Après Sur l’Adamant, Nico­las Philib­ert pour­suit son explo­ration du milieu psy­chi­a­trique (au sein d’un trip­tyque doc­u­men­taire dont le troisième volet sor­ti­ra en avril) en fil­mant cette fois deux unités de l’hôpital Esquirol à Char­en­ton, près du bois de Vin­cennes. Si le film est plus ample que son prédécesseur (2h23), il en recon­duit les grands principes en s’ouvrant sur une présen­ta­tion des lieux du tour­nage, avant de se focalis­er sur de longues con­ver­sa­tions avec les patients, tournées en champ-con­trechamp. Dans Sur l’Adamant, ce par­ti pris pou­vait se jus­ti­fi­er par l’architecture rel­a­tive­ment réduite de la péniche accueil­lant le cen­tre de jour, mais elle con­traste ici avec l’envergure de l’hôpital Esquirol et les nom­breuses pos­si­bil­ités qu’il offre en ter­mes de cadrage. Le début du film, qui mon­tre sur ordi­na­teur des plans larges de l’hôpital tournés au drone par le per­son­nel, s’affirme à cet égard comme une fausse piste. Plutôt que de car­togra­phi­er un espace et d’exploiter ses car­ac­téris­tiques topographiques (l’hôpital est à la lisière du bois et compte de nom­breux jardins), Aver­roès & Rosa Parks se déroule majori­taire­ment entre qua­tre murs. Philib­ert enchaîne les longs entre­tiens de manière très rou­tinière, avec une même valeur de plan recon­duite de con­ver­sa­tion en con­ver­sa­tion et un mon­tage au rythme prévis­i­ble.

On pour­rait con­sid­ér­er que le film, en s’enfermant ain­si dans une forme étriquée et une struc­ture répéti­tive, épouse les con­tours péni­tenciers du bâti­ment-prison, à l’intérieur duquel on finit par tourn­er en rond et ressass­er les mêmes pro­pos. Il est en réal­ité surtout muselé par l’obsession man­i­feste de Philib­ert pour la méth­ode psy­chothérapeu­tique qui, à l’exception d’une poignée de plans d’extérieur et de quelques réu­nions col­lec­tives ponc­tu­ant le réc­it, occupe la majeure par­tie d’Aver­roès & Rosa Parks. Les séances de thérapie se font bien sou­vent le récep­ta­cle d’une inten­sité émo­tion­nelle peinant à mas­quer la fac­ture con­ven­tion­nelle du doc­u­men­taire, tan­dis que le quo­ti­di­en des patients n’intéresse pas beau­coup Philib­ert, qui main­tient hors champ leurs épisodes de crise et n’y fait référence qu’indirectement, à des fins dra­maturgiques (une femme qui hurle dans la pièce d’à‑côté sans jamais qu’elle ne soit mon­trée, les imposantes brûlures vis­i­bles sur le vis­age d’une vieille dame qui s’est immolée quelques jours avant la séance filmée, etc.).

Aux yeux du cinéaste, seule compte la con­fronta­tion spec­tac­u­laire de deux altérités dans le cadre d’une psy­chothérapie, et plus par­ti­c­ulière­ment la posi­tion spé­ci­fique qu’y occupe le médecin, à laque­lle Philib­ert s’identifie en tant que doc­u­men­tariste. Déjà prég­nante dans Sur l’Adamant (lorsque l’une des patientes inter­pel­lait le cinéaste et le pre­neur de son au début du film), l’analogie transparaît ici pleine­ment dans une séquence où une jeune femme, hos­pi­tal­isée après une ten­ta­tive de sui­cide, se con­fie directe­ment à la caméra sans la présence d’un soignant dans la pièce. Le cinéaste s’y fan­tasme en psy­cho­logue, à la place des thérapeutes qu’il filme le reste du temps avec une fas­ci­na­tion pal­pa­ble, ce qui l’amène par­fois à en oubli­er les malades, coupant par exem­ple sur le vis­age des médecins lors des témoignages. Tou­jours filmés via la rela­tion ver­ti­cale soignant-soigné (quand bien même Philib­ert se con­cen­tre sur des thérapeutes atten­tifs, bien­veil­lants et à l’écoute), les patients man­quent d’espace et appa­rais­sent par con­séquent dou­ble­ment enfer­més : par l’établissement et par le film. Lors d’une réu­nion col­lec­tive au milieu du réc­it, l’un d’entre eux demandait pour­tant une chose sim­ple au per­son­nel soignant : « On veut juste respir­er ! »