Sep­tem­bre 1977, une voix se meurt. La Callas n’a pas don­né de per­for­mance depuis des années ; elle n’est plus qu’une ombre hagarde han­tant un fastueux apparte­ment parisien. Sous les regards dés­espérés de ses deux domes­tiques, la can­ta­trice, atteinte d’une démence nais­sante, s’ef­force de retrou­ver sa voix pour organ­is­er des adieux tri­om­phants. Mais si elle répète qu’elle en a fini avec la scène, il sem­ble que cette dernière n’en ait pas fini avec elle. Son apparte­ment a lui-même les con­tours d’un décor de théâtre, dans son archi­tec­ture comme sa déco­ra­tion – lus­tres étince­lants, moulures, cos­tumes, bustes anciens. La mise en scène fixe égale­ment le per­son­nage de Maria dans une forme de représen­ta­tion per­ma­nente, en mul­ti­pli­ant les effets de sur­cadrage. On devine dès lors pourquoi Lar­raín s’est attaqué, après Jack­ie et Spencer, à la célèbre chanteuse : ce décor théâ­tral et le réc­it tortueux qu’il met en place (entre réminis­cences et flash­backs) nour­ris­sent son habituel maniérisme, qui se met ici au ser­vice d’une étude de la psy­ché tor­turée de l’héroïne.

Les origines du mal

Obsédée par le con­trôle de son image, Maria en vient à hal­lu­cin­er un jour­nal­iste imag­i­naire (qu’elle est la seule à voir) lui per­me­t­tant de retrac­er son exis­tence – ce qui revient à la met­tre en ordre. La can­ta­trice affirme ain­si à son inter­locu­teur que si elle chante à nou­veau, ce sera enfin pour elle-même, après une vie entière vécue sous la coupe des autres. Le film organ­ise néan­moins une série de retours en arrière qui ten­dent dans un pre­mier temps à con­tredire cette hypothèse. Car si le scé­nario s’attarde sur une poten­tielle fig­ure de Pyg­malion en la per­son­ne d’Aristote Onas­sis, un amant qui exerce sur elle une influ­ence néfaste, le scé­nario s’éloigne assez vite de cette piste (et lieu com­mun du biopic musi­cal), en insis­tant sur le fait que la Pri­ma don­na, qui dépasse son com­pagnon d’une demi-tête, n’est pas exacte­ment une proie. Il faut donc remon­ter plus loin encore pour attein­dre l’origine du trau­ma­tisme. Celle-ci sera mise en lumière lors d’une scène à Athènes dans laque­lle Maria, alors bien plus jeune (et incar­née par une autre actrice), est for­cée par sa mère à chanter pour des sol­dats et à se pros­tituer. La musique est con­sub­stantielle au trau­ma­tisme : le tal­ent vocal inouï de La Callas sem­ble presque con­stituer une forme de soma­ti­sa­tion de ce dernier. Sa sœur lui intimera ain­si, lors d’un dia­logue ayant lieu au temps présent, de « fer­mer la porte » (celle du passé, du trau­ma­tisme), et la can­ta­trice de s’ex­clamer : « C’est par là que passe la musique ! ». Cette idée du tal­ent musi­cal comme un can­cer qui ronge demeure hélas assez théorique, le film ne par­venant jamais véri­ta­ble­ment à lui don­ner sa pleine incar­na­tion. Hormis quelques rares plans insis­tant sur les ratés de sa voix, ses mains squelet­tiques ou ses bras décharnés, le film ne suit que loin­taine­ment la piste du corps meur­tri de l’in­térieur « par la musique » (en cela qu’elle est liée au trau­ma­tisme), pour­tant esquis­sée par le scé­nario. Maria lui sem­ble préfér­er une fig­u­ra­tion con­v­enue de la con­fu­sion entre les pro­jec­tions men­tales de sa pro­tag­o­niste et la réal­ité (par exem­ple : un chœur qu’imag­ine la chanteuse dis­paraît subite­ment). Engoncé dans ses affé­ter­ies et son goût de la recon­sti­tu­tion soignée, le film passe à côté de son sujet.