Saltanat et Kuandyk, deux amis d’enfance, pren­nent la route en direc­tion d’une grande ville du Kaza­khstan. Plus qu’une tran­si­tion d’une rural­ité apaisée mais décrépite (le père de Saltanat vient de mourir, lais­sant à sa famille le soin de rem­bours­er ses dettes) vers une urban­ité mou­vante et impi­toy­able (l’oncle de Saltanat, qui habite en ville, lui pro­pose de vivre avec un mafioso grav­eleux), ce voy­age est surtout l’occasion rêvée pour les deux pro­tag­o­nistes de chercher un point d’équilibre dans l’horizon qui se pro­file devant eux. Un point d’équilibre financier, émo­tion­nel, exis­ten­tiel, qu’ils chercheront tour à tour tout au long de leurs errances urbaines : c’est la lec­ture de Camus (le titre du film est tiré de L’Étranger), l’art pic­tur­al (Kuandyk des­sine) ou, plus prosaïque­ment, la recherche d’un tra­vail, d’une place dans la société[1]. Cela revient, pour Kuandyk, à porter des sacs toute la journée et à affron­ter ses con­cur­rents (par la force) ; pour Saltanat, à se cass­er le dos en faisant le ménage (et à courber l’échine). Par-delà ces car­cans nar­rat­ifs s’imposant à nous par le biais du seul réc­it et rel­e­vant d’une sim­ple car­ac­téri­sa­tion, l’immense qual­ité de La Ten­dre Indif­férence du monde est de savoir exprimer la quête de ses per­son­nages par l’intermédiaire d’un lan­gage pure­ment scénique, où la com­po­si­tion, le cadrage et les déplace­ments pri­ment sur les dia­logues expli­cat­ifs.

Précis de composition

Le tra­vail d’Adilkhan Yerzhanov et de son chef opéra­teur Aydar Sharipov en devient d’autant plus pré­cieux qu’ils ne cessent de dyna­miter les lignes de fuite et les petits jeux de per­spec­tive qu’ils met­tent en place à l’intérieur de leur cadre. Cela donne à voir des trou­bles optiques éton­nants, où le reflet d’un miroir con­tenu sur le bord de l’image peut tout à coup venir la démul­ti­pli­er. Il faut voir cette scène où Kuandyk, dans une supérette d’autoroute, observe un homme immo­bile aux côtés d’un ray­on reflété par un miroir. Ici, un plan jouant déjà sur une dynamique de fuite (la dis­po­si­tion du ray­on dirigeant notre regard vers le fond de la pièce où se situe l’homme figé) vient se frac­tur­er en trois par le biais d’un trou­ble optique. L’ensemble de l’image mute alors en un épatant split-screen dont cha­cune des par­ties exprimerait respec­tive­ment la méfi­ance, l’aspiration et l’inadéquation au monde de Kuandyk (un homme sem­ble-t-il pétri­fié, une abon­dance de pro­duits de con­som­ma­tion, et un reflet per­tur­bant l’ensemble de cette vision). Cette scène illus­tre le pen­chant de Yerzhanov pour les angles inat­ten­dus, qui artic­u­lent son réc­it par l’image sans toute­fois céder à l’esthétisme gra­tu­it : La Ten­dre Indif­férence du monde est un film chi­adé qui parvient à éviter l’écueil de la pose. La mise en scène, bien que préémi­nente, n’est pas là pour parad­er, mais s’impose comme un moyen de sig­ni­fi­er, de décrire, de racon­ter.

Cela rend, certes, ce réc­it mutique plus clair et plus plaisant à par­courir, mais le par­ti-pris de Yerzhanov aura très vite fait de se retourn­er con­tre son film. Car, lorsque indexée au réc­it, la mise en scène, aus­si sophis­tiquée et impec­ca­ble soit-elle (le con­stat est ici évi­dent), finit par se refer­mer sur elle-même à par­tir du moment où le scé­nario en vient à s’affaisser à son tour. La plas­tic­ité de La Ten­dre Indif­férence du monde, en nar­rant l’histoire d’un délite­ment – d’une dépres­sion de l’enthousiasme ini­tial au fil des mésaven­tures du duo, jusqu’à un dernier acte sur le mode du renon­ce­ment – se désagrège de scène en scène. La beauté sidérante d’un couch­er de soleil laisse très vite place à une com­po­si­tion d’intérieur, appau­vrie et lim­itée à par­tir du moment où Sul­tanat se résout à vivre auprès du mag­nat, riche mais ingrat, que lui a sug­géré son oncle. Exit les fuites optiques, les déplace­ments ludiques, les sur­sauts musi­caux – à l’image de cette scène superbe où Sul­tanat et Kuandyk font mine de pren­dre un avion dess­iné sur un mur (tou­jours avec cette même idée de fuite) : la poésie pal­pa­ble qui com­po­sait ce petit con­te car­toonesque dis­paraît au prof­it d’un énième dénoue­ment fatal­iste au cynisme plom­bant. C’est comme si, piégé par sa pro­pre splen­deur plas­tique, cloi­son­né par la pré­ci­sion inflex­i­ble de sa com­po­si­tion, Yerzhanov n’avait eu d’autre choix que de céder à son tour à l’échappatoire mor­bide pour boucler sa boucle. La seule fuite imag­in­able face à “l’indifférence du monde” s’y résume, une fois de plus, à gésir sous une bâche blanche.

Notes

Notes
↑1 Impos­si­ble, face à La Ten­dre Indif­férence du monde, de ne pas songer à la fil­mo­gra­phie de Takeshi Kitano, à ses mal­frats comiques et imprévis­i­bles. La pas­sion du dessin de Kuandyk rap­pelle plus par­ti­c­ulière­ment Achille et la Tortue, nar­rant les déboires d’un aspi­rant pein­tre ayant gran­di à la cam­pagne et enchaî­nant les petits boulots pour ten­ter de join­dre les deux bouts.