À pro­pos de L’Invraisemblable vérité, Jacques Riv­ette écrivait dans les Cahiers du ciné­ma être tout d’abord frap­pé par la logique « d’exposé des images », « comme si ce à quoi nous assis­tions était moins la mise en scène d’un scé­nario que la sim­ple lec­ture de ce scé­nario, qui nous serait livré tel quel, sans orne­ment », avant de tem­pér­er plus loin cette intu­ition et de sus­pecter là une « ruse ». Dominik Moll n’est bien enten­du pas Fritz Lang, mais son film donne corps à cette déf­i­ni­tion par son désir d’« établir une vérité », en se calant sur le pas de Stéphanie, la poli­cière de l’IGPN inter­prétée par Léa Druck­er. Tout le film tient dans ce pro­gramme : la mise à plat des faits, rien que les faits, comme si la minu­tie de la procé­dure per­me­t­tait, sinon de par­venir à une présen­ta­tion suff­isam­ment exhaus­tive pour sat­is­faire l’impératif de jus­tice, d’envisager chaque don­née du prob­lème jusqu’à entrevoir les lim­ites de l’enquête. Dossier 137 tisse, à par­tir des vio­lences poli­cières durant les man­i­fes­ta­tions des gilets jaunes, un scé­nario dépas­sion­né dont l’enjeu est d’épuiser les angles de vue disponibles sur la blessure d’un jeune homme touché à la tête par un tir de LBD. Le film s’ouvre comme L’Été dernier sur une scène d’interrogatoire, dans laque­lle le per­son­nage de Druck­er affiche une froideur implaca­ble ; tout du long, le réc­it tour­ni­cotera autour d’un cas pour en dégager, avec une rigueur revendiquée, une forme de « en même temps» ou de « pen­sée com­plexe ». Cet hori­zon est un mirage, mais il faut recon­naître que le film s’entête dans une impasse non dénuée d’intérêt, qui con­siste à envis­ager la neu­tral­i­sa­tion pro­gres­sive du point de vue comme le garant d’un tableau suff­isam­ment nuancé. Quelques effets formels par­ticipent de cette dynamique : par exem­ple, lorsque Stéphanie cherche les dif­férentes caméras de sur­veil­lance situées près des Champs-Élysées afin de recon­stituer le puz­zle, Moll surim­prime son vis­age dans une car­togra­phie de la ville. On pour­rait croire à un cliché de film polici­er ou à la fig­u­ra­tion d’une sit­u­a­tion ten­tac­u­laire, quand il faut pren­dre en réal­ité le jeu de mon­tage au pied de la let­tre, dans son prosaïsme : le regard de Stéphanie se fond dans la car­togra­phie objec­tive et aplanie du théâtre des faits. Autrement dit, Moll croit trou­ver du relief dans l’aplat, et qu’il suf­fit d’éplucher les couch­es de son oignon pour en tir­er une émo­tion impa­ra­ble. C’est l’image ter­mi­nus du film : un sim­ple fond blanc sur lequel le jeune homme blessé donne sa ver­sion des faits ; une image dépouil­lée, comme le dis­ait Riv­ette, de tout « orne­ment » ; une image neu­tre, mais qui serait pour­tant « vraie ».

Der­rière ce tra­jet se cache une approche tau­tologique : Moll n’a pas besoin de pos­er de point de vue sur ce qu’il filme, puisque « établir une vérité » impli­querait pré­cisé­ment d’en crois­er plusieurs. Le titre ne trompe pas sur la marchan­dise ; le film relève du dossier bien épluché. À cet égard, la vis­ite de l’Hôtel Prince de Galles, un cinq étoiles don­nant sur une rue par­al­lèle aux Champs-Élysées, pro­pose une illus­tra­tion par­faite de ce que serait Dossier 137, à savoir un réseau impec­ca­ble­ment organ­isé, reposant sur des tableaux Excel et des agen­das con­scien­cieuse­ment rem­plis. Sa con­clu­sion n’échappe toute­fois pas aux écueils d’une dis­ser­ta­tion sco­laire­ment vir­tu­ose. Dans l’épilogue, un dia­logue déon­tologique se noue entre Stéphanie et sa supérieure hiérar­chique, qui éprou­vent ensem­ble les dif­férentes approches théoriques que soulève ce cas d’étude. Un cor­recteur atten­tif, qui ne se lais­serait pas gris­er par le brio du bon élève, pour­rait soulign­er que la con­clu­sion de la démon­stra­tion enchaîne davan­tage les ques­tions ouvertes qu’elle n’en­tend apporter des répons­es. Ce qui ne sig­ni­fie pas que le film soit indif­férem­ment pro ou antipolici­er – bien au con­traire, il s’achève par la dénon­ci­a­tion sans ambiva­lence de la faute com­mise.  Pour autant, il entre­tient l’idée naïve qu’il suf­fit d’aller à droite et à gauche, du côté de la famille et de celui des flics (en pointant les dif­fi­cultés qu’ils ren­con­trent), pour ménag­er une réelle com­plex­ité – l’impossibilité d’une réso­lu­tion franche faisant par­tie du pro­to­cole (l’issue de l’enquête sera naturelle­ment décep­tive). Que tire en défini­tive le film de cet entrelacs ? L’illusion d’une vérité (émo­tion­nelle) née des noces de la rai­son et d’un min­i­mum de pas­sion ; un éloge de la com­plex­ité découlant du retranche­ment pondéré (car tout est pondéré chez Moll) de la sub­jec­tiv­ité. La mise en scène n’est pas ici le vecteur d’un regard, mais l’instrument de son évide­ment.