Dix films en com­péti­tion, une sélec­tion par­al­lèle de décou­vertes (« Sang neuf »), des rétro­spec­tives con­sacrées à Wal­ter Hill et à Mar­tin Camp­bell, ain­si que quelques grands films rares (dont La Vengeance est à moi de Shohei Ima­mu­ra[1]) : la pro­gram­ma­tion, riche et diver­si­fiée, de la deux­ième édi­tion du fes­ti­val Reims Polar recou­vrait cette année tout le périmètre du genre. Thriller urbain ou rur­al, dra­ma à sus­pense, detec­tive sto­ry, film de prison ou de mafia : rares sont ceux qui sont sor­tis des sen­tiers bat­tus. Les deux films dis­tin­gués par le jury présidé par Niels Are­strup – The Assault et Are You Lone­some Tonight ? – comptent pour­tant par­mi les propo­si­tions les plus orig­i­nales de la com­péti­tion, bien qu’elles soient loin d’être tout à fait con­va­in­cantes.

The Assault d’Adilkhan Yerzhanov (Grand Prix) tranche net­te­ment avec les thrillers venus de l’Est qui com­po­saient cette année une par­tie de la com­péti­tion (men­tion spé­ciale The Gen­er­a­tion of Evil, une sorte de Sev­en litu­anien). L’assaut du titre, un peu trompeur, annonce moins un huis-clos à la Car­pen­ter qu’une ini­ti­a­tion à la guerre par un groupe de per­son­nages pré­parant une offen­sive afin de repren­dre le con­trôle d’un lycée occupé par des ter­ror­istes. Com­posé entre autres d’un prof du lycée, de par­ents d’élèves, d’un flic et d’un vétéran de l’Afghanistan, ce com­man­do forme un ensem­ble hétérogène dont le film tire un cer­tain humour absurde, qui n’est pas sans rap­pel­er par endroits celui des frères Coen (on pense notam­ment à Far­go, dont le film reprend aus­si l’atmosphère neigeuse). Cet humour vire franche­ment au noir lors de l’offensive finale, où les ter­ror­istes sont mas­sacrés avec toutes sortes d’armes (fusils, couteaux, battes) dans des séquences qui s’étirent et relèvent par­fois de l’exercice de style. Si le film affiche une cer­taine maîtrise de sa ges­tion de l’espace (le plan glob­al du lycée est par­faite­ment lis­i­ble), sa con­struc­tion d’ensemble paraît un peu vaine, en cela qu’elle se con­tente de faire répon­dre la vio­lence à la vio­lence. Cou­verts de masques, désin­di­vid­u­al­isés, les ter­ror­istes ressem­blent moins à des per­son­nages qu’à des fig­ures allé­goriques, tirant le film vers l’apologue tout ter­rain : dif­fi­cile de ne pas songer à la guerre rus­so-ukraini­enne devant The Assault (qui ne décrit, en somme, rien d’autre qu’un con­flit ter­ri­to­r­i­al), mais la forme du film peut aus­si servir de récep­ta­cle à n’importe quelle lec­ture, ce qui mar­que moins sa qual­ité que sa lim­ite.

Même sen­ti­ment partagé devant Are You Lone­some Tonight ? (Prix du Jury), thriller chi­nois s’inscrivant dans la veine esthéti­sante des polars de fes­ti­val de Diao Yi’Nan (Black Coal, Le Lac des oies sauvages). Le film s’ouvre sur une scène forte : une nuit, un jeune employé d’une société de net­toy­age, Xuem­ing, fauche en voiture un homme marchant au bord d’une route. Par­tant de cette ligne de scé­nario min­i­male, le réc­it se déploie dans deux direc­tions : d’une part, Xuem­ing se rap­proche de la veuve de l’homme qu’il a tué, de l’autre, il décou­vre l’existence d’un gang avant de devenir une fig­ure ven­ger­esse. De cette mue pro­gres­sive, Are You Lone­some Tonight ? tire un réc­it assez éclaté et par­fois dif­fi­cile à suiv­re : à la manière des polars urbains de Nicholas Wind­ing Refn, Wen Shipei – dont c’est le pre­mier film – se débar­rasse pro­gres­sive­ment de tout souci réal­iste (nous ne saurons presque rien du tra­vail quo­ti­di­en de Xuem­ing, ni du traf­ic dans lequel était impliqué l’homme qu’il a tué) pour dress­er le por­trait d’un jeune homme psy­chologique­ment per­tur­bé. Ne tra­vail­lant en somme qu’à la con­struc­tion de cette fig­ure, le film con­tem­ple en elle sa pro­pre vir­tu­osité plas­tique, insis­tant un peu lour­de­ment sur des effets d’écho et de répéti­tion (la scène de l’accident revenant en boucle, comme la chan­son d’Elvis qui donne son titre au film). Il n’en demeure pas moins qu’Are You Lone­some Tonight ? était l’un des seuls films de la sélec­tion à inter­roger le crime comme fic­tion à inve­stir : plus qu’un genre, le polar y est envis­agé comme l’histoire qu’un per­son­nage se racon­te pour jouer un rôle dans un monde où il ne trou­ve pas sa place.

Là où le reste de la com­péti­tion n’a guère séduit en emprun­tant les chemins plus bal­isés du thriller domes­tique (The Daugth­er), du drame car­céral (Future is a lone­ly place) ou de la mafia sto­ry (Rhi­no), le sen­ti­ment d’avoir sous les yeux un grand film bien vivant est para­doxale­ment venu du passé. En 1979, Shohei Ima­mu­ra, fig­ure majeure de la Nou­velle Vague japon­aise, reve­nait au ciné­ma – et à la fic­tion – avec La Vengeance est à moi. Pour qui ne con­naî­trait d’Imamura que les films de la con­sécra­tion (ceux qui ont été primés à Cannes dans les années 1980–1990, de La Bal­lade de Naraya­ma à L’Anguille), l’expérience est à la fois décon­cer­tante et boulever­sante : à l’opposé de la forme apaisée de Naraya­ma, La Vengeance est à moi cul­tive une esthé­tique très heurtée, dis­so­nante et incon­fort­able. Par sa façon d’inscrire le crime dans la rou­tine du per­son­nage, il livre d’abord un grand por­trait de tueur médiocre, Iwao Enok­izu, par ailleurs petit escroc ayant ses habi­tudes dans une mai­son de passe. Très loin des mytholo­gies améri­caines con­stru­ites plus tar­di­ve­ment autour du ser­i­al killer (du Silence des agneaux à Mind­hunter), Ima­mu­ra scrute en Enok­izu un cas anthro­pologique sans jamais fournir au spec­ta­teur d’éléments d’explication. La géniale séquence de flash­back, où Enok­izu se sou­vient de l’humiliation subie par son père, con­traint de céder des bateaux de pêcheur à l’autorité impéri­ale, n’éclaire pas vrai­ment la psy­cholo­gie du per­son­nage : elle fig­ure, peut-être plus fine­ment, le sen­ti­ment de revanche sociale et de rétri­bu­tion sym­bol­ique obtenu par le crime – car c’est sur la haine de tout (de la société japon­aise, de son père, de lui-même) que se con­stru­it Enok­izu. Comme dans les très grands por­traits de tueurs froids et « dé-psy­chol­o­gisés » (de Schiz­o­phre­nia à The House That Jack Built), le film, abrupt, sec et désagréable, ressem­ble à son per­son­nage. Des routes de mon­tagne de la séquence d’ouverture (qui fig­urent un monde de pul­sions brutes et tortueuses) à la dis­per­sion des cen­dres d’Enokizu au som­met d’une autre mon­tagne (la séquence finale), La Vengeance est à moi a la force, comme l’écrivait Serge Daney en 1982, des films qui refusent tout : « Il se peut qu’Imamura, au-delà de l’histoire d’un crim­inel, de quelqu’un qui dit « non », racon­te l’histoire de ce mot, de ce « non ». Com­ment filmer le refus, l’idée du refus ? La dernière scène est stupé­fi­ante : les années ont passé, Enok­izu a été pen­du, le père, un peu gâteux, vit avec sa bru, ensem­ble ils vont jeter les cen­dres de l’exécuté du haut d’une mon­tagne. Va pour les cen­dres, mais voilà que les os blan­chis, au lieu de tomber, restent en sus­pens dans l’air, figés par un arrêt sur image, dessi­nant le vis­age macabre d’un refus. Même devenu cen­dres, Enok­izu ne cède pas. Il ne tombe pas. Son non lui survit.[2] »

Notes

Notes
↑1 Film actuelle­ment vis­i­ble à la Ciné­math­èque française dans le cadre de la rétro­spec­tive dédiée au cinéaste japon­ais.
↑2 Serge Daney, Ciné-jour­nal, vol­ume I, p.204.