C’est désor­mais un secret de Polichinelle : Bet­ter Call Saul n’est plus seule­ment le spin-off de Break­ing Bad, feuil­leton emblé­ma­tique d’un cer­tain « âge d’or » des séries, ou du moins d’une péri­ode où le médi­um a défini­tive­ment gag­né ses let­tres de noblesse, mais bien une fic­tion égale à son aînée et qui peut même être con­sid­érée par cer­tains (c’est le cas de l’auteur de ces lignes) comme plus fine et pro­fonde. Il a pour­tant fal­lu atten­dre un moment avant de saisir de quoi par­lait exacte­ment la série, plus dis­crète, plus patiente, aus­si – à chaque sai­son, c’est la même his­toire : la machine ne s’emballe qu’au bout de deux ou trois épisodes. La tra­jec­toire de Jim­my McGill, alias Saul Good­man, l’avocat véreux de Wal­ter White/Heisenberg, n’a de prime abord pas le même cachet : il s’agit d’un petit magouilleur vivant dans l’ombre de son frère aîné[1], aspi­rant au fond à « bien » faire les choses, à devenir, comme ce mod­èle imposant, un avo­cat respectable, mais dont le génie ne s’exprime véri­ta­ble­ment que dans des petites machi­na­tions improb­a­bles, des coups de bil­lards à trois ban­des, des arnaques un peu minables, bien que par­fois mis­es au ser­vice d’aspirations très nobles. Bref, c’est l’histoire peu reluisante d’un homme qui, aux yeux de ses com­pars­es, reste un pau­vre type con­damné à bar­bot­er dans les eaux de la semi-légal­ité et des com­bines de sec­onde zone.

Tous ses surnoms et alias ren­voient d’ailleurs à la petitesse de ses actions : Char­lie Hus­tle (Char­lie l’embrouille), Slip­pin’ Jim­my[2] et son nom pour les tri­bunaux, Saul Good­man, con­trac­tion de « It’s all good, man ! » qui en dit long sur le pro­fil d’avocat de Jim­my et de sa clien­tèle. Le spec­ta­teur de Bet­ter Call Saul a vu Break­ing Bad, il sait donc ce que devien­dra Saul Good­man, il n’est pas invité à suiv­re le prélude d’un des­tin pres­tigieux, l’émergence d’une fig­ure iconique (la trans­for­ma­tion de Wal­ter White, petit prof de chimie can­céreux, en Heisen­berg, baron de la drogue). Et pour­tant, ce que racon­te en fil­igrane la série se révèle plus fort encore, plus riche aus­si en ter­mes de tonal­ités – il faut se sou­venir que Saul fut le pre­mier per­son­nage à véri­ta­ble­ment instiller un peu de comédie dans Break­ing Bad. À ce titre, il n’est même pas tout à fait inter­dit de con­sid­ér­er la série orig­inelle comme un brouil­lon de Bet­ter Call Saul, qui pousse plus loin l’entrelacement de reg­istres par­fois très éloignés. Le spin-off est surtout le théâtre d’une rad­i­cal­i­sa­tion du style de Vince Gilli­gan, showrun­ner des deux séries (et auteur, il y a quelques mois, du télé­film El Camino, pièce la plus dis­pens­able de « l’univers Break­ing Bad » – on revien­dra sur cet écart entre série et ciné­ma), qui priv­ilégie à d’autres échelles tra­di­tion­nelles du for­mat sériel (le for­mat struc­turant des épisodes ou la pri­mauté don­née à des arcs nar­rat­ifs qui se croisent) celles de séquences traitées en bloc et filmées avec une patience que l’on ne retrou­ve nulle part ailleurs dans le champ de la série con­tem­po­raine (excep­tion faite de Twin Peaks, The Return). C’est à tra­vers elles que Bet­ter Call Saul tra­vaille son sujet : le jeu, envis­agé à la fois sur le plan de la comédie (la série est vrai­ment très drôle) et comme une affaire sérieuse, voire méta­physique.

Le labyrinthe

« Yo soy abo­ga­do » (« Je suis avo­cat ») répète Jim­my devant un rétro­viseur, avant de jouer les inter­mé­di­aires pour un trafi­quant dans l’épisode 8, d’un point de vue dra­maturgique le point piv­ot de cette cinquième sai­son. C’est pour­tant son vrai méti­er, mais Saul répète la chose comme s’il était un acteur jouant un rôle. Il est vrai que Jim­my plaide comme il joue (cf. la scène du faux accusé de l’épisode 4, qui met en valeur les dons de show­man de Good­man) ; il pos­sède même, comme on l’a vu, un nom de scène et, en guise de cos­tumes, une série de chemis­es et de vestes bar­i­olées jurant avec les com­plets tail­lés sur mesure de ses col­lègues. Jouer, que ce soit dans un tri­bunal ou face à des mal­frats (par­al­lèle­ment aux péré­gri­na­tions de Jim­my, la série suit plusieurs des sec­onds rôles les plus fameux de Break­ing Bad), est d’abord une affaire d’espace : où se plac­er, à quel moment, ménag­er ses effets, ne pas aller trop vite ou, au con­traire, pren­dre de vitesse son audi­toire. D’où que la série soit sou­vent filmée, au fond, comme un west­ern, en replaçant les per­son­nages dans l’immensité des décors déserts ou à moitié vides du Nou­veau-Mex­ique. La série a besoin d’espace pour s’exprimer, mais aus­si de vide pour, peu à peu, révéler la nature pro­fonde de ses per­son­nages. Si c’est un point que la série partage avec Break­ing Bad, Bet­ter Call Saul, con­traire­ment à son aînée, ne con­voque pas tant cet hori­zon de l’espace vierge pour iconis­er ses fig­ures et touch­er à la sidéra­tion, mais davan­tage pour tra­vailler en pro­fondeur des dynamiques par­fois obscures pour le spec­ta­teur, invité à être le témoin de sit­u­a­tions sou­vent livrées sans une bribe d’explication et menées par des per­son­nages qua­si mutiques (en pre­mier lieu la fig­ure de Mike, le tac­i­turne lieu­tenant de Gus­ta­vo Fring). Dans la sai­son 4, cer­tains épisodes sont ain­si com­posés de trois ou qua­tre sit­u­a­tions inter­dépen­dantes menées de long en large ; jouer, c’est aus­si jouer avec le spec­ta­teur, plongé dans un monde obscur et cryp­tique (à des­sein, l’embranchement de micro-intrigues se téle­sco­pant d’une sai­son à l’autre rend cer­taines sit­u­a­tions con­fus­es et dif­fi­ciles à suiv­re), fondé sur le men­songe et le com­plot. La dra­maturgie refuse ce qui fait ordi­naire­ment la vigueur des séries – rythme effréné, con­ti­nu­ité dia­loguée, struc­ture rigoureuse et lis­i­ble de l’intrigue – pour tiss­er patiem­ment sa toile, con­stru­ire dans le temps un édi­fice han­té par le spec­tre de la perte. Out­re quelques très rares scènes en noir et blanc (une poignée par sai­son, ici une seule, ouvrant le pre­mier épisode) qui dépeignent le quo­ti­di­en de Saul après la chute d’Heisenberg (affublé d’un nou­veau nom, d’une mous­tache et d’une paire de lunettes, Jim­my tra­vaille pour une chaîne de pâtis­series dans une galerie marchande), l’intrigue con­voque ain­si des fig­ures dont on con­naît déjà le des­tin et d’autres, nou­velles, dont on sait fatale­ment qu’elles vont prob­a­ble­ment dis­paraître à un moment ou un autre, n’étant pas de la par­tie dans Break­ing Bad.

Mais il serait prob­a­ble­ment un peu rapi­de de réduire Bet­ter Call Saul à ce seul hori­zon de la tragédie ; la série invite surtout à éprou­ver le plaisir rare de voir un monde (et pas seule­ment une fic­tion) se dépli­er. Tout en rem­plis­sant les impérat­ifs du pre­quel (c’est-à-dire une fic­tion qui, par essence, réin­vestit une mytholo­gie pour en révéler les orig­ines), elle laisse surtout les per­son­nages se con­stru­ire au con­tact de sit­u­a­tions que la mise en scène prend ample­ment le temps de dévelop­per. Par exem­ple, au début de cette sai­son 5, Kim Wexler, la com­pagne de Jim­my et véri­ta­ble co-héroïne de la série, doit en sa qual­ité d’avocate trou­ver un accord avec un pro­prié­taire refu­sant son expul­sion, ce qui retarde le chantier plan­i­fié par la société qui l’emploie. Toute la dra­maturgie repose sur le fran­chisse­ment de dif­férents seuils, de portes qui s’ouvrent et se refer­ment, de tra­jec­toires menées et répétées, spa­tial­isant l’évolution de la ligne morale que suit l’avocate. Si tragédie il y a, elle se révèle en fin de compte très ouverte : le monde y appa­raît comme un entrelacs de chemins se présen­tant aux per­son­nages et qu’ils choi­sis­sent d’emprunter, sans être seule­ment déter­minés par des dynamiques aux­quelles ils ne peu­vent échap­per. Le grand intérêt de la série tient à ce qu’elle s’attarde sur les déci­sions mul­ti­ples et infinitési­males qui dili­gen­tent souter­raine­ment une exis­tence ; plus encore, elle creuse dans sa forme même un réseau de galeries et de béances organ­isant secrète­ment l’univers, envis­agé comme une suite de strates reliées ici et là par quelques passerelles cachées. La sai­son 5 est prob­a­ble­ment celle qui for­malise cet hori­zon de la manière la plus nette, tant le motif se voit recon­duit d’épisode en épisode : les pon­ceaux de l’épisode 3, un éclat de balle dans une por­tière de voiture que Saul tri­t­ure de son index, comme pour mesur­er à quel point il a été proche de mourir, deux trous (un gob­elet per­cé d’une balle et un judas ouvert) que con­tem­ple l’œil de Kim, et enfin le tun­nel secret dans lequel le tout dernier épisode s’achève dans un bain de sang.

Two for the Road

Dans ce grand jeu (le « game », comme l’appellent les per­son­nages) que met en scène la série, où cha­cun mise et par­ticipe, Good­man s’affirme comme un parieur com­pul­sif, sou­vent bril­lant mais qui par­fois en fait un peu trop (trait d’esprit au début de l’épisode 8 : à force de répéter son « Yo soy abo­ga­do », Jim­my finit par bal­bu­ti­er le moment venu « Yo soy abvo­ga­do… avo­ca­do » – « je suis avo­cat [le fruit] »), qui ne sait pas s’arrêter, se laisse entraîn­er par son appétit et sa pas­sion. Le jeu dont il est ques­tion ici, c’est évidem­ment aus­si celui des acteurs, qui sont peut-être un point pré­cis sur lequel il serait pos­si­ble de dis­tinguer ce qui fait la spé­ci­ficité du médi­um sériel par rap­port au ciné­ma. Bet­ter Call Saul remet d’ailleurs sur le méti­er une énigme au cœur des Sopra­nos (James Gan­dolfi­ni), de Dead­wood (Ian McShane), de Break­ing Bad (Bryan Cranston) et de tant d’autres séries : com­ment se fait-il que cer­tains acteurs, à la car­rière ciné­matographique et télévi­suelle hon­nête mais sans grand éclat, se révè­lent soudaine­ment (et unique­ment) à la faveur d’un rôle dans une série ? Bob Odenkirk s’inscrit dans cette pres­tigieuse mais curieuse lignée de comé­di­ens ren­con­trant tar­di­ve­ment un per­son­nage au con­tact duquel leur jeu s’enrichit de nuances jusqu’ici insoupçon­nées. Plus qu’une affaire d’écriture, la chose s’explique peut-être par le cadre tem­porel de la série, qui per­met de con­stru­ire dans le temps un hori­zon de jeu, seul ou à plusieurs, que la fic­tion va pren­dre le temps de suiv­re pas à pas. La beauté de cette sai­son 5 réside par exem­ple beau­coup dans la manière dont Jim­my joue avec Kim, inter­prétée par Rhea See­horn, là encore une actrice qui sem­ble avoir trou­vé ici le rôle de sa vie.

C’est un drôle de cou­ple, assez taiseux, très com­plice mais qui sem­ble plus d’une fois sur le point de rompre et qui règle ses prob­lèmes par des détours tortueux, des petits jeux menés à deux con­tre le reste de leur entourage pro­fes­sion­nel. C’est aus­si un cou­ple abor­dé d’une manière dépas­sion­née, filmé dans la triv­i­al­ité de son quo­ti­di­en – le rit­uel du brossage des dents dans la salle de bains, le dîn­er partagé devant l’un de ces films clas­siques que les deux affec­tion­nent, etc. C’est enfin un cou­ple où n’est jamais ver­bal­isée l’affection pro­fonde que cha­cun ressent l’un pour l’autre, du moins jusqu’à une scène boulever­sante située au début de l’épisode 7 : pour des raisons juridiques, Kim et Jim­my se mari­ent (l’idée est qu’ainsi Kim ne pour­ra être légale­ment for­cée de témoign­er con­tre son parte­naire). Tout cela ne doit être qu’une for­mal­ité : ils sig­nent les papiers, s’abstiennent d’échanger des alliances, atten­dent que le juge procède à la céré­monie. Mais alors que ce dernier lit, comme il se doit, les arti­cles du code, quelque chose se dérè­gle légère­ment ; leurs yeux bril­lent un peu, leurs gorges se nouent, leurs poitrines se gon­flent. Pour la pre­mière fois, ils se dis­ent, par l’intermédiaire d’un texte juridique, qu’ils s’aiment, sim­ple­ment d’un petit « I do » qui scelle leur union. La scène est en soi très belle, mais elle est d’autant plus émou­vante qu’elle est précédée d’une his­toire, que la char­mante gêne qui saisit les époux est le fruit d’un long com­pagnon­nage dont le spec­ta­teur a été le témoin. On dit sou­vent un peu rapi­de­ment que la dif­férence entre le ciné­ma et les séries tient à un rap­port à la mise en scène (qui car­ac­téris­erait avant tout le sep­tième art) et au scé­nario (qui primerait davan­tage dans le médi­um sériel). Il faudrait peut-être envis­ager la chose autrement, en explo­rant, par exem­ple, les spé­ci­ficités qu’impliquent de jouer un per­son­nage dans une série, mais aus­si de filmer et d’accompagner le vieil­lisse­ment des corps et la mat­u­ra­tion des liens qui se tis­sent entre les inter­prètes. Une série peut ain­si con­stituer un espace priv­ilégié où l’on donne aux comé­di­ens le temps de jouer – c’est en tout cas l’un des nom­breux mérites de Bet­ter Call Saul.

Notes

Notes
↑1 Habile coup de la série, qui a d’emblée mis en abyme son pro­pre défi : Saul Good­man, c’est la série elle-même, qui doit s’affranchir de l’aura écras­ante de son aîné pour forg­er son pro­pre nom.
↑2 Dans le pre­mier épisode de la série, Jim­my explique qu’il a gag­né ce surnom dans sa ville natale grâce à une arnaque bien rodée, impli­quant de met­tre en scène sa chute afin d’extorquer des vic­times inquiètes d’être pour­suiv­ies pour dom­mages et intérêts.