Des nou­velles de la planète Mars est la troisième col­lab­o­ra­tion de Dominik Moll avec le scé­nar­iste Gilles Marc­hand, après Har­ry, un ami qui vous veut du bien et de Lem­ming sor­tis respec­tive­ment en 2000 et 2005. Ces trois films reposent sur un même principe nar­ratif emprun­té à Théorème de Pasoli­ni : une famille est soudaine­ment boulever­sée par l’in­tru­sion d’un homme (ou d’un cou­ple) mys­térieux et s’avoue à elle-même ses man­ques et ses frus­tra­tions pour vivre ensuite une forme de renais­sance. Si, pour mon­tr­er «ce malaise de la civil­i­sa­tion», le cinéaste avait fait le choix avec Har­ry un ami qui vous veut du bien d’un thriller hor­ri­fique han­té par Shin­ing de Kubrick et le sus­pense hitch­cock­ien, Des nou­velles de la planète Mars est au con­traire une comédie iné­gale dont le sel réside cepen­dant dans le sur­gisse­ment de l’in­so­lite au cœur de la nor­mal­ité.

Erreur d’aiguillage

« L’in­trus » est ici Jérôme (Vin­cent Macaigne), un trente­naire extrav­a­gant et bizarre, idol­âtre de Car­ole Gaessler[1], qui, après avoir attaqué avec un hachoir son col­lègue infor­mati­cien Philippe Mars (François Damiens), s’in­cruste chez lui pour fuir l’hôpi­tal psy­chi­a­trique. Face à ce per­son­nage par­a­site, Philippe, qui est un quadragé­naire cadre et père de famille divor­cé, prend con­science de son isole­ment et de ses faib­less­es : sa soumis­sion à son entre­prise qui lui impose sans ver­gogne des tâch­es sup­plé­men­taires, son impos­si­bil­ité de com­mu­ni­quer avec son jeune fils végé­tal­ien et sa fille accro aux études. Par la con­fronta­tion entre l’ex­ubérante folie de Jérôme et la soli­tude résignée de Philippe, Dominik Moll cherche à faire une satire de la société con­tem­po­raine, et, en par­ti­c­uli­er, de son « autisme », qui passe hélas par des sym­bol­es trop appuyés et une cer­taine ten­dance à la car­i­ca­ture. Ain­si la ville est con­stam­ment asso­ciée au repli sur soi – Philippe ne sort jamais de son quarti­er parisien aux rues presque vides, et n’y croise que des voisins éton­nam­ment hos­tiles – tan­dis que la province sera le lieu de l’échap­pée libéra­trice du per­son­nage, le temps d’une embardée « engagée ». Le plus gênant est la récur­rence exces­sive du thème du végé­tal­isme et de la cause ani­male qui, par moments, trans­for­ment le film de Moll en film lour­de­ment mil­i­tant. Tout se passe comme si l’ex­posé du jeune fils végé­tal­ien rap­pelant que, pour les ani­maux, « la vie est un éter­nel Tre­blin­ka », avait phago­cyté la comédie.

La tempête Macaigne

Néan­moins, à l’in­star du dernier film de Bruno Poda­ly­dès, Comme un avion, et de celui de Bouli Lan­ners, Les Pre­miers, les derniers, Des nou­velles de la planète Mars est avant tout une comédie symp­to­ma­tique « d’après crise » qui donne la parole aux mar­gin­aux afin de per­me­t­tre aux héros épuisés du monde mod­erne de pren­dre le large, et peut-être enfin, de trou­ver plus de sens à leurs vies. À l’in­verse de nom­breuses comédies français­es récentes qui sont dénuées d’in­ven­tiv­ité, Des nou­velles de la planète Mars fait preuve d’un humour car­nava­lesque et absurde où l’imag­i­naire, les adultes les plus far­felus et les enfants finis­sent par impos­er leur loi au petit monde trop réglé de Philippe Mars.

Cet appré­cia­ble vent de fan­taisie doit beau­coup au per­son­nage de Jérôme, véri­ta­ble tor­nade comique ambu­lante qui fait régn­er le chaos à coups de hache dans les open spaces et de camp­ing sauvage, d’él­e­vage de grenouilles et de mous­sa­ka ratée dans l’ap­parte­ment des Mars. Vin­cent Macaigne incar­ne par­faite­ment, par des envolées sur­voltées et touchantes, ce per­son­nage mal­adroit et sans-gêne sem­blant sor­ti d’un car­toon de la Warn­er.

Le goût de l’étrange

Le scé­nario cul­tive même les échap­pées oniriques, voire par­fois une cer­taine poésie, pour représen­ter l’in­téri­or­ité trou­blée de Philippe. Le film s’ou­vre ain­si sur un songe où le per­son­nage, déguisé en cos­mo­naute, flotte à des kilo­mètres de son apparte­ment. Ce rêve, qui sera récur­rent, devient la métaphore flot­tante d’un per­son­nage « en orbite », tenu à l’é­cart de sa pro­pre vie et de ses enjeux, tâchant de revenir pro­gres­sive­ment auprès de lui-même. Dans ces séquences fan­tas­ma­tiques qui trouent la con­ti­nu­ité du réel et ren­for­cent du même coup l’at­mo­sphère de con­fu­sion gran­dis­sante, on recon­naît une forte inspi­ra­tion « lynchi­enne » : Dominik Moll reprend à la fin de son film l’ap­pari­tion d’un micro monde par­al­lèle, à l’in­star de la fameuse « red room » de Twin Peaks , d’où les par­ents défunts de Philippe, arbo­rant un sourire étrange­ment figé comme le cou­ple de retraités de Mul­hol­land Dri­ve, s’adressent à leur fils pour la dernière fois. Si la comédie de Dominik Moll ne pré­tend pas accéder aux ver­tiges angois­sants du ciné­ma de Lynch, on ne peut que louer son inspi­ra­tion cinéphile et son goût de la référence.

Notes

Notes
↑1 Une présen­ta­trice du jour­nal du soir de France 3.