Nul besoin de con­naître toute l’œuvre de Kau­ris­ma­ki pour aller voir Les Feuilles mortes, film plutôt mod­este, tant par sa durée (1h20) que par son sujet : il dépeint la nais­sance à Hel­skin­ki d’une his­toire d’amour entre Holap­pa (Jus­si Vata­nen), un ouvri­er un peu trop porté sur l’alcool et Ansa (Alma Pöysti), une jeune femme vivant de petits boulots. Par le soin très mani­aque qu’il porte aux décors et aux cos­tumes de ses per­son­nages (un gris uni­forme sur lequel tranchent des touch­es de couleur très sub­tile­ment choisies), le film s’inscrit dans le reg­istre du réal­isme poé­tique pour livr­er, de l’aveu même de son auteur, une sorte de parabole « sur ce qui pour­rait offrir un avenir à l’humanité : le désir d’amour, la sol­i­dar­ité, le respect et l’espoir en l’autre. »[1] Il y a cepen­dant dans ce pro­gramme human­iste très ajusté, où rien ne dépasse lit­térale­ment du cadre, quelque chose d’asphyxiant, qui tient aus­si bien à la méth­ode « kau­ris­maki­enne » qu’à sa vision du ciné­ma. Cette méth­ode, déjà en grande par­tie décrite au moment du fes­ti­val de Cannes, con­siste essen­tielle­ment à enracin­er les per­son­nages dans des décors sou­vent exi­gus, exem­plaire­ment dans des cafés où pas un client ne bouge. Ce procédé fait depuis tou­jours par­tie du style bur­lesque de Kau­ris­ma­ki, qui n’aime rien tant que « pla­quer du mécanique sur du vivant » (Berg­son). Dans une séquence assez représen­ta­tive de ce geste, Ansa ramasse des pintes de bière sur les tables d’un café et les empile les uns sur les autres sans qu’aucun souf­fle de vie ne vienne per­turber l’action : les clients, qui ont vidé mécanique­ment les ver­res, n’ont fait que fig­ur­er l’arrière-plan bur­lesque de la scène.

On pour­rait appréci­er la pré­ci­sion de cette écri­t­ure si la ten­dance à la fix­ité ne témoignait pas aus­si plus pro­fondé­ment d’un rap­port mor­tifère au ciné­ma, et plus glob­ale­ment au vivant. Est-ce un hasard si le pre­mier film que les deux per­son­nages vont voir au ciné­ma est The Dead Don’t Die de Jim Jar­musch ? Il existe dans les derniers films du cinéaste améri­cain le même hori­zon mélan­col­ique un peu momi­fié et le même humour malade, que l’on con­sid­ère d’ailleurs avec beau­coup d’indulgence comme de l’humour. Car qu’est-ce qui fait véri­ta­ble­ment rire dans Les Feuilles mortes ? Peut-être la chute de la séquence du ciné­ma où, sor­tant de la séance de The Dead Don’t Die, deux spec­ta­teurs com­par­ent le film de Jar­musch à Jour­nal d’un curé de cam­pagne et Bande à part. Pri­vate joke de cinéphile, qui indique peut-être qu’il y a quelque chose de pour­ri dans le roy­aume du cinéaste fin­landais, qu’on n’y respire plus vrai­ment l’air libre, mais plutôt celui, con­finé, de la salle de ciné­ma. Loin d’occuper une place anec­do­tique dans le réc­it, celle-ci est présen­tée comme le seul lieu où peut se man­i­fester l’émotion : c’est là qu’Ansa tombe amoureuse d’Holappa ; c’est là aus­si que les deux per­son­nages se don­nent ren­dez-vous, s’attendent et se retrou­vent. On pour­rait bien sûr pren­dre le prob­lème l’envers et pré­ten­dre que la salle de ciné­ma vaut comme refuge con­tre le chaos du monde, fig­uré ici par les nou­velles, for­cé­ment mau­vais­es, des bom­barde­ments en Ukraine. Mais pourquoi en faire un sanc­tu­aire ?

Mal­gré ses séduisantes inten­tions, Les Feuilles mortes sem­ble moins s’attacher à racon­ter une his­toire d’amour qu’à en faire le pré­texte d’une célébra­tion nos­tal­gique des lieux et des sym­bol­es du passé : les tan­gos de Car­los Gardel ou le vieux rock joué dans le café où Holap­pa se rend par­fois sont à l’image de la jolie petite salle de quarti­er intem­porelle dont les murs sont encore décorés d’affiches de Pier­rot le fou ou de Fat City de John Hus­ton. C’est un peu comme si, voulant racon­ter une his­toire d’amour aujourd’hui à Paris, un cinéaste français n’offrait pas d’autre per­spec­tive à ses per­son­nages que de les enfer­mer dans des salles du Quarti­er latin, sur des airs de Fréhel ou d’Edith Piaf. D’où le sen­ti­ment plus que mit­igé que laisse Les Feuilles mortes : son his­toire d’amour sem­ble ne réson­ner nulle part ailleurs que dans un passé immuable et large­ment idéal­isé. Ansa et Holap­pa n’habitent pas Helsin­ki aujourd’hui et n’offrent aucun « avenir à l’humanité » ; ils sont plutôt les fig­ures tan­tôt gaies, tan­tôt tristes que le cinéaste fin­landais a façon­nées dans son sanc­tu­aire nos­tal­gique, où même les chiens s’appellent Chap­lin.

Notes

Notes
↑1 Cita­tion extraite du dossier de presse.