Out­re la bible de Ray Car­ney sur John Cas­savetes, Capric­ci fait paraître un essai sur Gena Row­lands signé Murielle Joudet, qui pour­suit sa réflex­ion cri­tique autour d’une « poli­tique des actri­ces », après une pre­mière mono­gra­phie con­sacrée à Isabelle Hup­pert. Deux stars qui surent faire œuvre au sein de leurs indus­tries respec­tives en y affir­mant d’un film à l’autre leurs sin­gulières visions du féminin. Chez Row­lands, elle naquit du rap­port de forces entretenu avec son mari, qui la rav­it à l’imaginaire pavil­lon­naire améri­cain pour la jeter sans ménage­ment dans le bal masqué tour­bil­lon­nant de Faces. On cherchera en vain chez Joudet les ter­mes de « muse », « égérie » ou « pyg­malion ». Son texte aux allures de roman révèle que le ciné­ma de Cas­savetes fut autant celui de Row­lands, une ten­ta­tive éper­due de sauver leur cou­ple en con­frontant le film de l’homme à celui de la femme : les deux finiront par se « dévis­ager » et « se penser l’un l’autre » dans leur chef‑d’œuvre tes­ta­men­taire Love Streams, où ils « se don­nent les moyens d’être absol­u­ment et douloureuse­ment obses­sion­nels ».

Par quel chem­ine­ment t’es-tu retrou­vée à pass­er d’Isabelle Hup­pert, sujet de ton pre­mier livre, à Gena Row­lands ? Les fil­mo­gra­phies de ces deux actri­ces te sont-elles apparues comme à la jonc­tion de deux formes de moder­nité ciné­matographique, européenne et améri­caine ?

On m’a demandé, fin 2019, d’animer une journée Gena Row­lands devant des lycéens à Évreux. Une con­férence, deux films, pas du tout les plus sim­ples : Min­nie et Moskowitz et Love Streams, et pour­tant c’était très émou­vant de voir que ça pre­nait sur les élèves, à des endroits insoupçon­nés. Pierre Car­ni­aux, l’organisateur, a une manière très guer­rière de pro­gram­mer les films, de mon­tr­er aux lycéens (je crois même qu’il y avait des col­légiens) des œuvres a pri­ori « pas de leur âge ». C’est le con­traire de la con­de­scen­dance, dou­blé d’un respect absolu pour eux : ils ne com­pren­dront pas tout mais quelque chose passera for­cé­ment, il en était per­suadé.

À force de pré­par­er cette journée, je me suis dit qu’il fal­lait peut-être réu­tilis­er toute cette matière pour en faire un livre. Row­lands et Cas­savetes, c’étaient les pre­miers feux de ma cinéphilie, le cou­ple culte qui fascine quand on est ado, mais j’étais un peu passée à autre chose. En finir avec eux, c’était juste une pos­ture un peu snob, une manière de dire que j’aimais des choses plus con­fi­den­tielles et moins fédéra­tri­ces. Écrire ce livre a été l’occasion de me rap­pel­er que ce qui était figé, c’était mon regard sur ces films et qu’en vieil­lis­sant, ils « tapent » à d’autres endroits, plus amples.

Sinon, il n’y avait pas de passerelle d’un livre à l’autre, à part le fait que je me sens très à l’aise, très « chez moi », quand j’écris sur une actrice. Mais y réfléchissant, je pour­rais dire que Row­lands et Hup­pert ont bien un lien entre elles, elles incar­nent des femmes sou­vent incom­pris­es par les autres per­son­nages, qui aiment bien tourn­er autour de la folie aus­si – et du coup le degré d’empathie du spec­ta­teur à leur égard est total. Elles s’aventurent très très loin dans l’idée de se ren­dre incom­préhen­si­bles. Hup­pert a l’air ravie de ne pas être com­prise (elle mon­tre ça, la jouis­sance qu’il y a à ne pas être comme les autres), Row­lands en souf­fre tou­jours. Chez Hup­pert, il y a un pathos de la dis­tance, un aris­to­cratisme et un rap­port au mal très ludique. Alors que Row­lands rêve de bien faire, d’être aimée, enten­due – ça n’empêche pas qu’elle peut être loin­taine, mais ça vient tou­jours d’un excès de sen­si­bil­ité, comme dans Open­ing Night. En même temps, Hup­pert aurait presque pu jouer dans Open­ing Night, j’imagine que La Pianiste est son équiv­a­lent dans sa fil­mo­gra­phie.

Ta mono­gra­phie sur Hup­pert était struc­turée selon un chapi­trage suiv­ant l’ordre de sor­tie de ses films. Celle que tu con­sacres à Row­lands prend davan­tage de lib­ertés chronologiques pour faire très rapi­de­ment réc­it. Le « roman » de Row­lands t’a‑t-il paru plus évi­dent à écrire que celui d’Huppert ?

J’ai com­mencé à le tra­vailler comme le Hup­pert, mais le livre m’a emmenée plus loin, il a donc une base chronologique qui ne m’a pas empêchée de regarder ailleurs, d’emprunter de très longs détours – j’ai vrai­ment tra­vail­lé avec l’idée que le lecteur serait dubi­tatif à plein d’endroits et que c’était totale­ment délibéré de ma part. Je n’en finis­sais plus de rem­plir des chapitres de tout ce que je trou­vais. Je ne me préoc­cu­pais pas trop de l’effet de « total­ité », dis­ons que j’ai tra­vail­lé le livre sur les extrémités pour qu’il retombe sur ses pattes, mais sinon, c’est l’objet fini qui s’en occupe et l’impose de lui-même. Il y a un début, une fin, et au milieu, c’était à moi d’agencer un joli chaos. Donc je con­tin­u­ais à rem­plir, avec peut-être une envie plus franche de racon­ter une his­toire (ou dix en même temps), un côté « Père Cas­tor » qui n’est pas du tout dans mes habi­tudes, mais qui calme un peu les envies de style – on ne cherche pas l’éclat à tout prix parce qu’on doit être clair et restituer des faits. Après, la chose à laque­lle je tiens tou­jours, qui est un principe d’écriture et même éthique pour moi, c’était de ne pas avoir un seul per­son­nage, un seul sujet, mais au con­traire un max­i­mum, de me laiss­er dis­traire par une tête qui passe par là et de ne pas me lim­iter tant que l’ensemble a du sens, quitte à ce que l’héroïne soit momen­tané­ment éclip­sée. Ça me pro­cure beau­coup de joie de faire ça.

Voyage à deux

Ton livre porte autant sur la tra­jec­toire d’actrice de Gena Row­lands que sur le ciné­ma de John Cas­savetes, avec lequel elle se con­fond par­tielle­ment. Plutôt que de te deman­der si Row­lands aurait pu exis­ter en dehors du regard de son mari, j’aimerais savoir si tu pens­es que le ciné­ma de Cas­savetes aurait pu exis­ter sans Row­lands, qui fut l’interprète de ses plus beaux films ?

C’est tou­jours un peu com­pliqué de refaire l’histoire. Alors dis­ons que non, le ciné­ma de Cas­savetes n’aurait pas existé, ou alors autrement. En même temps, Cas­savetes a une pas­sion pour les femmes qui ne dépend pas de Row­lands, sauf à con­sid­ér­er qu’elle a inten­si­fié cette pas­sion jusqu’à la trans­former en obses­sion. Et je ne par­le pas de « pas­sion » au sens de latin lover, mais au sens où il a une capac­ité à peu près illim­itée à se met­tre à la place d’une femme, à activ­er son devenir-femme, et les films sont ses enquêtes sur la féminité. Il ne se trompe jamais, lorsqu’il filme une femme, ce n’est jamais bête, vul­gaire, machiste – on pour­rait croire ça de Hus­bands, mais juste­ment, le film est un poème sur les défauts des hommes, sur les hommes qui épuisent les femmes et s’épuisent eux-mêmes.

Je pense que Row­lands est plutôt pour Cas­savetes un motif pic­tur­al qu’il remet sans cesse sur le méti­er, jusqu’à par­venir enfin à en cap­tur­er l’essence. Mais comme il n’est jamais sat­is­fait, il refait un film avec elle, il retente, il rate mieux. C’est une incroy­able déf­i­ni­tion de l’amour. La chose la plus émou­vante était de tra­vailler sur ce cou­ple a pri­ori exem­plaire, mais de décou­vrir que cet amour fou était plein d’impuretés, de vio­lence, de coup bas, que c’est un amour pas du tout acquis, que les films, un à un, per­me­t­taient juste­ment de le main­tenir à flots. Leur idéal con­ju­gal me paraît d’autant plus fort qu’il est tra­ver­sé de négatif. C’est donc presque l’inverse de ta ques­tion : le cou­ple n’aurait pas tenu sans les films, je pense.

Leurs films tournés ensem­ble ont donc aus­si des ver­tus répara­tri­ces. Le réal­isa­teur le dit lui-même dans Cas­savetes par Cas­savetes de Ray Car­ney : il devait se faire par­don­ner de ne pas être tou­jours là, d’être tombé amoureux du ciné­ma, d’être un mau­vais mari. Alors il prend sa femme et la fait bas­culer avec lui dans cette autre dimen­sion qu’est le tour­nage. Il fal­lait qu’ils se branchent sur une inten­sité com­mune et c’était le fait de faire des films ensem­ble. Le ciné­ma obsède Cas­savetes, son mariage et le mariage en général l’obsèdent, et toutes ces obses­sions pren­nent corps en Row­lands. Il faut s’imaginer qu’il a passé des mois, des années, à manip­uler, mon­ter des scènes avec sa femme qui était là, sur la pel­licule. C’est boulever­sant. Et puis il y a cette idée, chez Cas­savetes, qu’aimer quelqu’un, c’est néces­saire­ment tra­vailler avec lui, c’est une des deux trois idées qui tenaient mon envie d’écrire et explique pourquoi je ne pou­vais pas éviter de par­ler autant de lui.

Tu écris que Gena Row­lands habite deux mon­des, celui du ciné­ma de Cas­savetes et celui de la télévi­sion améri­caine. Le pre­mier fut-il une ten­ta­tive d’émanciper ou de sub­ver­tir le per­son­nage de femme au foy­er qu’elle incar­nait sou­vent pour le petit écran ?

Con­traire­ment à Cas­savetes, je pense que Row­lands se plai­sait tout à fait à la télévi­sion, qui lui assur­ait un con­fort matériel et une indépen­dance finan­cière et fai­sait exis­ter l’utopie qu’elle était en train de créer avec son mari. Cette cir­cu­la­tion entre deux mon­des n’était pas douloureuse ; pour Cas­savetes si. Les séries dans lesquelles elle jouait étaient d’honnêtes fic­tions, mais elles impo­saient for­cé­ment un jeu très cod­i­fié, pro­pre sur lui – elle y est tou­jours très bien, même si on ne peut s’empêcher de la trou­ver sous-exploitée.

Donc les films de Cas­savetes l’émancipent en lui per­me­t­tant d’expérimenter, de créer à par­tir de rien des per­son­nages féminins qui n’existent pas ailleurs. Je pense que chaque rôle était pour Row­lands une sorte de page blanche très angois­sante. Elle se jette dans le vide parce qu’elle doit résoudre par elle-même le prob­lème du rôle et, chose rare, elle pou­vait aller aus­si loin qu’elle le voulait, alors qu’à la télé, tout était dans le scé­nario, si cadré et for­maté. Le nerf de la guerre n’est pas l’acteur, alors que chez Cas­savetes si.

J’insiste beau­coup sur L’Amour coûte cher, de José Fer­rer, son tout pre­mier film au ciné­ma, parce qu’il a été le vrai déclencheur du livre, un con­tre-exem­ple fasci­nant : c’est tout ce qu’il ne fal­lait pas faire faire à Row­lands, et que Faces allait décon­stru­ire point par point. Faces mon­tre pour la pre­mière fois qu’elle est un corps, et un corps ça échappe aux fonc­tions, aux éti­quettes, ça sort tou­jours de ses gonds. Row­lands a l’idée géniale de refuser le rôle de la femme mar­iée pour lui préfér­er celui de la call-girl, donc quelque part, elle s’émancipe toute seule.

Après, Cas­savetes voulait émanciper le monde entier, tous les acteurs, tous les per­son­nages, toutes les rela­tions, et lui-même bien sûr. En finir avec tous les clichés et les lieux com­muns. Il a une sorte de sen­si­bil­ité exces­sive aux clichés, qu’il voit partout, le Nou­v­el Hol­ly­wood, l’Actors Stu­dio. De l’esthétique télévi­suelle (qui se retrou­ve aus­si au ciné­ma), il opère un ren­verse­ment : la ménagère coïn­cide tou­jours avec le sec­ond plan, elle naît de la côte de l’homme, comme dans les sit­coms que je cite, notam­ment The Adven­tures of Ozzie and Har­ri­et. Lui décide d’en faire un point de fix­a­tion : con­stru­ire le film autour de cette boule d’énergie qu’est une femme qui s’ennuie chez elle et aime son mari. Sans tomber non plus dans cet autre cliché plus sub­til qui con­sis­terait à sac­ri­fi­er celui-ci.

Donc émanciper les per­son­nages, c’est libér­er l’énergie d’une scène, d’une femme, d’une actrice. Et la grenade dégoupil­lée au milieu de la scène, c’est Row­lands, elle mon­tre ça, qu’il y a de l’énergie et du spec­ta­cle partout. Il suf­fit de savoir regarder et de regarder suff­isam­ment longtemps.

Peux-tu expli­quer en quoi le jeu de Row­lands, au cœur même de la moder­nité cas­save­ti­enne, per­pétue un clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en ?

Dis­ons que c’est une don­née presque phénoménologique. Après avoir échafaudé des théories, il faut en revenir à cette ques­tion très sim­ple, qui remet sou­vent les pen­d­ules à l’heure : que voit-on quand Row­lands appa­raît ? Je vois de la blondeur, des brush­ings, des cig­a­rettes, des grandes lunettes de soleil, une femme qui s’émerveille devant Bog­a­rt, qu’on com­pare à Bacall, et qui trou­ve, plus tard, qu’elle-même ressem­ble à Bog­a­rt. Tou­jours incroy­able­ment bien habil­lée, tou­jours en talons, même quand ce n’est pas le moment de les porter. Donc il fal­lait jus­ti­fi­er ça, que Row­lands, c’est quand même le glam­our, le clas­si­cisme révolu dans une époque qui a changé. Pour moi, Min­nie & Moskowitz racon­te ça, com­ment une actrice qui aurait dû naître un peu plus tôt et jouer dans des polars se retrou­ve coincée dans un Los Ange­les pro­fane, tur­bu­lent, pois­seux, entourée de paumés, de gueules cassées, enchaî­nant les ren­dez-vous désas­treux. Le film capte sa con­ver­sion au ciné­ma de Cas­savetes, au bon­heur de vivre dans une crise per­ma­nente. Et en même temps, à tra­vers la manière dont elle se présente à nous, son élé­gance non négo­cia­ble, elle résiste. Quelque chose en elle appar­tient défini­tive­ment au passé, est tou­jours la réma­nence d’une image, d’un monde clas­sique ; la seule excep­tion à cela étant Une femme sous influ­ence, où elle renonce à son brush­ing.

Tu opères un rap­proche­ment entre les cou­ples Cas­savetes-Row­lands et Bog­a­rt-Bacall. Qu’en est-il du par­al­lèle que l’on pour­rait dress­er avec celui que for­maient Paul New­man et Joanne Wood­ward, dont les films explorent à la même époque la con­di­tion des femmes dans une société qui cherche à tout prix à les assign­er à rési­dence ?

C’est vrai que c’est un bon par­al­lèle. Même si je trou­ve que les films de Paul New­man sont un peu maniérés dans leur envie de se posi­tion­ner à la marge. Mais je garde un beau sou­venir de Rachel, Rachel. De l’influence des rayons gam­ma sur le com­porte­ment des mar­guerites con­serve, selon moi, la trace de la pièce de théâtre qu’il adapte. Ce qui n’arriverait jamais chez Cas­savetes. Il y a encore des sig­naux de for­matage chez New­man, une sorte de mar­gin­al­ité soft. Néan­moins, il reste un des rares exem­ples d’acteurs hol­ly­woo­d­i­ens à avoir fait de bons films en essayant de s’opposer à un sys­tème que, pour­tant, il incar­nait. Mais des tics per­sis­tent, alors que Cas­savetes détru­it tout avant pour con­stru­ire autre chose.

Ça me rap­pelle qu’on m’avait con­seil­lé un film sur une femme schiz­o­phrène, Les Trois vis­ages d’Eve (Nun­nal­ly John­son, 1957). Je n’ai pas trou­vé la place d’en par­ler, mais il m’a beau­coup aidé à penser Une femme sous influ­ence. Wood­ward y joue la folie d’une manière très hol­ly­woo­d­i­enne, une sorte de démence académique qui m’a fait com­pren­dre à quel point la per­for­mance de Row­lands est com­plète­ment mirac­uleuse parce que son jeu, ex nihi­lo, ne se réfère à rien, à aucun cliché, aucune idée pré­conçue de la folie.

Corps à cœur

À pro­pos d’Une femme sous influ­ence, tu écris que Row­lands, dans le rôle de Mabel, est par­v­enue à « traduire physique­ment ce que l’on nomme en lit­téra­ture le flux de con­science (‘‘stream of con­scious­ness’’) » et qu’elle y devient un « corps tra­ver­sé » : tra­ver­sé par l’enfance, par la folie ou par l’amour ?

C’est une idée que j’ai ajoutée in extrem­is, parce que trou­vais que je n’avais pas réus­si à percer le mys­tère d’Une femme sous influ­ence, du jeu de Row­lands. Il man­quait quelque chose, il man­quera tou­jours quelque chose. Écrire sur cer­taines scènes, c’est par­fois accepter d’être en-dessous ou à côté, parce que ça dépasse tout. On tourne autour, on guette. Mais cette idée me paraît être le début d’un élé­ment de réponse pour com­pren­dre ce que fait Gena Row­lands. Elle parvient à mon­tr­er que le corps de Mabel s’infléchit à la moin­dre de ses pen­sées, comme s’il s’autorisait l’hypersensibilité : elle ne ravale aucun état d’âme, elle les laisse infuser, infléchir son corps, ses expres­sions. On peut avoir des éclats dépres­sifs ou des élans d’euphorie : on les dis­simule sous un masque de neu­tral­ité ; pas elle. Elle fait du mon­tage d’humeurs à même son corps, et c’est d’une vio­lence inouïe.

D’où le côté robot détraqué, parce qu’elle est trop humaine : ce n’est pas une femme qui porte un masque, mais une femme qui essaie d’en met­tre un et il glisse tout le temps, du coup, j’ai essayé de trou­ver un par­al­lèle avec l’écriture. Je pen­sais beau­coup à Mrs Dal­loway [l’héroïne du roman du même nom de Vir­ginia Woolf, pub­lié en 1925, ndlr.], et je me suis dit : voilà, si Row­lands devait être une écri­t­ure, alors ce serait le flux de con­science. Ce sont des états qui stag­nent dans l’air et la tra­versent. Ça se voit vrai­ment lorsqu’elle s’allonge par terre dans Open­ing Night ou Love Streams : elle n’est pas fatiguée, mais tra­ver­sée par de la fatigue. Je ne sais pas com­ment elle par­ve­nait à faire pass­er cette sub­tile nuance, mais elle est bien là.

En quoi le per­son­nage de Sarah dans Love Streams est-il davan­tage qu’une vari­a­tion de celui de Mabel dans Une femme sous influ­ence ?

Sarah, c’est un peu la mai­son qui con­tient toutes les Gena de tous les films de Cas­savetes. Il a pen­sé Love Streams ain­si, comme un med­ley de toute son œuvre, et ça se sent que toute la fil­mo­gra­phie y est délirée comme dans un rêve. Avec sans doute quelque chose de plus dur, de plus dés­espéré qui tient à des aspects biographiques : Cas­savetes est malade, lui et Gena n’ont plus leurs par­ents et le film se teinte de cette impres­sion que le frère et la sœur sont orphe­lins. Un grand froid passe ici. Lui qui aime tant les hap­py ends et en avait écrit une pour Love Streams délaisse le scé­nario pour en impro­vis­er la fin. Il n’y a plus Peter Falk, Sey­mour Cas­sel ou Ben Gaz­zara pour rat­trap­er Gena, pour la ras­sur­er, pour lui dire « tu es folle, mais je t’aime » ; Robert (Cas­savetes) le lui dit bien dans Love Streams, mais c’est son frère, c’est autre chose. Elle est fébrile, elle plane, elle n’a aucun ancrage – il n’y a plus ce geste qu’a Falk, qui tire Mabel vers la terre ferme quand il la voit par­tir loin. Donc quelque part, c’est une Mabel orphe­line de son hap­py end et de l’amour de son mari qu’elle aime. Elle est dans l’espace.

Pourquoi Open­ing Night est-il à la fois « la plus grande enquête de Cas­savetes sur les femmes », qui sont pris­es dans un « bal­let de désirs mimé­tiques » ?

Parce qu’il a lit­térale­ment enquêté, comme l’indique Ray Car­ney dans sa somme. Il a lu la presse fémi­nine, a observé et inter­viewé des femmes. C’est son grand film sur la féminité, il y a bien des hommes mais plus on revoit Open­ing Night, plus on est frap­pés par une sorte de struc­ture secrète qui est unique­ment tenue par les per­son­nages féminins, un bal­let de six ou sept femmes. Si c’est sa plus grande enquête, c’est aus­si parce que je pense que quand il tourne son film, Cas­savetes devient lit­térale­ment une femme, le côté spirite et han­té du film le con­cerne aus­si. On ne le sent presque pas der­rière la caméra, on sent qu’il passe le relais à Row­lands, que c’est elle qui signe le film. J’ai rarement vu un film aus­si sub­til sur cette idée que les femmes se regar­dent énor­mé­ment, se jugent, se com­par­ent, se hantent mutuelle­ment, qu’il y a un réseau invis­i­ble qui les tient toutes ensem­ble. Et puis à la fin, elles bais­sent les armes, les fan­tômes se dis­sipent.

« Le chemin de Mar­i­on [l’héroïne d’Une autre femme, de Woody Allen], c’est le tra­jet de Gena Row­lands vers le rôle, qui est un chemin vers toutes les femmes » : le jeu de l’actrice fut-il selon toi la plus haute expres­sion de l’altérité fémi­nine ?

Je pense que toutes les grandes actri­ces por­tent la féminité à un point d’incandescence, donc je vais répon­dre un peu à côté pour pré­cis­er la par­tic­u­lar­ité de Row­lands. Il y a une chose très empirique que je voulais traiter dans le dernier chapitre autour du film de Woody Allen, une chose qui dépasse les films et explique la façon dont les gens réagis­sent à l’évocation de Gena Row­lands, l’attendrissement mât­iné d’admiration qu’elle sus­cite, l’approbation totale (à l’inverse de ce que provoque Hup­pert, par exem­ple, qui est l’objet d’une admi­ra­tion froide, dis­tancée), le sen­ti­ment de prox­im­ité intense qui nous vient quand on repense à ses rôles. Je suis par­tie de ce sen­ti­ment-là et ça tombait bien puisque Une autre femme par­le de ça et que je pense que c’est le plus grand apport de Row­lands au méti­er d’actrice : le fait qu’on ne l’admire pas parce qu’elle plane au-dessus de nous, on l’admire de la sen­tir si proche de nous, de faire tout ce tra­jet pour finale­ment nous rejoin­dre, nous ren­dre quelque chose de la beauté de nos échecs. C’est le tra­jet de Mar­i­on dans le film, qui n’est pas du tout row­lan­di­enne au début, mais chem­ine douce­ment vers l’idée qui est aus­si celle d’Open­ing Night : il faut vivre au milieu des autres femmes.

Alors que son mari se méfi­ait pro­fondé­ment du mil­i­tan­tisme au ciné­ma, peut-on con­sid­ér­er Gena Row­lands comme une icône fémin­iste ?

Il y a une dif­férence entre être fémin­iste sans le sig­naler et puis pass­er son temps à le revendi­quer haut et fort. Cas­savetes et Row­lands étaient fémin­istes, mais ne dis­aient jamais qu’ils l’étaient. C’était un fémin­isme en action étranger à tout mes­sage, qui – encore une fois – pas­sait par le corps, le tra­vail : jouer, tourn­er, mon­ter, écrire. Je pense que lorsqu’on cherche à faire exis­ter ses per­son­nages, on finit par se ren­dre compte qu’ils ont tous « leurs raisons », pour repren­dre la maxime de Renoir, ce qui atom­ise l’idée même de mes­sage uni­voque.

Dis­ons qu’il y a deux posi­tions, qu’il est intéres­sant de clar­i­fi­er parce que les deux sont très belles. Cas­savetes déteste les groupes, les caus­es, les films mil­i­tants, il est comme Capra, il croit seule­ment à l’individu et s’adresse à l’individu : pas à des groupes eth­niques ou fémin­istes. Shad­ows n’est pas un film sur le racisme, Une femme sous influ­ence n’était pas un film fémin­iste, ou ce n’était pas à lui de le dire. Plaire, c’est tou­jours plaire à un groupe qu’on a pris pour cible. Or Cas­savetes détes­tait plaire. Et la récep­tion d’Une femme sous influ­ence prou­ve à quel point son ciné­ma est ambigu, pro­fond : pen­dant le générique de fin des pre­mières pro­jec­tions, des étu­di­ants huaient le nom de Peter Falk. Pour eux, c’était un être odieux, respon­s­able de l’état men­tal de Mabel, alors que pré­cisé­ment, la splen­deur de ce film con­siste à ne pas se débar­rass­er du mari, ce serait trop facile, ce serait du ciné­ma. Ce qu’il faut sauver, c’est le cou­ple, l’homme face à la femme – là ça devient un peu plus dur, un peu plus adulte. Tout le ciné­ma de Cas­savetes est con­stru­it sur cette idée qu’il y a deux films qui s’enclenchent quand la fic­tion com­mence : le film de la femme et le film de l’homme. Et qu’ils sont à égal­ité, qu’ils se regar­dent, se croisent par­fois, se cog­nent. C’était sans doute une manière de répar­er encore son rap­port avec Gena, ses man­que­ments au réel, une manière d’arrêter de nég­liger son film à elle.

Row­lands par­le très peu, com­mente peu ce qu’elle fait, elle n’a pas du tout de théorie sur son jeu, sur ses rôles, sur son mythe. Elle a la pudeur et l’intelligence de nous faire com­pren­dre que tout se passe à l’écran, qu’elle n’a pas à en dire plus. Il y a quelque chose de très intè­gre dans cette idée qu’elle a un méti­er, une voca­tion, voire un « arti­sanat », qu’elle le fait de son mieux et qu’ensuite elle se retire, ou accepte de don­ner des entre­tiens tout en restant très éva­sive ou alors en ne par­lant que de Cas­savetes.

Rien ne pour­ra sup­planter ses per­for­mances et il n’y a pas besoin de les redou­bler d’un dis­cours juste pour prou­ver qu’elle sait ce qu’elle fait ou qu’elle est cérébrale, elle laisse ça à d’autres. Une femme sous influ­ence est l’un des plus grands films fémin­istes, mais qu’est-ce qu’elle pour­rait venir ajouter à ça, à ces 2h35 de film qui lessivent tout le monde ? Ce serait un aveu d’échec. Un immense silence de Gena Row­lands entoure ses per­for­mances et c’est très bien ain­si. Au fond, elle est plus cas­save­ti­enne que Cas­savetes, qui par­lait énor­mé­ment tout en se méfi­ant des dia­logues au ciné­ma : le corps, rien que le corps, c’est par là que passe sa vérité à elle – et donc son fémin­isme.