Con­sécra­tion com­mer­ciale de John Cas­savetes, fig­ure de proue du ciné­ma indépen­dant améri­cain, Glo­ria, réal­isé en 1980, ressort cette semaine sur nos écrans : belle occa­sion de nous (re)plonger dans l’œu­vre d’un des représen­tants de la « Nou­velle Vague » améri­caine.

New York City, 1980. Un taxi tra­verse les rues de Man­hat­tan. À l’in­térieur, les yeux de Gena Row­lands toisent le jeune garçon instal­lé à côté d’elle : « You’ve got no home, you’ve got me. » En une réplique, la rela­tion s’est établie. Le jeune Phil Dawn, petit Por­tor­i­cain de six ans veut ren­tr­er chez lui. À ses côtés, le vis­age, le regard inqui­et et sévère d’une femme blonde qui se penche vers lui : Gena Row­lands est Glo­ria. Non, ils ne ren­treront pas à la mai­son. Com­pro­mis dans une sale affaire, les mem­bres de la famille Dawn vien­nent d’être assas­s­inés par des représen­tants de la Mafia. Ne restent que le petit homme de la famille, Phil, con­fié par les par­ents juste avant le mas­sacre à cette étrange voi­sine Glo­ria Swen­son, et un legs lais­sé par le père à l’en­fant, un livre. Ce tes­ta­ment empoi­son­né con­tient les enreg­istrements des activ­ités de la Mafia que le père de Phil, compt­able de l’or­gan­i­sa­tion crim­inelle, devait remet­tre à des agents du FBI. Glo­ria et Phil, les deux rescapés de la tuerie, s’échap­pent. La Mafia à leurs trouss­es, ils vont faire l’ap­pren­tis­sage de la survie, de l’af­fec­tion et du don de soi, dans l’anony­mat et les dédales tumultueux de la vie urbaine.

À l’im­age de cette scène où, tran­quille­ment instal­lée à la table d’un café, Glo­ria se lève tout d’un coup, et pointe le canon de son revolver en direc­tion d’une autre table, plus loin, là où sont assis l’air de rien leurs pour­suiv­ants, tout l’art ciné­matographique de Cas­savetes éclate dans ce sur­gisse­ment, cette manière fausse­ment spon­tanée de provo­quer une rup­ture et d’in­ve­stir dans un quo­ti­di­en une sit­u­a­tion de crise, un état parox­ys­tique. « L’in­stant, ou encore l’événe­ment pur, son sur­gisse­ment, sa durée, son inten­sité, c’est la matière même du ciné­ma de Cas­savetes. »[1] Dans cette con­cen­tra­tion de scènes, d’in­stan­ta­nés qui s’étirent, Glo­ria remet en ques­tion la notion même de durée ; ren­voy­ant dos à dos passé et futur, le film met en scène un présent dans tout ce qu’il recèle de vio­lence. Comme un long fon­du enchaîné entre la vision de l’ap­parte­ment de la famille Dawn démoli par la fusil­lade, et l’im­age bien pro­prette du papi­er peint rose de la cham­bre de Glo­ria, de quelques pho­tos noir et blanc posées sur la table de chevet, le drame passé s’ef­face peu à peu lais­sant place à une nou­velle réal­ité. Sur cette voi­sine de nulle part, Glo­ria, ex-maîtresse de mafieux, pèse aus­si un passé crim­inel : on le sait sans le voir. Ce passé qui ne se racon­te pas demeure pour­tant au fond de Glo­ria. Il est la source de ses con­tra­dic­tions, il donne au per­son­nage sa con­sis­tance. Ain­si, la beauté et l’é­mo­tion qui se déga­gent du film par inter­mit­tence, provi­en­nent de ces moments sus­pendus dans lesquels le jeu de l’ac­trice, comme au théâtre, dépasse et sup­plante les enjeux nar­rat­ifs (Cas­savetes fut aus­si, au cours de sa car­rière de cinéaste, acteur et met­teur en scène de théâtre). Quitte à ne pas sat­is­faire un spec­ta­teur trop habitué aux rebondisse­ments d’une intrigue ou à la suc­ces­sion d’événe­ments logiques, Cas­savetes choisit sou­vent dans Glo­ria, au détri­ment de l’ac­tion, l’ex­péri­ence vivante de l’ac­teur. C’est dans ces instants que se révèle tout le tal­ent de Gena Row­lands. Car Glo­ria vaut pour la presta­tion de Madame Cas­savetes. Dra­ma­tique, théâ­trale et cynique à souhait, la com­pagne du cinéaste dans la vie et son actrice fétiche déploie dans ce film éponyme une vigueur, l’é­mou­vant mélange de fragilité et de force incom­men­su­rable que la caméra de son cinéaste d’époux saisit « au vif », dans ces états d’ur­gence où l’im­mi­nence du dan­ger et l’in­stinct de survie la provo­quent, ou encore entre deux cours­es pour­suites, dans ces moments douloureux de répit, quand sa présence à l’écran tente de combler le vide soudaine­ment lais­sé par l’ab­sence du petit Phil, enfui : ces quelques scènes où les deux per­son­nages se quit­tent pour mieux se chercher et se retrou­ver. La caméra s’at­tarde alors sur la soli­tude des êtres, des fig­ures mar­gin­al­isées qui ne se plient à aucune loi, même pas à celles établies par des hors-la-loi.

Faut-il met­tre un bémol à tout ça ? Dans le cas de Glo­ria, on a sou­vent reproché au réal­isa­teur de chefs-d’œu­vre tels que Shad­ows, Faces et d’Une femme sous influ­ence cer­taines faib­less­es du scé­nario et une esthé­tique « série-télé-des-années-soix­ante-dix » qui aujour­d’hui, il est vrai, ringardise quelque peu le film. Mal­gré ses défauts, l’œu­vre survit parce que par-delà la per­for­mance de son actrice prin­ci­pale, Glo­ria fait jouer un autre per­son­nage : une Amérique, qui voit naître, grandir, mourir ses enfants esseulés. Cas­savetes dresse ain­si le por­trait d’une Amérique de cor­rom­pus, de soli­taires; il des­sine le vis­age d’une Amérique dans laque­lle, au croise­ment de ses rues, on sent poindre le rêve. Pas le fameux rêve améri­cain que trans­portent Hol­ly­wood et ses stu­dios (Glo­ria par son titre est aus­si un clin d’œil à une grande dame du passé, Glo­ria Swan­son, star du ciné­ma muet) mais un rêve évo­qué dans une jolie scène par le petit Phil : « What are your dreams like ? Do you remem­ber of any­thing ? » demande-t-il à Glo­ria. Un rêve de crois­sance, de partage, un rêve dans lequel les acteurs ne sont plus des vit­rines, des mythes ou des sym­bol­es, mais des êtres humains.

Notes

Notes
↑1 JOUSSE Thier­ry, John Cas­savetes, édi­tions de l’Étoile/Cahiers du ciné­ma, Paris 1989, p103.