Avant le tra­di­tion­nel top 10 annuel, qui per­me­t­tra de réca­pit­uler col­lec­tive­ment le meilleur d’une drôle d’année, que nous aura enseigné 2020 sur le présent (et le futur) du ciné­ma et de la cinéphilie ?

Dire que 2020 fut une année chao­tique est un euphémisme, mais la qual­i­fi­er « d’année noire » serait un peu réduc­teur. Out­re de beaux films et séries, la crise san­i­taire et économique qui touche (entre autres) le ciné­ma et son indus­trie auront char­rié un cer­tain nom­bre d’enseignements, dont la plu­part invi­tent à un regard nuancé. Com­mençons par le plus évi­dent : la fer­me­ture des salles (en France et ailleurs) et le risque réel de les voir, à moyen terme, dis­paraître ou ne devenir plus qu’un mail­lon sec­ondaire dans la chaîne d’accès aux films. L’essor des plate­formes, et plus par­ti­c­ulière­ment de Net­flix et de Dis­ney+, qui joue désor­mais un rôle impor­tant dans la stratégie hégé­monique du géant aux grandes oreilles (Soul, le très atten­du nou­veau Pixar, ne sera disponible que via ce biais), ne sont assuré­ment pas de bons indi­ca­teurs sur le futur des salles et, plus loin, sur leur capac­ité à con­tin­uer d’accueillir un pub­lic large et divers. Comme le pointe Jérôme Mom­cilovic dans le numéro de novem­bre des Cahiers du ciné­ma, les block­busters, qui en dix ans ont atteint des som­mets inédits au box-office[1], pour­raient bien­tôt ne plus du tout con­stituer le cœur névral­gique d’un secteur reposant pour­tant beau­coup sur la véloc­ité de ces gross­es cylin­drées. De là, facile d’imaginer un déclin économique du ciné­ma, ou du moins une accéléra­tion de sa tran­si­tion vers les plate­formes numériques[2], voire d’anticiper une hybri­da­tion accrue avec les séries (le développe­ment de la fran­chise Avengers, qui mêlera dans sa nou­velle « phase » films et séries, entérine défini­tive­ment la logique sérielle gou­ver­nant désor­mais les sagas de super-héros). Et, à terme, peut-être la fin de cette belle aven­ture col­lec­tive que l’on appelle la cinéphilie.

Mais c’est oubli­er au moins deux choses : la pre­mière est que Net­flix a cette année pro­posé, dans la masse de « con­tenus » médiocres, plusieurs œuvres nota­bles qui témoignent d’une cer­taine diver­si­fi­ca­tion. De Mank de David Finch­er à la série doc­u­men­taire The Last Dance, en pas­sant par un court-métrage de David Lynch, la plate­forme a non seule­ment haussé d’un cran le niveau de ses pro­duc­tions et de son offre de dis­tri­b­u­tion, mais s’est égale­ment (un peu) plus ouverte au ciné­ma de pat­ri­moine, en annonçant l’entrée dans son cat­a­logue de films de Godard, de Truf­faut et de Chabrol. Dans le con­cert de défi­ance qui a suivi cette annonce, un de nos anciens con­frères, Théo Ribeton, sig­nalait de manière très per­ti­nente sur Twit­ter que tout accès à une cul­ture cinéphilique est bonne à pren­dre : il n’est pas inter­dit d’espérer qu’en scrol­lant dans le tun­nel de recom­man­da­tions, de jeunes spec­ta­tri­ces et spec­ta­teurs tombent, par hasard, sur Pier­rot le fou. Et à ceux qui argueraient (à juste titre) que la poli­tique cura­tive de Net­flix est d’une incul­ture crasse, on rétor­quera que nom­bre de voca­tions cinéphiles sont nées dans des alcôves tout aus­si impures : un coup de zap­pette devant la télévi­sion ou une dis­cus­sion lue sur les réseaux soci­aux[3] et leurs ancêtres, les forums de ciné­ma. La cinéphilie, comme le Covid-19, con­stitue, elle aus­si, un virus très con­tagieux ; qu’on se réjouisse donc qu’elle puisse poten­tielle­ment touch­er des « net­flix­ers » pas encore con­t­a­m­inés.

Deux­ième rai­son de rel­a­tivis­er un brin la sup­posée prise de pou­voir des plate­formes : la qual­ité par­fois aléa­toire de la vidéo pro­posée par les ser­vices de stream­ing, fait tech­nique bizarrement occulté, auquel on s’habitue presque paresseuse­ment. Regarder Mank sur un petit écran est une chose, mais subir les affres de la com­pres­sion en est une autre. Évidem­ment, les lim­ites tech­niques du stream­ing recu­lent d’année en année, et la supéri­or­ité tech­nique de la salle ne peut peser seule face à l’attrait des tar­ifs et à la den­sité des cat­a­logues des plate­formes. Reste qu’en atten­dant, la salle demeure encore le lieu priv­ilégié pour décou­vrir cer­tains films, autant spec­tac­u­laires (le bar­num Tenet) que plus mod­estes, à l’audience qua­si con­fi­den­tielle, mais qui ne pour­raient être réelle­ment acces­si­bles sur petits écrans et tablettes. Peut-on vrai­ment imag­in­er décou­vrir City Hall et Malmkrog, dont la durée, de loin, peut (à tort) intimider, chez soi devant son ordi­na­teur ? On sures­time prob­a­ble­ment un peu l’expérience col­lec­tive de la salle[4], mais on sous-estime peut-être autant l’attrait que représente sa supéri­or­ité tech­nique. Or le ciné­ma, c’est en pre­mier lieu ça, un dis­posi­tif tech­nique qui n’a cessé d’évoluer au fil des âges et qui, par-là, l’a enrichi et nour­ri. La vital­ité du sep­tième art tient beau­coup à ce dia­logue sans cesse remis sur le méti­er entre la tech­nique et la créa­tion (à toutes les échelles de pro­duc­tion : des brico­lages de Godard dans son ate­lier de Rolle aux stu­dios sur­fi­nancés d’Hollywood). Force est de con­stater que ce dia­logue est tou­jours fécond, à con­di­tion qu’on s’y intéresse sans préjugés, apri­oris techno­phobes ou con­de­scen­dance. 120 images par sec­on­des, 3D, Imax, etc. : la salle a tou­jours quelques cartes dans sa manche pour attir­er d’un côté le grand pub­lic, et con­tribuer de l’autre à la vital­ité des formes, à l’expérimentation et à l’innovation tech­nique.

Le cinéma, partout

Autre enseigne­ment de 2020 : la stratégie du Fes­ti­val de Cannes qui, faute d’avoir eu lieu (après avoir longtemps ter­giver­sé et retardé son annu­la­tion), a label­lisé une arma­da de films. On ne dis­cutera pas la qual­ité des titres retenus, dont cer­tains ont été défendus dans ces colonnes, mais on s’interrogera en revanche sur la logique de pro­gram­ma­tion qui gou­verne cette stratégie d’accompagnement des sor­ties en salle. Ozon, Mouret, Vin­ter­berg… le pro­fil est clair : ce que l’on appelait encore il y a quelques années le « film du milieu », sup­posé con­cili­er à la fois exi­gence et poten­tiel com­mer­cial cer­tain. C’est que, comme l’a prou­vé l’excellent cru 2019 pour les salles, Cannes joue un rôle non nég­lige­able dans la san­té du secteur, au risque, par­fois, de pri­oris­er des films tenus comme plus acces­si­bles. Si 2020 fut en somme une année prise en étau entre un marché améri­cain frileux (des films dépro­gram­més ou finale­ment réori­en­tés vers le petit écran) et un Cannes rafis­tolé, privé des œuvres les plus atten­dues, elle ne fut toute­fois pas, comme on pour­rait s’y atten­dre, une année pau­vre pour le ciné­ma. Car sans la crise, nom­bre des propo­si­tions les plus intéres­santes de ces derniers mois auraient déjà fleuri en marge de l’écosystème des salles. Citons pêle-mêle La Nature (comme Le Livre d’image aux Amandiers, voir le nou­veau Péléchi­an impli­quait de se ren­dre dans un lieu habituelle­ment non dédié au ciné­ma : la Fon­da­tion Carti­er), Film Cat­a­stro­phe de Paul Gri­vas (dif­fusé sur Inter­net) ou encore Avant l’effondrement du Mont Blanc de Jacques Per­con­te (idem). Quant à des œuvres hors-normes telles que City Hall et Malmkrog, elles n’ont trou­vé le chemin des salles que grâce à l’action d’exploitants courageux, qui font le pari d’une pro­gram­ma­tion pointue (par exem­ple à Paris Le Reflet Médi­cis et L’Arlequin, dont il faut saluer l’excellent tra­vail).

On en a con­science : peu de nos lecteurs auront eu accès à ces films, qui impliquent une disponi­bil­ité mais aus­si le priv­ilège de vivre à prox­im­ité de salles sus­cep­ti­bles de les pro­jeter. Si l’on peut cri­ti­quer à rai­son Dis­ney et Net­flix, qui ont assuré­ment des pro­grès à faire et des engage­ments à pren­dre (notam­ment dans le cadre sain mais per­fectible que con­stitue la chronolo­gie des médias), il n’en demeure pas moins que la salle, dans sa con­cep­tion tra­di­tion­nelle n’est déjà plus depuis un moment le seul lieu où, comme le pointait Daney, on « va au ciné­ma » plutôt qu’on « va voir un film ». S’il faut naturelle­ment préserv­er son exis­tence, néces­saire, méfions-nous d’un dis­cours passéiste qui en ferait l’Alpha et l’Oméga et une déf­i­ni­tion exclu­sive de ce qu’est le « ciné­ma ». Alors com­ment « aller » aujourd’hui au ciné­ma ? Nous sommes, à Critikat, une généra­tion qui vit et a vécu ses plus grandes émo­tions ciné­matographiques autant dans la pénom­bre d’une salle que dans l’intimité d’un salon ou d’une cham­bre ; une généra­tion nour­rie par le grand écran, la télévi­sion mais aus­si les écrans d’ordinateur. Plutôt que de prédire l’effacement du ciné­ma, il faudrait plutôt not­er sa prop­a­ga­tion (qui peut certes, par instants, s’apparenter à une dilu­tion) au-delà de ses fron­tières ini­tiales. Aller le chercher là où il se trou­ve, plutôt que de prédire, une fois encore, sa mort (n’en déplaise aux fatal­istes, ni le par­lant, ni la télévi­sion ni le numérique n’ont réus­si à avoir sa peau) est assuré­ment pour la cri­tique le défi majeur de la décen­nie qui débute.

Notes

Notes
↑1 Même en prenant en compte l’inflation, Avatar, Avengers : Endgame et Star War VII fig­urent par­mi les plus gros suc­cès de tous les temps.
↑2 Une hypothèse que ren­force le « unique, one year plan » (mais on peut en douter) de Warn­er, qui dif­fusera simul­tané­ment en 2021 l’ensemble de ses films en salles et sur la plate­forme de VOD HBO Max.
↑3 Il faut saluer à ce titre l’émergence pen­dant le con­fine­ment de « La Loupe », un groupe Face­book con­sacré à l’échange de films rares entre usagers, qui témoigne de la vital­ité de la com­mu­nauté cinéphile. Une nuance toute­fois, dans le cadre de l’argumentaire ici dévelop­pé : groupe « fer­mé », « La Loupe » requiert une val­i­da­tion et se des­tine donc à des ini­tiés.
↑4 Une promesse que la cri­tique est la pre­mière à entretenir, ce qui n’est pas sans man­quer de saveur pour qui con­naît l’atmosphère froide et silen­cieuse des pro­jec­tions de presse.