Dans un con­texte poli­tique et social assez anx­iogène, il est plutôt ras­sur­ant de con­stater l’existence de quelques voix récal­ci­trantes au mod­èle dom­i­nant. Fon­cière­ment engagé et con­cerné, Robert Guédigu­ian est l’un de ces porte-voix qui remuent les con­sciences. Diaphana nous donne l’occasion, avec l’édition de l’œuvre inté­grale en DVD, de nous rep­longer dans les sources et les accom­plisse­ments d’une fil­mo­gra­phie qui n’en finit pas de se réin­ven­ter.

Mourir pour des idées

Si, à chaque nou­velle sor­tie d’un film de Robert Guédigu­ian, on se rap­pelle immé­di­ate­ment sa fibre poli­tique, il faut revoir ses tout pre­miers films pour y trou­ver à la fois les racines de l’engagement, la veine auto­bi­ographique et la genèse des lieux et des per­son­nages qui imprèg­nent toute son œuvre.

Dernier été, Rouge midi, Ki lo sa? et Dieu vom­it les tièdes, ses qua­tre pre­miers films donc, présen­tent une pro­fonde cohérence et englobent tous les thèmes chers au réal­isa­teur. Ils sont la source de son œuvre et prob­a­ble­ment ses films les plus « chauds », dans le sens de « non tièdes », pour repren­dre le titre d’un de ses films les plus dés­espérés. S’ils célèbrent l’amour et l’amitié, la sim­plic­ité des saveurs de la vie – thèmes qu’on retrou­vera encore, traités dif­férem­ment, dans ce que Guédigu­ian lui-même nomme le cycle des « con­tes de l’Estaque » – les sen­ti­ments sont dans ses pre­miers films plus bru­taux, presque tou­jours liés à une théori­sa­tion poli­tique. Ici, c’est À la vie à la mort (titre d’un de ses films, 1995), c’est « mourir pour des idées », c’est « plutôt crev­er que de trahir les idéaux ».

Guédigu­ian, on l’a déjà écrit, sous cou­vert de cer­tains clichés, le soleil de la Méditer­ranée, le chant des cigales et l’accent chan­tant, est un cinéaste som­bre. En décou­vrant son pre­mier film, Dernier été (1980), c’est un Mar­seille bien dif­férent de ce qu’on a pu voir aupar­a­vant à l’écran, dont la géo­gra­phie par­ti­c­ulière, celui de « vil­lages » est mis à prof­it: nulle part ailleurs les per­son­nages n’auraient pu s’épanouir que dans cette Estaque et ce Rove faits de collines, de ruelles, de rochers sur­plom­bant les calan­ques, de prox­im­ité du com­merçant, du voisin. On est dans un monde ouvri­er en train de mourir: « Y a des soirs comme ça, dit Robert (Gérard Mey­lan), j’ai envie de par­tir, de tout quit­ter même les amis. Ils se ren­dent pas comptent… ça fait dix ans que tous les jours on recom­mence la même chose, comme si on voulait pas vieil­lir. Tout change et nous on con­tin­ue, main­tenant y a plus rien. » Cette phrase, déployée sur le Nisi Domi­nus de Vival­di, comme une urgence, une tristesse infinie, une tragédie à venir, est car­ac­téris­tique des qua­tre pre­miers films du cinéaste. Un tra­vail de mort est à l’œuvre, et Mar­seille est filmé comme jamais il ne l’a été aupar­a­vant, comme si c’était la dernière fois.

Ce monde ouvri­er qui finit, c’est aus­si l’histoire de Rouge midi (1983), un peu à part dans la fil­mo­gra­phie de Guédigu­ian. Il n’y change cepen­dant pas de bord, la veine poli­tique est bien là, dès l’incipit, où Sauveur se sou­vient de ses ancêtres immi­grés d’Italie : « Je les vois sans âge, le temps n’est pas passé sur eux, c’est eux qui sont passés. J’ai trop de mémoire. » Mais il s’agit ici d’une fresque his­torique qui mod­i­fie un peu le rythme de la mise en scène. Guédigu­ian bal­aie dans Rouge midi l’immigration ital­i­enne des années 1920, le Front pop­u­laire, la guerre et la Résis­tance puis les années 1960 où d’autres engage­ments sont à inven­ter. On ne retrou­ve pas dans ce film la sim­plic­ité et la fasci­nante sincérité des pris­es de paroles de ses per­son­nages, même dans les dia­logues très écrits, comme si les acteurs et leurs rôles étaient les mêmes. La volon­té de Guédigu­ian est d’inscrire une his­toire famil­iale, sur plusieurs généra­tions, dans l’histoire tout court. His­toire bal­ayée par l’engagement com­mu­niste, et traitée, comme le dit Charles Tes­son dans la présen­ta­tion du film, « sur un mode allusif et laconique ». Le rythme du film s’en ressent, entremêlant les amours des dif­férents âges et épo­ques. Comme beau­coup de ses autres films, Rouge midi est aus­si un pos­si­ble auto­por­trait de Guédigu­ian, notam­ment avec la ques­tion de la dette au père qu’on retrou­vera bien plus tard avec Mon père est ingénieur (2004).

L’au­to­por­trait est sans doute encore plus poussé dans ses deux films suiv­ants, Ki lo sa ? (1985) et Dieu vom­it les tièdes (1989). Ki lo sa ? est peut-être le film de ce cycle le plus dépouil­lé dans sa mise en scène et à la fois le plus fourni dans sa réflex­ion. Les per­son­nages, comme Guédigu­ian au moment où il les fil­ment, se trou­vent à une fron­tière : celle de la fin de l’adolescence, des choix, de la perte de l’innocence. Marie (Ari­ane Ascaride), Gitan (Gérard Mey­lan), Dada (Jean-Pierre Dar­roussin) et Pier­rot (Pierre Ban­deret), se retrou­vent dans la mai­son de leurs vacances d’été, lorsqu’ils étaient enfants. L’enfance, pré­cisé­ment, vient les hanter, comme elle imprégn­era aus­si Dieu vom­it les tièdes, avec le ser­ment que se font les qua­tre pro­tag­o­nistes, alors enfants. Le « nous sommes nés trop tard, plus tôt on aurait pu vivre avec des cer­ti­tudes » de Gitan fait écho au men­songe de Dada sur son bon­heur qui « ne lui sert pas à grand-chose », avant d’avouer que ce bon­heur est tout sim­ple­ment inex­is­tant. Ce film, « sim­plis­sime dans sa forme » comme le souligne juste­ment la jour­nal­iste Isabelle Danel, auteur de Con­ver­sa­tion avec Robert Guédigu­ian est la démon­stra­tion d’un espoir impos­si­ble, pour l’individu comme pour le groupe. La volon­té juste­ment de retrou­vailles de ce groupe est vouée à l’échec parce qu’il n’y croit plus. Ils doivent accepter, comme le dit Gitan, qu’ils sont « des inadap­tés, des hand­i­capés », et que « cette régres­sion de merde dans ce parc y’en a marre ».

Dieu vom­it les tièdes (1989), sans con­teste le film le plus vio­lent de ce pre­mier cycle, s’inscrit dans la droite ligne de Ki lo sa ? « Film d’apprentissage », comme le souligne le cri­tique Michel Bou­jut dans la présen­ta­tion de l’édition DVD, il réu­nit la « tribu orig­inelle » déjà mise en place dans les trois précé­dents films : Mey­lan, Dar­roussin, Ascaride. Les per­son­nages, les lieux – ici, Mar­tigues et le canal reliant l’étang de Berre – sont déjà instal­lés. D’un cer­tain point de vue, rap­pelle Michel Bou­jut, Dieu vom­it les tièdes rap­pelle Vin­cent, François, Paul et les autres (Claude Sautet, 1974) : il est ici ques­tion de la volon­té d’avènement d’une société égal­i­taire, du renon­ce­ment aux idéaux, d’un film anti-cap­i­tal­iste où les êtres qui l’habitent ne peu­vent se remet­tre de la fin de l’utopie. Comme dans le film de Sautet, un des qua­tre per­son­nages reste ici « à la marge » : Frisé (Gérard Mey­lan), seul a ne pas avoir renon­cé à ses idéaux, pein­tre – poète – clochard habi­tant une bicoque ban­cale en bord de canal, entourée de déchets : « Moi, dit Frisé, je vis dans le sou­venir, vous, vous vivez dans l’oubli. »

On abor­de à nou­veau un film som­bre, noir, une vari­a­tion sur des thèmes déjà dévelop­pés dans Ki lo sa ?, à tra­vers cette fin de l’enfance qui prend plusieurs vis­ages. Dieu vom­it les tièdes, comme Ki lo sa ?, met en scène les enfants qu’ont été les pro­tag­o­nistes désen­chan­tés : le pacte con­clu entre les qua­tre enfants se jurant, eux, « fils de pau­vres », de ne jamais oubli­er d’où ils vien­nent et d’œuvrer pour le bon­heur égal­i­taire, vient hanter le film comme les enfants jouant dans le jardin de la mai­son per­due hantent Ki lo sa ?. Tou­jours ancré dans la réal­ité et ses con­tin­gences dont on ne peut faire abstrac­tion (notam­ment au tra­vers du per­son­nage de Qua­tre-Œil (Pierre Ban­deret), l’immigré yougoslave faisant vivre sa famille restée au pays en tra­vail­lant pour un « jour­nal de merde »), le film joue en même temps du sym­bol­isme du bicen­te­naire de la Révo­lu­tion : deux siè­cles plus tard, les “fachos” instal­lent des bar­ri­cades et sans culottes en papi­er mâché pour com­mé­mor­er un événe­ment dont le sens orig­inel est défini­tive­ment per­du, et les qua­tre héros ne peu­vent que les défi­er par leurs chants révo­lu­tion­naires… Dieu vom­it les tièdes est une démon­stra­tion abrupte de l’incapacité des rebelles a s’insérer dans une société qu’ils rejet­tent : tous leurs espoirs (mater­nité et amour pour Tirelire~/ Ari­ane Ascaride, retour aux sources et quête du sens pour Cochise~/ Jean-Pierre Dar­roussin) sont piét­inés par le passé qui les rat­trape, le présent qui ne peut se con­stru­ire. La fin, annon­cée par les cadavres flot­tant dans les canaux de Mar­tigues, sera bru­tale, sans appel, comme dans Ki lo sa ?

Ces qua­tre films annon­cent la suite de la fil­mo­gra­phie de Guédigu­ian : dans la mise en scène, les dia­logues, le ton poli­tique, les acteurs fidèles. Les cadres de ses films présen­tent tou­jours des lignes de fuite loin­taines, des diag­o­nales coupant l’espace, des sépa­ra­tions et des arrières plans sug­gérant l’ailleurs, à l’image de ces per­son­nages en-dehors de leur époque : on est en plein mit­ter­ran­disme, et à mesure que le pou­voir de la gauche s’empare des ors de la République, le pou­voir idéologique des racines de cette gauche dev­enue insti­tu­tion­nelle déserte la rue et les cœurs. Sauf pour cer­tains, que Guédigu­ian met éter­nelle­ment en scène. Pas éton­nant que l’ancien prési­dent ait inspiré le cinéaste et qu’il lui con­sacre un por­trait dans Le Promeneur du Champ-de-Mars (2005). Et si l’amour et l’amitié attrapent les cœurs et leur insuf­flent cette joie de vivre qui transperce, mal­gré tout, tous les films de Guédigu­ian, ils n’ont pas le pou­voir de faire évoluer la société.

De la misère sociale à l’éclaircie amoureuse

Qua­tre longues années passent entre la sor­tie passée un peu inaperçue de Dieu vom­it les tièdes et L’argent fait le bon­heur, un télé­film pro­duit par France 2 à la suite d’un grand con­cours nation­al. France Télévi­sion, dans le cadre d’une volon­té affichée de renou­vel­er les réal­isa­teurs – à défaut des codes télévi­suels – demande à des cinéastes ama­teurs ou pro­fes­sion­nels de faire par­venir leurs scé­nar­ios. Plus de mille textes sont reçus, Guédigu­ian en pro­pose un en com­pag­nie de Jean-Louis Mile­si. Mir­a­cle, le pro­jet est retenu. Suite à une volte-face de la direc­tion de France 2, le télé­film trou­vera refuge sur Arte pour une pre­mière dif­fu­sion rel­a­tive­ment con­fi­den­tielle.

Le film traite de la volon­té farouche de mères de la ban­lieue mar­seil­laise à créer un comité de sol­i­dar­ité, avec l’aide bien­veil­lante d’un curé cam­pé par Dar­roussin. Con­fig­u­rant les rela­tions inces­tueuses entre idéolo­gie com­mu­niste et tran­scen­dance religieuse que l’on retrou­vera fréquem­ment dans l’œuvre de Guédigu­ian, ce télé­film a le mérite de tiss­er une jolie fable pop­u­laire. Deux clans en con­flit déci­dent de sépar­er tout le quarti­er par une épaisse démar­ca­tion faite au sol avec une pein­ture jaune bien grasse : la métaphore du cloi­son­nement est traitée avec le recul de la fan­taisie, pour ne pas heurter de trop près le réel. Le désir de par­ler, de dénon­cer est latent mais reste maquil­lé der­rière le dis­posi­tif, lais­sant une grande place à l’imaginaire et à la dis­tan­ci­a­tion. Une mise en per­spec­tive ludique qui va finir par se con­fron­ter très vite à une pein­ture sociale plus directe, plus crue : c’est À la vie à la mort, sor­ti en 1995.

À la vie à la mort ne biaise pas, n’emprunte pas de chemins de tra­verse pour assén­er son mes­sage : la mis­ère étouffe, la vie sociale est gan­grenée mal­gré quelques îlots aban­don­nés, en naufrage, mais qui lut­tent pour leur dig­nité. C’est par l’entremise d’un de ces navires per­dus que Guédigu­ian con­stitue une com­mu­nauté un peu hors du monde, celle des habitués du cabaret «Le Per­ro­quet bleu». Cette vie sociale en mod­èle réduit s’organise, presque en autar­cie. Récur­rence encore ici du thème de la tribu face au monde, en per­pétuelle résis­tance.

Rap­pelant le pacte des pro­los de La Belle Équipe de Duvivi­er, les per­son­nages s’unissent et s’entraident pour la réus­site d’un même pro­jet. En 1936, c’était fonder une guinguette au bord de l’eau. En 1995, on ne con­stru­it plus, on tente de con­serv­er et de sauver ce qui peut encore l’être, en l’occurrence le cabaret pop­u­laire en proie aux pires dif­fi­cultés de survie. Procla­ma­tion sincère du « tous pour un, un pour tous », le film n’arrive pas à faire fon­dre le spec­tre menaçant de la crise et du chô­mage gran­dis­sant des années 1990 : quelle est finale­ment la place de l’individu dans le marasme col­lec­tif ? Guédigu­ian choisit de célébr­er ce que l’on pour­rait appel­er la sin­gu­lar­ité sol­idaire, nou­velle réminis­cence du mélange hétéro­doxe entre Pif le chien et Jésus-Christ : cha­cun sa croix mais por­tons-les ensem­ble.

Deux ans plus tard, Guédigu­ian décide une nou­velle fois de par­ler d’un groupe bien pré­cis, celui d’un pâté de mai­son de l’Estaque en y intro­duisant une nou­velle marotte : le cou­ple et le désir amoureux. C’est son plus grand suc­cès : Mar­ius et Jean­nette. Une fable sen­ti­men­tale qui n’élude pas le con­texte social mais mise avant tout sur les péripéties romanesques de deux êtres en quête d’affection. Ou com­ment Mar­ius et Jean­nette vont renaître à la vie, à la joie via la con­science de plaire et de se sen­tir aimé.
Plus que le sup­posé mélo vers lequel le film peut tir­er, il faut met­tre en exer­gue la déli­catesse et la finesse des chas­sés-croisés, entre refus d’un bon­heur coupable et exal­ta­tion des sens libérés. C’est par l’amour et les sen­ti­ments partagés que les deux per­son­nages s’extraient d’un quo­ti­di­en aux con­tours incer­tains : il s’agit de réen­chanter la vie. Mar­ius et Jean­nette reste le plus grand suc­cès pub­lic de la car­rière de Guédigu­ian, le film qui l’intronise comme auteur qui peut s’exporter mas­sive­ment au-delà de la périphérie mar­seil­laise. Un tri­om­phe por­teur de nou­velles pos­si­bil­ités créa­tri­ces mais aus­si quelque peu désta­bil­isant : com­ment rebondir et garder le cap après un tel défer­lement ?

Dénigrements, retour sur soi et expansion explosive

Sans per­dre de temps, Guédigu­ian se remet au tra­vail et pro­pose en 1998 le mélo­drame out­rageuse­ment chargé, À la place du cœur. Deux jeunes mar­seil­lais veu­lent se mari­er. Le garçon est accusé à tort de viol, le fait qu’il soit un enfant adop­té noir ne sem­ble pas émou­voir le polici­er chargé de l’affaire, au con­traire. Les relents de racisme de la police sont explicite­ment mis en avant, le car­ac­tère mis­éri­cordieux du cal­vaire chris­tique un peu trop évi­dent.

Déluge médi­a­tique : on assiste à un réel lyn­chage de la part de la presse, besogneuse quand il s’agit de remet­tre à leur place les fau­teurs de trou­bles intem­pes­tifs. Sans doute trop exces­sive, cette cabale n’est pour autant pas dénuée de tout fonde­ment tant le film est par­cou­ru de bour­sou­flures mal­adroites, même si par­faite­ment sincères. Le petit théâtre de l’Estaque sem­ble être à bout de souf­fle, c’est pour cela que Guédigu­ian va immé­di­ate­ment pro­pos­er, en guise de réponse directe aux cri­tiques mais aus­si comme moyen d’introspection, un film réflexif sur son pro­pre tra­vail de scé­nar­iste avec À l’attaque! (2000).

On pense encore à Duvivi­er et sa Fête à Hen­ri­ette de 1952 : deux scé­nar­istes débat­tent de leur prochain film en échafau­dant plusieurs intrigues, celles-ci sont pro­jetées instan­ta­né­ment à l’écran. Guédigu­ian s’amuse de ses pro­pres tra­vers et de la propen­sion des chroniqueurs à les soulign­er. Les per­son­nages planchent sur le sujet d’un film poli­tique et dressent une à une toutes les pistes nar­ra­tives les plus éculées, comme un vilain pied-de-nez à ses détracteurs.

Exer­ci­ce de style plutôt risqué, Guédigu­ian s’en sort avec les hon­neurs en gar­dant à l’idée que l’humour et la décon­trac­tion ludique sont les ciments pre­miers d’un ciné­ma ontologique­ment social et pop­u­laire. Le film sonne comme un retour aux sources après le grandil­o­quent et douloureux À la place du cœur. Le ter­rain est labouré, rede­venu vierge, il est capa­ble d’accueillir le film-somme des obses­sions du réal­isa­teur, son véri­ta­ble chef d’œuvre d’accomplissement : La ville est tran­quille (2001).

Film choral alt­manien, La ville est tran­quille tisse une mul­ti­tude de nœuds nar­rat­ifs qui ne cessent de se crois­er et de s’emmêler à tra­vers les rues étroites de l’Estaque. L’idée de groupe réduit se dis­loque en une mul­ti­tude de petits frag­ments soci­aux qui s’entrelacent au fil des ren­con­tres, for­tu­ites ou provo­quées. Une petite sci­ence des com­porte­ments se met défini­tive­ment en place chez Guédigu­ian, sans stéréo­type manichéen comme il était par­fois ques­tion dans les œuvres précé­dentes, mais avec beau­coup de ten­dresse.

Les per­son­nages, qui ne sont pas tous des anges, sont con­stru­its avec foi et con­fi­ance en leur dig­nité, c’est d’ailleurs l’un des points car­dinaux du tra­vail de Guédigu­ian : ne jamais charg­er un per­son­nage, ne pas instru­ire de procès lap­idaire et défini­tif. Pour preuve, un petit tyran de super­marché peut très bien se racheter une con­science sociale et pass­er d’une car­ac­téri­sa­tion assez rigide de petit patron exécrable à la rédemp­tion ultérieure, c’est-à-dire la com­préhen­sion du mal­heur des autres. Tout est affaire d’empathie et de dia­logue : la solu­tion se situe en cha­cun des per­son­nages, elle s’appelle sol­i­dar­ité ouvrière et con­science sociale.

Déploiements et actualisations des thèmes capitaux

Marie-Jo et ses deux amours est une sorte de con­tin­u­a­tion sen­suelle et déchaînée de Mar­ius et Jean­nette. Là où celui-ci s’arrêtait aux portes de l’intimité pour son­der d’abord et avant tout l’espoir d’une vie embel­lie, le film de 2002 fascine par son regard plus cru et pes­simiste. Les corps sont filmés nus et sans arti­fice, l’acte d’amour est celui de la libéra­tion des pesan­teurs mais il en porte en lui une part de péché, ou du moins de cul­pa­bil­ité. Marie-Jo est mar­iée à Daniel, son amant se prénomme Mar­co. Elle voudrait pou­voir con­cili­er ses deux rela­tions, car son amour pour les deux hommes est sincère et vivace, mais cette dou­ble vie finit par créer un cli­mat pesant et délétère.

Vision impudique des soubre­sauts amoureux, le film part du con­stat ambiva­lent que les per­son­nages ont du sen­ti­ment et de l’émotion. Por­teur d’une valeur de plaisir et de jouis­sance, il peut être aus­si destruc­teur et douloureux. Tru­isme sans saveur dans les faits, cette dual­ité voit son intérêt décu­pler par l’intensité d’une mise en scène plus tra­vail­lée qu’auparavant, plus sig­nifi­ante. De petits riens pou­vant suin­ter la bien-pen­sance, Guédigu­ian arrive à éla­bor­er une pen­sée de la com­bus­tion amoureuse, oscil­lant entre les brais­es de la pas­sion et les cen­dres des cadavres. Un con­stat limpi­de et plus dés­abusé qu’à l’accoutumée.

Mon père est ingénieur est sou­vent con­sid­éré comme l’un des trois points cul­mi­nants de la fil­mo­gra­phie de Guédigu­ian, aux côtés de Mar­ius et Jean­nette, et de La ville est tran­quille. L’occasion don­née par l’édition DVD de redé­cou­vrir le film fait appa­raître une fâcheuse ten­dance du film à mal vieil­lir, et même à tir­er par­fois vers le ridicule. Les fan­tasmes fan­tas­ti­co-religieux d’une Ascaride en nou­velle Vierge sont plutôt fati­gants et super­flus. Ces bifur­ca­tions vers les références bibliques ne tien­nent pas la com­para­i­son face à la force du sujet prin­ci­pal : une femme a per­du toute envie de vivre suite à un événe­ment par­ti­c­uli­er, elle s’est réfugiée dans un par­fait mutisme qui rend per­plexe tout son entourage.

Son amour de jeunesse, médecin comme elle mais du genre sans fron­tière et kouch­ner­isé, revient la voir et, à défaut de ten­ter de la réveiller au monde, la veille et la sécurise. Autour de la mutique se déploient les habituels ater­moiements soci­aux qui bous­cu­lent la vie de Mar­seille et surtout de l’Estaque. Pour­tant, tout sem­ble bégay­er, à l’instar d’une improb­a­ble idylle entre deux jeunes préado­les­cents recy­clant tous les pon­cifs du genre, et annon­cer la fin d’un cycle men­acé d’asphyxie. Plutôt qu’embrayer de nou­veau sur les mêmes thèmes, Guedigu­ian va de lui-même provo­quer une grande révo­lu­tion dans son ciné­ma : quit­ter Mar­seille et son petit théâtre quo­ti­di­en. Une tran­shu­mance qui trans­porte avec elle la volon­té de touch­er à de nou­veaux univers, sans pour autant renier ses idéaux et ses principes.

Explosions des règles et transhumances des genres et des lieux

Direc­tion Paris et les lus­tres dorés de la République. Guédigu­ian s’intéresse à la fin de règne du prési­dent Mit­ter­rand, une approche poli­tique plutôt inédite dans le ciné­ma con­tem­po­rain français peu enclin encore au biopic poli­tique, à l’exception inter­mit­tente d’un Serge Le Péron (J’ai vu tuer Ben Bar­ka). Pour­tant le focus n’est pas ori­en­té vers la vie publique du social­iste mais sur son intim­ité, sa vie privée mar­quée par la prop­a­ga­tion mas­sive de son can­cer et de ses doutes très « fin de siè­cle ». On aurait pu atten­dre de la part d’un réal­isa­teur au pedi­gree com­mu­niste un por­trait à charge con­tre le représen­tant du rêve déçu, celui qui a cédé aux logiques du marché en aban­don­nant sans ombrage les reven­di­ca­tions de l’union de la gauche. Point de cela. Le film n’élude pas cer­tains points som­bres de la car­rière du prési­dent, comme ses liens avec Bous­quet, mais ne s’y attarde pas, préférant filmer l’homme der­rière la bête poli­tique.

Por­trait hum­ble et dis­tan­cié, le film sem­ble lui-même pren­dre la pos­ture des per­son­nages grav­i­tant autour de Mit­ter­rand, se prenant d’affection pour un homme aux mul­ti­ples défauts mais au charisme et à la cul­ture si fasci­nants. Le Promeneur du Champ-de-Mars développe une intrigue met­tant en scène un jeune jour­nal­iste chargé de rédi­ger les mémoires du prési­dent, ce qui lui per­met de côtoy­er quo­ti­di­en­nement le mourant. L’histoire per­son­nelle de ce rédac­teur n’est finale­ment que peu intéres­sante, tant Michel Bou­quet – par­fait en rég­nant décrépit – occupe tout l’espace et per­met à Guédigu­ian de s’émanciper de ses tics cul­tivés depuis près de 25 ans de car­rière. Plus ques­tion de com­mu­nauté ou de clan, l’individu est seul, devant la mort et le con­stat d’une vie à son cré­pus­cule. Ce change­ment de cap sem­ble pré­fig­ur­er une nou­velle façon de con­cevoir les rap­ports humains et une nou­velle focal­i­sa­tion : par­ler de soi et de la quête indi­vidu­elle. Ce sera l’un des thèmes prin­ci­paux de son film suiv­ant, Le Voy­age en Arménie sor­ti en 2006.

Anna est médecin à Mar­seille, fille de Barsam, grave­ment malade. À l’instar du Mit­ter­rand du Promeneur, Barsam est con­scient de son immi­nente dis­pari­tion et plutôt que d’écrire sur son passé, il va le raviv­er en se déplaçant sur les ter­res de ses ancêtres, l’Arménie. Il part sans prévenir, Anna va le pour­suiv­re à tra­vers Ere­van et la cam­pagne arméni­enne. Retour aux sources donc, mais aus­si décou­verte de soi et du monde par le voy­age ini­ti­a­tique. Guédigu­ian sort des murs pour filmer la nature et la mon­tagne dans un con­texte pré­cis et dépaysant, celui des guer­res mafieuses dans un pays en voie de développe­ment. Le pro­pos poli­tique est tou­jours la lame de fond du traite­ment mais on sent poindre ici une réflex­ion plus tra­vail­lée sur l’identité et les dif­férents déter­min­ismes qui façon­nent le fameux « être au monde ».

Le film suiv­ant de Guédigu­ian – Lady Jane, le dernier en date – intro­duit lui aus­si un nou­v­el élé­ment renou­ve­lant l’art du cinéaste, celui de l’accaparation totale des canons du genre, en l’occurrence le polar et ses ram­i­fi­ca­tions arché­typ­ales. Dans un style assez sur­prenant de sa part, Guédigu­ian ouvre une nou­velle voie vers ce que pour­ra être son ciné­ma des prochaines années. En mul­ti­pli­ant les pistes pour mieux con­tre­car­rer ceux qui lui reprochent de se can­ton­ner à la même ritour­nelle, le réal­isa­teur mar­seil­lais prou­ve sa capac­ité d’adaptation et son poten­tiel à s’avancer vers de nou­veaux ter­ri­toires, tout en con­ser­vant et en cul­ti­vant ses spé­ci­ficités.

Son prochain film, L’Armée du crime prévu pour 2009, traite du groupe Manouch­i­an, ces résis­tants fran­co-arméniens durant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Il réu­nit à lui seul les deux aspi­ra­tions du cinéaste : traiter d’un fond com­mun et car­ac­téris­tique, les pro­tag­o­nistes sont com­mu­nistes et arméniens, mais aus­si une volon­té de s’affranchir quo­ti­di­en pour se frot­ter à un nou­veau genre, celui de la recon­sti­tu­tion his­torique. Près de trente ans après ses débuts, Guédigu­ian réin­vente encore son ciné­ma et com­pose, film après film, l’une des œuvres les plus actuelles et sen­si­bles du ciné­ma français de l’entre-deux-siècles.