Dans Les Neiges du Kil­i­mand­jaro, le cou­ple de sex­agé­naire invité à décou­vrir la mon­tagne tan­zani­enne remet­tait pro­gres­sive­ment en cause le désir de faire ce coû­teux voy­age. Dès le début du film, le « blanc man­teau » du refrain funèbre de la chan­son de Pas­cal Danel[1] s’apparentait à un linceul sous lequel les deux social­istes allaient enter­rer une vie d’engagement. Raviv­er la foi en le poli­tique, le grand sujet de Robert Guédigu­ian, con­sti­tu­ait la seule alter­na­tive à la mort inéluctable qui s’annonçait sous des atours atti­rants – l’exotisme d’un voy­age, la nos­tal­gie d’une chan­son pop­u­laire. La ten­sion qui ani­me Twist à Bamako est impul­sée par la même polar­i­sa­tion. L’engagement mil­i­tant social­iste de Sam­ba (Stéphane Bak) – dont le sort se con­fond avec celui du jeune et frag­ile État malien – est men­acé par des pas­sions annex­es : sa fil­i­a­tion avec son père marc­hand (Issa­ka Sawado­go), son amour nais­sant et inter­dit pour Lara (Ali­cia Da Luz Gomez), et la fureur des twists occi­den­taux qui enflam­ment les danc­ings de Bamako. C’est encore la musique qui vient sym­bol­is­er le piège : quand les jeunes mil­i­tants social­istes tra­versent les vil­lages du désert malien pour prêch­er la bonne parole, ils le font en chan­tant à tue-tête un tube de Claude François : « Elles sont toutes belles, belles, belles comme le jour ! » Les filles et le roman­tisme à l’eau de rose seront bien­tôt l’objet de leur désunion. Les pochettes de vinyles et les posters dis­séminés dans la cham­bre des garçons où s’affichent la tête blonde de John­ny Hal­ly­day, ou encore la redon­dance du refrain de Let’s Twist Again qui promet une éter­nité d’amusement aux danseurs[2] : le blanc man­teau, c‘est ici ce soft pow­er occi­den­tal et cap­i­tal­iste qui vient recou­vrir les brais­es du social­isme tiers-mondiste. D’une cer­taine manière, cette cor­rup­tion se pro­longe dans le regard que porte le cinéaste mar­seil­lais sur cette his­toire africaine qu’il emboîte dans un réc­it shake­spearien (l’amour impos­si­ble, la trahi­son, la déchéance morale, la men­ace du despote) et dans une forme de mélo­drame, apposant sur ce décor africain des motifs clas­siques (de la belle robe de bal jusqu’au finale trag­ique dans les fumées de la gare) d’un imag­i­naire occi­den­tal. Drôle de film donc, non sans ambiguïté (on y revien­dra), mais qui se mon­tre assez pas­sion­nant dans la manière dont il inter­roge et recon­fig­ure l’horizon du cinéaste.

La danse et le verbe

Les déplace­ments qu’opère Twist à Bamako au sein d’une œuvre con­nue pour son enracin­e­ment mar­seil­lais (le cinéaste n’a jamais paru aus­si loin de chez lui[3]) se lisent encore dans la musique qu’il utilise. En faisant super­pos­er les airs enjoués de cette pré-révo­lu­tion yéyé – pas vrai­ment la plus marx­iste – avec les mou­ve­ments social­istes qui fleuris­sent lors des pre­mières décoloni­sa­tions africaines (et que l’on sait morts dans l’œuf), Guédigu­ian s’éloigne de son hori­zon soix­ante-huitard pour exhumer une expéri­ence poli­tique loin­taine et révolue. En témoignent ces pho­togra­phies en noir et blanc qui ini­tient le réc­it et vien­nent régulière­ment s’intercaler dans le mon­tage des séquences de fête – figeant pour l’éternité l’image des jeunes pro­tag­o­nistes – et qui trou­vent un point de chute dans l’émouvant épi­logue : la danse et la pho­togra­phie en noir et blanc se rejoignent alors dans un véri­ta­ble rit­uel mor­tu­aire, invo­quant autant un amour passé qu’une espérance social­iste dis­parue depuis longtemps. Toutes pro­por­tions gardées (la prox­im­ité de la sor­tie des deux œuvres ren­force prob­a­ble­ment le lien qu’on peut établir entre elles), l’usage de la danse dans Twist à Bamako évoque celui qu’en fait Spiel­berg dans West Side Sto­ry. Les choré­gra­phies jouent, de fait, le même spec­ta­cle « d’une présence mât­inée d’absence », pour repren­dre les mots de Josué Morel, super­posant un « devenir fan­toma­tique » à la vital­ité des danseurs. Lors de leur pre­mière ren­con­tre, qui n’en est pas vrai­ment une, la danse tra­di­tion­nelle à la lueur d’un feu ne rap­proche jamais les sil­hou­ettes de Sam­ba et Lara, tan­dis que le vis­age de la jeune fille s’évanouit soudaine­ment dans l’obscurité. Plus tard, c’est par une danse, un twist qui vient réu­nir les deux corps, que le cou­ple trou­ve son har­monie, mais celle-ci paraît déjà tein­tée du deuil à venir, comme en attes­tent le grain soudaine­ment rétro de la pel­licule qui l’enregistre, puis la larme froide longeant le vis­age de Lara quand leurs corps nus sont enfin col­lés l’un à l’autre.

Au sein de ce mélo­drame par­fois flam­boy­ant, le verbe poli­tique a toute­fois du mal à trou­ver sa place : il paraît for­cé, anachronique, comme encom­brant. Il faut dire que Sam­ba sem­ble tou­jours pein­er à trou­ver l’éloquence néces­saire pour con­va­in­cre son audi­toire, qu’il s’agisse de son père ou des vil­la­geois réti­cents. Lorsque, en mis­sion dans le désert, il tente d’expliquer l’intérêt d’entretenir un champ col­lec­tif, ses lim­ites ora­toires sont comme sec­ondées par une mise en scène épique : dans un pur élan mimé­tique les tra­vailleurs se met­tent finale­ment à l’ouvrage, séduits par le chant entraî­nant et le labour syn­chro­nisé des jeunes mil­i­tants qui don­nent l’exemple. Si ces séquences dis­cur­sives quelque peu surlignées désarçon­nent d’abord, cet échec didac­tique sem­ble devenir au fil du réc­it l’un des sujets du film – dans un accès de dés­espoir, le min­istre de la jeunesse bal­aie d’ailleurs de la main la théorie (une pile de livres sur son bureau) et con­clut : « nous n’étions pas prêt pour l’indépendance. »

Reste que le réc­it creuse trop par­tielle­ment ce sil­lon poli­tique pour mieux dévelop­per la tragédie amoureuse ; le film, indé­ni­able­ment attiré par son pôle roman­tique (le désir d’émancipation des jeunes maliens à tra­vers l’assimilation de la cul­ture libérale occi­den­tale), se range du côté d’une con­tre-révo­lu­tion qu’il sem­ble par ailleurs fustiger. Dif­fi­cile de ne pas y voir une forme de mal­adresse et un cer­tain fléchisse­ment du dis­cours du cinéaste marx­iste, peut-être un peu dés­abusé, adres­sant un salut ten­dre et nos­tal­gique à ses loin­tains cama­rades déchus : à la fin, ne reste que le sou­venir d’une danse.

Notes

Notes
↑1 « Les neiges du Kil­i­mand­jaro – Elles te fer­ont un blanc man­teau / Où tu pour­ras dormir / Elles te fer­ont un blanc man­teau / Où tu pour­ras dormir, dormir, dormir. »
↑2 « Come on, let’s twist again / Like we did last sum­mer. / Yeah, let’s twist again / Like we did last year. » : on peut relever l’élan déjà nos­tal­gique des paroles d’une chan­son catalysant pour­tant les pas­sions d’un mou­ve­ment de jeunesse éman­ci­pa­teur tourné vers l’avenir.
↑3 Si le cinéaste a déjà investi le genre his­torique, ce fut tou­jours en retraçant le par­cours de fig­ures célèbres (Mit­ter­rand, Manoukian). Out­re le fait que Guédigu­ian filme l’Afrique pour la pre­mière fois, il pro­pose ici un réc­it his­torique orig­i­nal ne s’adossant sur aucune base réelle.