Toutes les deux semaines, focus sur une vidéo ou une chaîne glanée sur Inter­net.

Con­traire­ment à la salle de ciné­ma, où le spec­ta­teur n’a pas son mot à dire sur le défile­ment du film, les images du Net s’ac­com­pa­g­nent tou­jours d’une inter­face nous rap­pelant à l’emprise que nous exerçons sur elles. Une ligne chronologique, une anno­ta­tion, des sug­ges­tions en marge ou un bou­ton « pause » : les images s’inscrivent au sein d’un cadre prop­ice à leur manip­u­la­tion, cet espace numérique offrant de sur­croît la pos­si­bil­ité de les télécharg­er, de les copi­er et de les détourn­er. Sans cesse dupliquées, mal­menées d’un bout à l’autre du web, elles cir­cu­lent et se propa­gent en prenant à chaque fois un nou­veau vis­age, en quelque sorte « remakées » par les con­tours de l’environnement dans lequel elles sont (re)diffusées (un ser­vice de mes­sagerie, une plate­forme vidéo, un réseau social, etc.). Réal­isa­teur réputé de mashups vus des mil­lions de fois (Hell’s Club, The Over­look Hotel), Anto­nio Maria Da Sil­va sem­ble avoir par­faite­ment saisi les enjeux qu’implique cette grand-messe ben­jamini­enne. Dans The Car­rie Mir­ror, le vidéaste syn­chro­nise une scène de Car­rie au bal du Dia­ble de Bri­an de Pal­ma et une séquence ana­logue extraite de son remake sor­ti en 2013, Car­rie, la vengeance de Kim­ber­ly Peirce. Il s’agit évidem­ment de ren­dre hom­mage au ciné­ma de Bri­an de Pal­ma, lui-aus­si han­té par les motifs du dou­ble et du remake (hitch­cock­ien notam­ment, Anto­nio Maria Da Sil­va ayant par ailleurs remon­té la scène de la douche des deux Psy­cho), au moyen d’une tech­nique chère au cinéaste (le split-screen). Mais la vidéo mon­tre égale­ment à quel point accéder aux images sur Inter­net sup­pose de sur­mon­ter un véri­ta­ble amon­celle­ment d’in­ter­faces : d’abord celle de l’ordinateur, puis celle du nav­i­ga­teur, celle de Youtube et enfin celles induites par le recours au split-screen. Quant au vis­age de Car­rie, il fait office d’ultime « inter-face », ren­voy­ant au monde sa cru­auté à la manière d’un miroir. Les pou­voirs de la jeune femme débor­dent ain­si des lim­ites de son cadre et guident un mon­tage bicéphale, mar­qué par une série de cor­re­spon­dances : l’attention de Car­rie chez Peirce (Chloë Grace Moretz) se porte à un moment sur la fuite d’un cou­ple dans l’autre par­tie de l’écran, tan­dis que la Car­rie orig­inelle (Sis­sy Spacek) inter­ag­it plus tard avec la fic­tion voi­sine, lorsque l’assemblée y est pro­jetée selon la direc­tion de son regard. C’est que sur le web, notre regard organ­ise et influe de la même façon les images à l’aide du clic ou du doigté. On pense à cette courte scène, dans le remake de 2013, où Car­rie regarde une vidéo de télék­inésie sur Inter­net quand l’un de ses cama­rades lui indique qu’il est pos­si­ble, en un clic, d’en agrandir le cadre afin qu’il occupe la total­ité de l’écran. L’in­ter­naute est un mon­teur aux pou­voirs fan­tas­tiques, une Car­rie des temps mod­ernes dont la prom night se joue entre les lignes de l’interface.