est) et la bande de Gaza (des civils habi­tant pau­vre­ment cette éten­due déser­tique y sont men­acés par des sol­dats suréquipés aux vel­léités géno­cidaires). Quant à Lex Luthor, il incar­ne un pos­si­ble avatar d’Elon Musk et d’une tech lib­er­tari­enne rêvant de façon­ner des ter­ri­toires utopiques affran­chis des États-nations. Voilà le pro­jet gun­nien et ses propo­si­tions pour répon­dre aux cahiers des charges de DC ; un coup de barre à droite vers une frénésie ado­les­cente débridée, un coup de barre à gauche vers une ébauche de dis­cours poli­tique (mais sans aller au bout : le fait que Super­man soit un acteur de la scène géopoli­tique n’obéissant à aucun man­dat inter­na­tion­al restera un prob­lème en sus­pens). De toute façon, la valeur du chantier ne sera pas jaugée en fonc­tion de la fac­ture dis­cur­sive et esthé­tique de « l’univers » esquis­sé – sur ce ter­rain, le film est super­nul –, mais de sa capac­ité économique à rivalis­er enfin avec le mod­èle mar­vel­lien. Ce com­bat de titans bouff­is nous con­cerne-t-il ? Reprenons plutôt une tasse de choco­lat chaud.