Près de vingt ans après La Vie de bohème, Kau­ris­mä­ki remet en scène le per­son­nage de Mar­cel Marx et son inter­prète, André Wilms. Si en vingt ans, la pat­te graphique du cinéaste s’est affûtée, la mièvrerie de son pro­pos a pris des pro­por­tions qui sont dev­enues gênantes.

Alors que La Vie de bohème pro­po­sait un réc­it cyclique, inscrivant ses per­son­nages dans un marasme où ils se com­plai­saient plus ou moins gaiement, Le Havre dépeint une tra­jec­toire : celle d’Idrissa, un enfant africain débar­qué dans la ville-titre alors que le con­tain­er dans lequel il voy­ageait devait l’emmener jusqu’à Lon­dres. Le ren­con­trant par hasard et ayant eu vent de sa traque par la police, Mar­cel Marx décide d’aider l’enfant à se cacher puis à fuir.

Bien que Kau­ris­mä­ki s’attaque ici à un sujet « d’actualité », c’est sans ambiguïté qu’il prend une nou­velle fois le par­ti-pris de l’irréalisme. Comme une case de bande dess­inée, chaque cadre ren­ferme une sit­u­a­tion épurée au max­i­mum, cen­tripète, ren­due visuelle­ment per­cu­tante par la sat­u­ra­tion des couleurs. Un plan égale une sit­u­a­tion, ou une ligne de dia­logue. La pré­ci­sion de cette économie nar­ra­tive peut se laiss­er admir­er, tant elle parvient à faire exis­ter un monde qui ne ressem­ble à aucun autre. L’aspect fonc­tion­nel du découpage, qui entre en décalage avec le reg­istre émo­tion­nel sur lequel jouent les images et les dia­logues, exagéré­ment soutenus, donne au film un aspect joli­ment absurde.

Mais, quand La Vie de bohême par­ve­nait à trou­ver un équili­bre entre l’amer – la vie mis­érable de per­son­nages mar­gin­aux – et le doux – un ton léger et plein de roman­tisme –, le doux l’emporte cette fois-ci irrémé­di­a­ble­ment sur l’amer, jusqu’à don­ner la désagréable impres­sion que quelqu’un essaye de nous enduire con­tre notre gré de baume anesthésiant. La femme dévouée, les voisins bien­veil­lants, le flic finale­ment pas si méchant qu’il en a l’air : Kau­ris­mä­ki dévalise le ray­on des bons sen­ti­ments, les per­son­nages négat­ifs étant claire­ment désignés et n’apparaissant qu’à l’état de sil­hou­ettes d’arrière-plan. Une pos­si­ble façon de tolér­er une telle vision du monde est peut-être de com­par­er le film à ceux dont les dis­trib­u­teurs nous grat­i­fient chaque année en péri­ode de fêtes. Le Havre peut être con­sid­éré comme une ver­sion plus soignée et arty du film de Noël lamb­da. Et s’il répond à l’intention de ne provo­quer d’autre réac­tion chez son spec­ta­teur qu’un sur­croît pas­sager d’affection pour ses con­génères, on peut le con­sid­ér­er comme réus­si.

On ne reprochera donc pas au film le fait que les immi­grés qui arrivent au Havre dans un con­tain­er soient par­faite­ment pro­pres et bien mis. C’est là pour le cinéaste une façon plutôt hon­nête d’affirmer qu’il ne pré­tend pas ren­dre compte de la réal­ité telle qu’elle est. Mais force est de con­stater qu’ici, rien n’échappe à l’édulcoration. Si en 1992, chez Kau­ris­mä­ki, les pau­vres de ciné­ma pou­vaient encore être fourbes, aujourd’hui, ils en sont réduits à être malins. Voilà qui en dit long sur le refus de la con­fronta­tion avec la réal­ité qui se dégage du Havre, et qui trou­ve dans la bien-pen­sance son seul refuge. Quel est donc le pro­pos de ce film si ce n’est celui de con­forter son spec­ta­teur dans l’idée qu’il est habité de sen­ti­ments nobles ? À ce titre, le par­al­lèle que le film des­sine entre la sit­u­a­tion actuelle et la France de l’occupation est le sum­mum de la dém­a­gogie – com­par­er les méchants au parangon des méchants pour que le spec­ta­teur se sente encore plus gen­til. L’accueil presque unanime­ment chaleureux qui a été réservé au film lors de sa présen­ta­tion à Cannes nous fait penser que le déni général­isé est au mieux de sa forme.