Pour savoir si l’on aime ou non La Pie voleuse, il faut stat­uer sur une éton­nante séquence de coup de foudre qui, à la moitié du réc­it, fait bas­culer le con­te moral vers le drame sen­ti­men­tal. Lau­rent, agent immo­bili­er iras­ci­ble inter­prété par Gré­goire Lep­rince-Ringuet, tombe soudaine­ment amoureux de Jen­nifer (Mar­ilou Aus­sil­loux), fille de l’auxiliaire de vie (Ari­ane Ascaride) qui vole son père (Jean-Pierre Dar­roussin). Devant cette scène où la femme le sup­plie, les larmes aux yeux, de ne pas porter plainte, ce qui paraît le plus aber­rant n’est pas l’idée d’une pas­sion aus­si ful­gu­rante qu’inexpliquée, mais plutôt le fait qu’elle soit immé­di­ate­ment partagée et con­crétisée par un bais­er. Ce n’est que la deux­ième fois que les per­son­nages se voient, et la pre­mière inter­ac­tion, houleuse, n’avait duré qu’une poignée de min­utes. Pour faire pass­er ce coup de force scé­nar­is­tique digne d’un roman Har­le­quin, Guédigu­ian s’en remet à la mise en scène, en faisant mon­tre ici d’une pré­ci­sion qui tranche un peu avec le style « élé­gant et sim­ple » du film, pour para­phras­er l’indication d’une par­ti­tion ser­vant de toile de fond au générique de fin. Jen­nifer s’est retournée pour pleur­er et fait désor­mais face à la caméra (qui cadre son vis­age en gros plan). Dans le flou de l’arrière-plan s’approche alors Lau­rent, qui pose déli­cate­ment sa main sur l’épaule de la jeune femme. S’ensuit une choré­gra­phie com­plexe, où les change­ments d’axe accom­pa­g­nent autant l’évolution des émo­tions que les mou­ve­ments des per­son­nages (un pas en avant, un geste de recul, des larmes que l’on essuie, un regard qui se dérobe, etc.). Il y a sans doute une part d’imaginaire mas­culin daté der­rière ce retourne­ment de sit­u­a­tion (on peut d’abord penser que Lau­rent abuse de la sit­u­a­tion de faib­lesse de Jen­nifer), mais la sophis­ti­ca­tion de ce bal­let amoureux sus­pend la ques­tion de la cré­dulité du geste. Les comé­di­ens, d’une grande dex­térité, parvi­en­nent d’ailleurs très bien à pass­er de la stu­peur à la pas­sion, notam­ment Mar­ilou Aus­sil­loux, nou­velle recrue du sys­tème Guédigu­ian, que le cinéaste filme comme une appari­tion lorsqu’elle sur­git par la porte de la petite agence immo­bil­ière.

Si cette scène méri­tait à elle seule un para­graphe, c’est aus­si parce qu’elle infuse tout le film d’une impres­sion de sérénité. À la ques­tion posée par le scé­nario (est-il juste de vol­er quelqu’un qui n’a pas de souci financier pour pou­voir pay­er des leçons de piano à son petit-fils ?), le cinéaste marx­iste répond sans ambages : « oui ». Maria, la mère de Jen­nifer, peut tout à la fois dérober de l’argent aux « petits vieux » dont elle s’occupe et les aimer sincère­ment. Ce n’est donc pas un film de lutte, comme Et la fête con­tin­ue !, le précé­dent Guédigu­ian (assez peu inspiré), mais un film à thèse, qui s’inscrit dans un imag­i­naire rap­pelant Vic­tor Hugo, dont le poème « Les Pau­vres gens » est d’ailleurs cité par le per­son­nage de Dar­roussin face à un polici­er, dans une séquence pour le coup un peu soulignée. Jusqu’à l’ultime sourire béat d’Ariane Ascaride, le réc­it se déploie sobre­ment à tra­vers des plans fix­es, baigné par le soleil mar­seil­lais. Il y a bien quelques automa­tismes et facil­ités, mais ce petit théâtre qua­si dénué de drame parvient peu à peu à sor­tir de sa for­mule ron­ron­nante pour attein­dre une forme de sagesse tran­quille. La beauté de La Pie voleuse, film moins révo­lu­tion­naire que pro­pre­ment utopique, tient tout entière dans ce roman­tisme tein­té de can­deur.